
Dans Pensez Stratégique, Daniel Desesquelle réunit le général de corps d'armée Bruno Baratz, le général de division aérienne Vincent Breton et le capitaine de vaisseau Rémi Thomas pour une question qui engage les armées françaises : à quoi ressemblera la guerre en 2040. À partir de ce qu'ils observent en Ukraine, ils parlent de drones consommés comme des obus, d'un front devenu transparent, de robots et d'intelligence artificielle, mais aussi du char, du porte-avions et du chef qui doit décider seul quand les réseaux tombent.
Trois officiers face à l’horizon 2040
Dans ce numéro de Pensez Stratégique, le podcast de la Délégation à l’information et à la communication de la Défense (DICoD) et de l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM), Daniel Desesquelle réunit trois officiers chargés de penser les conflits à venir : le général de corps d’armée Bruno Baratz, commandant du combat futur de l’armée de Terre, le général de division aérienne Vincent Breton, directeur du Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE), et le capitaine de vaisseau Rémi Thomas, officier de cohérence d’armée à l’état-major de la Marine nationale. Leur point de départ est la guerre en Ukraine. Le général Breton décrit une conflictualité qui s’étend à cinq milieux (terrestre, maritime, aérien, cyber et spatial) et à deux champs transverses, informationnel et électromagnétique. Le général Baratz explique que son commandement, créé un an après l’invasion russe, répond à deux constats : le retour de la guerre et une technologie désormais tirée par le monde civil, des communications aux algorithmes. Ce qui l’a le plus frappé en Ukraine est la « transparence du champ de bataille » : sur les quinze premiers kilomètres derrière la ligne de front, tout déplacement est observé et, selon les Ukrainiens, une frappe peut suivre en cinq minutes. Il faut alors tromper l’ennemi sur ses intentions plutôt que sur son dispositif, comme aux échecs, quand chacun voit les pièces. Pour le fantassin, la menace permanente des drones crée une pression psychologique que l’armée de Terre veut préparer par un entraînement mental, d’autant que l’adversaire mène des manœuvres cognitives visant les familles. Le capitaine de vaisseau Thomas rappelle qu’en mer Noire la Russie a obtenu très vite la supériorité maritime, mais que l’Ukraine a reconquis un espace de manœuvre le long de ses côtes avec des mines défensives et des drones navals.
Le général Breton, lui, insiste sur l’écart de concept : une armée occidentale aurait ouvert la guerre par une campagne aérienne de plusieurs semaines, ce que les Russes n’ont pas fait.
Le drone, arme de rupture ou combinaison de moyens
Le général Breton évalue la consommation de drones à environ 10 000 par jour de chaque côté, « à peu près autant de drones que d’obus ». Il explique la réticence française passée envers les drones armés par une frilosité éthique, nourrie par l’image du « robot tueur », avant leur armement vers 2017. Pour lui, la clé est la complémentarité entre avions pilotés et pilotés à distance, et entre capacités bon marché et capacités coûteuses : dans les frappes russes dans la profondeur, les drones Shahed de conception iranienne saturent la défense aérienne et ouvrent la voie aux missiles les plus performants. Le général Baratz récuse l’idée d’arme de rupture : c’est le tempo, la vitesse de décision, qui donne l’ascendant, de l’organisation divisionnaire de l’époque napoléonienne à la combinaison du char, de l’avion, de l’artillerie et des transmissions en 1940. L’armée de Terre teste ainsi des pelotons réduits à deux chars et deux véhicules légers équipés de drones. Le char ne disparaît pas, dit-il, il sera accompagné de drones. Le capitaine de vaisseau Thomas rappelle que la Marine emploie des solutions dronisées depuis les années 1980, notamment pour la chasse aux mines, et que l’essaim n’aura d’efficacité qu’avec une capacité d’engagement autonome. Il met aussi en garde contre la fascination pour « David contre Goliath » : en Ukraine, le brouillage et le minage reposent sur des moyens classiques. Le général Breton décrit une boucle d’adaptation d’environ un mois pour trouver la parade, puis un mois pour la produire en masse, qui rend vite obsolètes des drones comme les TB2 de conception turque.
Sur l’équipement lourd, le général Baratz défend le programme Scorpion, dont le cœur est selon lui le système d’information et de commandement plus que les véhicules, et le capitaine de vaisseau Thomas voit dans le futur porte-avions un outil de dialogue stratégique, de projection de puissance et d’agrégation de partenaires.
L’humain, l’intelligence artificielle et l’incertitude
Le général Breton voit deux usages de l’intelligence artificielle : l’aide à la décision du commandement, qui trie les informations et propose des options, et l’automatisation des systèmes d’armes, déjà expérimentée sur des drones capables de reconnaître seuls leur cible. Pour lui, c’est le cadre d’emploi qui décide de la conformité au droit des conflits armés. Le général Baratz explique que le chef militaire restera responsable : il confiera la mission dans un cadre d’espace et de temps défini et supervisera des systèmes plus autonomes, la question se posant surtout pour le volet offensif. Le général Baratz insiste sur la rusticité et le commandement par l’intention, pour pouvoir combattre sans connectivité ; la Marine, raconte le capitaine de vaisseau Thomas, a ainsi mené un grand exercice annuel en se privant de ses moyens modernes, pour combattre comme dans les années 1980. Le général Breton cite enfin la révision du concept français de frappe dans la profondeur, qui ajoute aux missiles très performants un versant de missiles bon marché et saturants.
En conclusion, chacun résume le champ de bataille de 2040 d’un mot : saturation pour le capitaine de vaisseau Thomas, extension verticale vers l’espace et la très haute altitude pour le général Breton, incertitude pour le général Baratz, qui rappelle que la guerre reste « une activité humaine ».
Les références de l’épisode
- Commandement du combat futur : commandement de l’armée de Terre créé un an après l’invasion de l’Ukraine, dirigé par le général Bruno Baratz, chargé de dynamiser la transformation et la captation de l’innovation.
- Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE) : centre installé à l’École militaire qui analyse les guerres d’aujourd’hui et pense celles de demain.
- Guerre en Ukraine : principal terrain d’observation des trois officiers, des drones à la guerre électronique.
- Opération Toile d’araignée : action ukrainienne du 1er juin menée avec des drones contre l’aviation russe, citée par l’animateur.
- Drones Shahed : drones russes de conception iranienne utilisés pour saturer la défense aérienne ukrainienne.
- Bombes planantes : bombes anciennes équipées par les Russes d’un kit de guidage et d’ailettes pour être tirées à distance de sécurité.
- Programme Scorpion : programme de modernisation de l’armée de Terre, centré selon le général Baratz sur le partage de l’information.
- Système RITA : ancien système de transmission de l’armée de Terre, comparé par l’animateur aux capacités d’un smartphone.
- Porte-avions Charles de Gaulle : déployé au début de la guerre en Ukraine et de retour d’un déploiement en mer de Chine méridionale avec 19 nations associées.
- Dôme de fer : système défensif israélien cité par le général Baratz comme exemple où l’homme n’est pas dans la boucle.
Au fil de l’épisode
- 00:00:01 : présentation de l’émission et de la question du champ de bataille en 2040
- 00:01:28 : présentation des trois invités et du commandement du combat futur
- 00:03:04 : cinq milieux et deux champs de conflictualité
- 00:05:20 : pourquoi le commandement du combat futur est né après l’invasion de l’Ukraine
- 00:06:33 : une technologie désormais tirée par le monde civil
- 00:08:56 : la transparence du champ de bataille ukrainien
- 00:11:13 : les drones et la place de l’aviation
- 00:13:03 : la frilosité éthique française envers les drones armés
- 00:13:55 : la ligne de front et la robotisation de la guerre
- 00:15:29 : le soldat augmenté et la préparation mentale du combattant
- 00:17:42 : le combat naval en mer Noire et les drones navals
- 00:19:57 : la faible implication de l’aviation et les bombes planantes
- 00:23:30 : la complémentarité entre capacités bon marché et coûteuses
- 00:25:52 : le drone est-il une arme de rupture
- 00:30:50 : le drone remplace-t-il le char de combat
- 00:31:47 : la Marine, la chasse aux mines et l’essaim de drones
- 00:33:55 : l’adaptation et l’innovation continue dans les armées
- 00:37:05 : les capacités classiques de brouillage et de minage
- 00:38:20 : la boucle d’adaptation et l’obsolescence des drones
- 00:39:34 : le programme Scorpion
- 00:41:18 : le futur porte-avions nucléaire et la dissuasion
- 00:46:16 : la masse et la technologie
- 00:48:04 : l’intelligence artificielle et l’autonomie des systèmes d’armes
- 00:50:43 : la place de l’humain dans la décision
- 00:52:34 : la guerre en mode dégradé et la rusticité
- 00:55:19 : la réécriture des doctrines et la frappe dans la profondeur
- 00:56:12 : une affaire de chef ou de data center
- 00:57:35 : le champ de bataille de 2040 en un mot
FAQ
Qu’est-ce que la transparence du champ de bataille ?
C’est l’expression du général Bruno Baratz pour décrire le front ukrainien : sur une profondeur d’environ 15 kilomètres, tout être humain ou tout déplacement est observé et localisé, et les Ukrainiens disent disposer d’environ cinq minutes avant une frappe. Il en conclut qu’il faut tromper l’ennemi sur ses intentions plutôt que sur son dispositif.
Le drone est-il une arme de rupture selon les officiers invités ?
Le général Baratz estime qu’il n’existe pas d’arme de rupture : c’est la combinaison des capacités et le tempo de décision qui donnent l’ascendant. Le général Vincent Breton juge que le drone change les choses par son rapport efficacité-coût. Le capitaine de vaisseau Rémi Thomas y voit d’abord un équipement qui permet de voir plus loin.
Pourquoi l’armée française a-t-elle tardé à armer ses drones ?
Selon le général Vincent Breton, la France et beaucoup de pays occidentaux ont connu une frilosité éthique, liée à l’usage de drones par d’autres pays et à l’image d’un robot tueur choisissant seul ses cibles. Il juge cette réticence compréhensible mais exagérée, et situe l’armement des drones français vers 2017.
Quelle place pour le chef militaire face à l’intelligence artificielle ?
D’après le général Bruno Baratz, le chef militaire reste responsable de l’emploi des plateformes robotisées. Il confie la mission dans un cadre d’espace et de temps déterminé et supervise des systèmes plus autonomes, sans leur donner une autonomie totale. Un comité éthique encadre cet usage dans les armées.
À quoi ressemblera le champ de bataille de 2040 ?
Les trois invités le résument d’un mot. Pour le capitaine de vaisseau Rémi Thomas, il sera saturé d’informations et d’objets. Pour le général Vincent Breton, la conflictualité s’étendra vers l’espace et la très haute altitude, entre 20 et 100 kilomètres. Pour le général Bruno Baratz, il sera marqué par l’incertitude.
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