Podcast Défense.
Le Collimateur9 juin 2026101 min

Chasseurs de Shahed

avec Hadrien Canter

Hadrien Canter, Alta Ares et les intercepteurs de drones Shahed en Ukraine

Hadrien Canter, PDG d'Alta Ares, start-up française de défense fondée en 2024, est l'invité d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Née en Ukraine, son entreprise est passée de l'analyse vidéo par intelligence artificielle à la conception d'intercepteurs contre les drones Shahed. Il détaille la chaîne de détection, d'identification et d'interception, raconte une nuit sur le front de Zaporijia, et explique les défis d'approvisionnement, d'export et de financement d'une jeune entreprise de défense.

Une start-up née sur le front ukrainien

Dans cet épisode du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Hadrien Canter, PDG d’Alta Ares, start-up française de défense fondée en 2024, en précisant d’emblée que l’entreprise n’est pas partenaire du podcast. Hadrien Canter a passé une partie de son lycée en Ukraine, parle ukrainien et russe, et a vu d’anciens camarades partir au combat. Avec ses associés, il veut d’abord réduire la charge cognitive des soldats : après trois mois en incubation dans une unité de l’armée ukrainienne, l’équipe livre un logiciel qui analyse en temps réel les flux vidéo de surveillance, avec l’appui du programme Inception de Nvidia. Le premier produit ne fonctionnait pas, reconnaît-il, mais l’équipe est restée pour l’améliorer, et c’est cette capacité d’itération que les Ukrainiens ont appréciée. Elle travaille d’abord avec une brigade, puis avec une quinzaine, financées par les budgets alloués par le ministère ukrainien de la Défense.

Partie à sept, l’entreprise compte aujourd’hui plus de 80 personnes et opère sur trois théâtres.

Du logiciel aux intercepteurs

La menace qui rythme les nuits ukrainiennes, explique Hadrien Canter, c’est le Shahed 136 : une charge de 30 à 50 kilos, mais surtout une arme psychologique par sa masse et son bruit. Alta Ares se lance donc dans la défense sol-air à bas coût. Il insiste sur le vocabulaire : ses intercepteurs, qui emportent de 800 grammes à 1,5 kilo d’explosif, ne sont pas des drones mais des munitions, faites pour ne pas revenir. Le premier modèle, le X-Lock, s’inspire de modèles ukrainiens : un corps en forme d’obus propulsé par quatre moteurs. Le second, le Blackbird, à voilure fixe et turbine produite en Alsace, est encore en prototype et attend une licence d’exportation. L’entreprise cherche à se passer de composants chinois : batteries assemblées en France pour un coût quatre fois supérieur, caméras françaises. Il salue l’appui de la Direction générale de l’armement, qui ouvre ses centres d’essais aux jeunes entreprises.

Il rappelle aussi une nuit près de Zaporijia : 45 Shahed au-dessus de l’équipe, trois intercepteurs, deux qui volent, un seul qui touche, et le lendemain des colonnes de fumée sur Dnipro.

Détecter, identifier, intercepter

Hadrien Canter décrit la chaîne d’interception de bout en bout. Un radar de 15 à 20 kilomètres de portée, complété par des capteurs acoustiques et l’image satellitaire, détecte la cible depuis un fourgon aménagé en poste de commandement. Un opérateur confirme la cible, un équipier dégoupille et lance l’intercepteur, guidé par des points de passage issus du radar. Jusqu’à 2,3 kilomètres, la caméra et l’intelligence artificielle accrochent le point chaud, l’humain confirme qu’il s’agit bien d’un Shahed, puis le système asservit les moteurs pour attaquer par l’arrière : environ 180 km/h pour le Shahed, près de 300 pour l’intercepteur, avec une prédiction de trajectoire à 15 à 45 secondes. Contre la guerre électronique, l’entreprise utilise une localisation sans GPS dont il ne détaille pas le principe, des sauts de fréquence toutes les 450 millisecondes et un guidage terminal à bord. Les Russes, souligne-t-il, s’adaptent : Kevlar autour des composants critiques et brouilleurs embarqués sur certains Shahed.

Il ne communique pas de tableau de chasse, mais juge le chiffre insuffisant face aux 5 000 à 10 000 Shahed lancés chaque mois par la Russie.

Golfe, Asie et financement de la défense

L’entreprise est désormais déployée dans plusieurs pays du Golfe, où, selon Hadrien Canter, l’usage de missiles Patriot à plusieurs millions de dollars contre des drones à quelques dizaines de milliers d’euros a vidé les stocks. Il raconte les leçons du désert : un intercepteur noir qui chauffe au soleil, du sable dans les moteurs au décollage vertical. Il voit aussi l’Asie s’intéresser à ces solutions européennes. Il vise ensuite des cibles plus rapides, comme les Shahed à turbine et les missiles de croisière Kh-101. Face à l’industrie ukrainienne, qu’il juge la meilleure du monde dans ce domaine, il plaide pour des partenariats plutôt qu’une concurrence future. Il explique enfin que les fonds d’investissement ont longtemps évité la défense à cause des critères ESG, et que les start-up allemandes avancent plus vite parce que leurs financements s’adossent à des contrats publics.

Pour lui, la réussite de la base industrielle française passera par l’alliance entre industriels, militaires et donneurs d’ordre.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Alta Ares : start-up française de défense fondée en 2024, dirigée par Hadrien Canter.
  • Shahed 136 : drone d’attaque utilisé en masse par la Russie, cible des intercepteurs d’Alta Ares.
  • X-Lock : premier intercepteur d’Alta Ares, propulsé par quatre moteurs.
  • Blackbird : intercepteur à turbine en prototype.
  • Programme Inception de Nvidia : programme d’appui aux start-up d’intelligence artificielle qui a aidé l’entreprise.
  • Direction générale de l’armement (DGA) : elle ouvre ses centres d’essais et accompagne l’entreprise à l’export.
  • Anduril : entreprise américaine de défense, dont vient le responsable logiciel d’Alta Ares.
  • Kh-101 : missile de croisière russe que l’entreprise vise à terme.
  • Eurosatory : salon de défense où l’entreprise expose.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:21 : présentation d’Hadrien Canter et transparence sur l’absence de partenariat
  • 00:03:42 : une entreprise à mission née en Ukraine
  • 00:05:48 : le Shahed 136, une arme psychologique
  • 00:08:10 : le premier produit, l’analyse de flux vidéo
  • 00:10:43 : le lien personnel avec l’Ukraine
  • 00:13:17 : l’intelligence artificielle devenue accessible et le programme Inception
  • 00:19:46 : s’insérer dans l’armée ukrainienne
  • 00:24:39 : des drones intercepteurs ou des munitions ?
  • 00:26:40 : apprendre de l’industrie ukrainienne et éviter les composants chinois
  • 00:29:15 : un prix de l’OTAN
  • 00:31:13 : comment l’entreprise se finance en Ukraine
  • 00:37:35 : « hardware is hard » : recruter et passer au matériel
  • 00:39:32 : le X-Lock
  • 00:42:14 : les centres d’essais de la DGA
  • 00:46:29 : une nuit près de Zaporijia face à 45 Shahed
  • 00:50:35 : un tableau de chasse qui reste confidentiel
  • 00:53:38 : la chaîne d’interception de bout en bout
  • 01:01:29 : résister au brouillage
  • 01:06:55 : les composants difficiles à se procurer
  • 01:09:20 : le Blackbird et la licence d’export
  • 01:12:35 : des Shahed plus rapides et les missiles de croisière
  • 01:20:00 : le Golfe et les stocks de Patriot
  • 01:27:31 : l’après-guerre et l’industrie ukrainienne
  • 01:35:41 : le financement des start-up de défense

FAQ

Qui est Hadrien Canter ?

Hadrien Canter est le PDG d’Alta Ares, start-up française de défense fondée en 2024. Il a vécu une partie de son lycée en Ukraine et un an à Moscou, parle ukrainien et russe, et se rend chaque mois sur le terrain ukrainien avec les équipes de son entreprise.

Pourquoi Hadrien Canter refuse-t-il de parler de drones intercepteurs ?

Selon lui, un drone suppose de revenir et d’être entretenu, alors que ses intercepteurs emportent de 800 grammes à 1,5 kilo d’explosif et ne doivent pas revenir : un simple choc au sol peut déclencher la charge. Il les considère donc comme des munitions consommables, à commander en stock, comme des missiles.

Comment se déroule l’interception d’un Shahed ?

D’après Hadrien Canter, un radar détecte le drone, un opérateur confirme la cible et l’intercepteur est lancé vers les coordonnées radar. Jusqu’à 2,3 kilomètres, sa caméra et l’intelligence artificielle accrochent la cible, l’humain valide, puis l’intercepteur attaque par l’arrière en anticipant la position du Shahed.

Pourquoi les start-up de défense ont-elles eu du mal à se financer ?

Hadrien Canter explique que les fonds d’investissement européens évitaient la défense en raison des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. La situation évolue, mais il estime qu’il manque encore en France des contrats publics de long terme, comme ceux qui permettent aux start-up allemandes de lever des sommes importantes.

Le Collimateur

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