Podcast Défense.
Pensez stratégique16 juillet 202667 min

Le réveil stratégique de l’Europe

Autonomie stratégique européenne : échec du SCAF, budgets et leçons de la guerre en Ukraine

Dans Pensez stratégique, le podcast de l'ACADEM et de la DICoD, Daniel Desesquelle réunit trois spécialistes, Pierre Haroche, Julien Malizard et Samuel Faure, pour mesurer le réveil stratégique de l'Europe après la guerre en Ukraine et le retour de Donald Trump. Ils expliquent pourquoi la menace est désormais partagée mais la mise en œuvre difficile, de l'échec du SCAF aux vrais chiffres de ReArm Europe, et ce que les drones et robots ukrainiens changent à la défense européenne.

D’une idée française à une menace partagée

Pour le 22e numéro de Pensez stratégique, le podcast de l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM) et de la Délégation à l’information et à la communication de la Défense (DICoD), Daniel Desesquelle réunit Pierre Haroche, maître de conférences à l’Université catholique de Lille, Julien Malizard, titulaire de la chaire Économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), et Samuel Faure, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), pour faire le point sur le réveil stratégique de l’Europe. Pierre Haroche rappelle que l’autonomie stratégique est une idée d’abord française, portée avant le discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne en septembre 2017 par Michel Barnier à la Commission européenne en 2013 puis dans la stratégie globale de l’Union de 2016, mais pensée alors pour la gestion de crise hors d’Europe, pas pour faire face seuls à une attaque russe. Samuel Faure explique que ce qui passait à Paris pour de la dépendance envers les États-Unis était vu ailleurs comme une interdépendance protectrice, sous le parapluie de l’OTAN. Julien Malizard décrit un double électrochoc : la guerre en Ukraine, commencée selon lui dès 2014 avec la Crimée, depuis laquelle les Européens ont plus que doublé leurs dépenses militaires, puis le retour de Donald Trump, qui fait passer l’objectif de dépenses de 2 % à 3,5 % du PIB, un niveau proche de celui de la guerre froide. Les intervenants observent une convergence inédite sur la perception de la menace « de Lisbonne à Tallinn », la France elle-même passant, selon Pierre Haroche, de « l’Afrique d’abord » à « l’Europe d’abord », et une unité politique qui a tenu malgré des dirigeants aux idéologies opposées.

Ils soulignent aussi l’élargissement du champ : cyber, espace, fonds marins, cloud et intelligence artificielle, au point que Pierre Haroche parle d’une « universalisation rampante du champ de bataille » par la géoéconomie.

Le SCAF, symptôme d’une mise en œuvre difficile

Julien Malizard relativise la dépendance européenne en matière d’armement : faible dans le naval et le terrestre, où domine plutôt la fragmentation, elle est forte dans l’aviation de combat (F-35) et la défense sol-air (Patriote), alors même que l’industrie américaine peine à suivre. Samuel Faure distingue mise à l’agenda, décision et mise en œuvre : l’Europe a franchi les deux premières étapes, pas la troisième, dont l’échec du programme d’avion de combat franco-allemand SCAF, quelques semaines avant l’enregistrement, est selon lui un symptôme. Julien Malizard l’explique par trois facteurs : des besoins militaires divergents (un avion embarqué capable d’emporter l’arme nucléaire pour la France), un partage industriel impossible entre Dassault et Airbus sur le chasseur, alors que la coopération sur les moteurs fonctionnait selon le directeur général de Safran, Olivier Andriès, et l’absence d’un pouvoir politique assez fort. Il critique le principe du « retour géographique » et plaide pour confier chaque brique au plus compétent. Pierre Haroche défend un rôle accru des institutions supranationales pour « verrouiller » les ambitions. Les invités évoquent l’A400M, réussi mais coûteux et lancé à sept pays, MBDA, né du missile Scalp Storm Shadow, et les achats croisés entre la France et la Suède (un avion de surveillance de Saab contre des frégates de défense et d’intervention). Samuel Faure insiste sur la confiance, « l’intimité stratégique » chère à Emmanuel Macron, et sur la contrainte budgétaire d’une France devenue « puissance moyenne ».

Sur l’argent, Samuel Faure corrige le chiffre de 1 000 milliards avancé par l’animateur : sur les 800 milliards du plan ReArm Europe, 150 milliards relèvent des prêts SAFE et 650 d’une souplesse budgétaire accordée aux États, les budgets européens directs restant autour de 2 milliards par an.

Ce que l’Ukraine apprend aux Européens

Pierre Haroche, de retour d’Ukraine, avertit que les grands programmes peuvent ressembler à la préparation de « la guerre d’hier » : drones, robots terrestres et équipements modulaires permettent d’acheter à plusieurs fabricants et d’assembler « des Legos ». Julien Malizard plaide pour combiner des systèmes coûteux et rares avec de la masse bon marché, portée par la « new defense », des acteurs proches du civil, et rappelle que les capacités de production de défense françaises ont augmenté de 25 % depuis 2022. Pierre Haroche décrit le choix ukrainien de robotiser le front pour épargner les vies, évoque la phrase du chef d’état-major des armées Fabien Mandon qui a choqué en France, et souhaite une intégration militaire organique entre armées européennes et ukrainienne. Pour 2030, Julien Malizard voit dans l’Ukraine un possible « arsenal du monde libre », et Pierre Haroche une Europe capable de dire à la Russie qu’une guerre contre elle serait « horrible » et « impossible », sans dépendre des Américains.

Samuel Faure conclut que tout dépendra de ce que l’on entend par Europe : l’addition des États, des instruments supranationaux, ou les deux.

Les références de l’épisode

  • « Avec ou sans l’Europe, le dilemme de la politique française d’armement », Samuel Faure : livre paru aux éditions de l’Université de Bruxelles.
  • Article de Julien Malizard sur la « new defense », publié dans une revue académique d’économie de la défense.
  • Discours de la Sorbonne de septembre 2017 : plaidoyer européen d’Emmanuel Macron.
  • SCAF : programme franco-allemand de système de combat aérien du futur, dont le volet avion a échoué.
  • MGCS : programme de char du futur, cité parmi les coopérations en difficulté.
  • A400M : avion de transport militaire développé par sept pays.
  • MBDA : missilier européen, intégré autour du programme Scalp Storm Shadow.
  • ReArm Europe et SAFE : plan européen de réarmement présenté par Ursula von der Leyen et son instrument de prêts de 150 milliards.
  • Frégates de défense et d’intervention (FDI) : frégates françaises achetées par la Suède et exportées vers la Grèce.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:01 : le réveil stratégique de l’Europe, présentation
  • 00:01:46 : les trois invités
  • 00:02:10 : l’autonomie stratégique, une idée française
  • 00:03:49 : dépendance ou interdépendance envers les États-Unis
  • 00:06:05 : le double électrochoc, Ukraine et Trump
  • 00:08:17 : une perception commune de la menace
  • 00:10:14 : cyber, espace, fonds marins : les nouveaux champs
  • 00:11:03 : une unité politique qui a tenu
  • 00:13:23 : la géoéconomie
  • 00:14:07 : la dépendance européenne en matière d’armement
  • 00:18:03 : OTAN et pilier européen
  • 00:19:34 : de la décision à la mise en œuvre
  • 00:23:14 : pourquoi le SCAF a échoué
  • 00:26:47 : le rôle des institutions supranationales
  • 00:28:24 : le retour géographique et la coopération industrielle
  • 00:29:20 : la défense, compétence européenne ou nationale
  • 00:33:10 : l’exemple de l’A400M
  • 00:35:53 : confier chaque brique au plus compétent
  • 00:38:30 : les achats croisés entre la France et la Suède
  • 00:40:31 : confiance, intimité stratégique et contrainte budgétaire
  • 00:43:50 : budgets nationaux et instruments européens
  • 00:45:05 : préparer la guerre d’hier ? Les leçons ukrainiennes
  • 00:47:44 : masse, technologie et new defense
  • 00:51:28 : robotiser le front pour épargner les vies
  • 00:52:52 : l’Ukraine dans la défense européenne
  • 00:55:23 : les vrais chiffres de ReArm Europe
  • 00:59:47 : quelle Europe en 2030
  • 01:00:48 : l’Ukraine, futur arsenal du monde libre
  • 01:03:14 : un réveil qui peut durer
  • 01:06:07 : les publications des invités

FAQ

Qu’est-ce que l’autonomie stratégique européenne ?

C’est la capacité de l’Europe à assurer elle-même sa sécurité. Selon Pierre Haroche, l’idée est d’abord française et visait la gestion de crise hors d’Europe. Depuis la guerre en Ukraine et le retour de Donald Trump, elle désigne la capacité à faire face à une menace russe sans soutien américain massif, et s’étend aux technologies, au cloud et à l’espace.

Pourquoi le programme SCAF a-t-il échoué ?

Julien Malizard avance trois raisons : des besoins militaires différents entre l’Allemagne et la France, qui voulait un avion embarqué capable d’emporter l’arme nucléaire ; un désaccord industriel entre Dassault et Airbus sur le chasseur ; et un pouvoir politique pas assez fort pour imposer une répartition. Samuel Faure y voit un symptôme des difficultés de mise en œuvre.

Combien l’Europe consacre-t-elle vraiment à sa défense commune ?

Selon Samuel Faure, sur les 800 milliards annoncés pour ReArm Europe, 150 milliards correspondent aux prêts SAFE et 650 à une souplesse budgétaire laissée aux États. Les budgets directement gérés par l’Union tournent autour de 2 milliards par an, contre environ 100 milliards pour le budget militaire allemand et 60 pour la France.

Que peut apprendre l’Europe de la guerre en Ukraine ?

Pour Pierre Haroche et Julien Malizard, l’Ukraine montre l’intérêt de drones et robots terrestres modulaires et peu coûteux, produits en masse et en complément des systèmes de pointe. Kiev robotise le front pour épargner ses soldats. Julien Malizard estime que l’Ukraine pourrait devenir, en partie, l’arsenal du monde libre une fois la guerre terminée.

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