
Dans Pensez stratégique, le podcast de l'Académie de défense de l'École militaire et de la DICoD, Daniel Desesquelle reçoit Patrick Aufort, ingénieur général de l'armement et directeur de l'Agence de l'innovation de défense, et l'amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié Transformation de l'OTAN. Tous deux expliquent pourquoi l'innovation est devenue une condition de souveraineté : rattrapage technologique, leçons de la guerre en Ukraine, robotisation du champ de bataille, technologies quantiques, rôle des start-up et vitesse d'adaptation des armées.
Une innovation devenue question de souveraineté
Daniel Desesquelle reçoit dans Pensez stratégique deux responsables de l’innovation militaire : Patrick Aufort, ingénieur général de l’armement et directeur de l’Agence de l’innovation de défense (AID), créée en 2018, et l’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié Transformation de l’OTAN (SACT), l’un des deux grands commandements de l’Alliance et généralement dirigé par un Français, rappelle-t-il. Patrick Aufort rappelle que l’innovation est ancienne au ministère, qui avait dès 1917 une direction des inventions intéressant la défense nationale, ancêtre lointain du CNRS. Ce qui a changé, c’est le contexte : de nouveaux champs de conflit, des fonds marins à l’espace, du cyber au spectre électromagnétique, des technologies duales financées surtout par le civil, et des start-up ou des PME extérieures à la base industrielle de défense. L’AID coordonne l’innovation du ministère, prépare les briques technologiques des futures capacités, capte les solutions venues du civil et fait de la prospective pour éviter la surprise stratégique. La loi de programmation militaire 2024-2030 a fixé dix domaines prioritaires, parmi lesquels les capteurs et le calcul quantiques, les armes à énergie dirigée, l’hypervélocité, l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes. Il défend les démonstrateurs livrés vite, quitte à fournir « 85 % de l’attendu ». L’amiral Vandier parle d’une « dette technologique » : après trente ans de réduction des formats, la technologie civile dépasse celle des armées, en Europe comme aux États-Unis.
Il rappelle aussi qu’il n’y a pas d’armée de l’OTAN, mais 32 armées nationales qu’il faut rendre interopérables, et que la guerre en Ukraine a montré la militarisation à toute vitesse de technologies civiles, avec des drones dont la durée de vie se compte en semaines.
Les leçons de l’Ukraine et la robotisation
Pour l’amiral Vandier, la tendance lourde est la robotisation : la surveillance devenue omniprésente rend toute concentration mortelle, et la logistique comme l’attaque se robotisent. Il décrit un champ de bataille « extrêmement clairsemé », où la durée de vie dans la zone de confrontation se compte en heures, où le soldat ukrainien a sur son propre téléphone ses applications militaires et où l’imagerie satellitaire commerciale arrive au niveau tactique. Une base comme celle de Gao, au Mali, aurait selon lui disparu dans les dix premiers jours d’une telle guerre. Il voit aussi dans la tradition un frein permanent à l’innovation, en citant 1914, quand les états-majors demandaient plus de chevaux alors que le char, l’avion et le sous-marin existaient. Patrick Aufort annonce une rupture qu’il juge plus forte que l’intelligence artificielle : les technologies quantiques, qui permettront de naviguer sans GPS ou de surveiller tout le spectre électromagnétique avec des antennes de quelques centimètres. Il précise que la Marine nationale a reçu en 2024 un premier capteur quantique, un gravimètre. Il rapporte que les Ukrainiens sont passés de 18 mois à trois semaines pour qualifier un système, avant de rétablir des contrôles en pyrotechnie après des accidents.
Les deux invités insistent sur le coût de la riposte : il est illusoire d’abattre des milliers de drones avec des missiles, et la réponse passe par un portefeuille de solutions, des fusils brouilleurs aux lasers.
Start-up, OTAN et souveraineté
Patrick Aufort explique comment l’AID, avec 130 personnes face à plus de 12 000 start-up françaises, combine une recherche active sur des thèmes prioritaires (le new space, l’énergie, l’humain augmenté) et un guichet unique où les entreprises décrivent leur solution en quelques pages avant un rendez-vous. L’amiral Vandier raconte la Task Force X Baltic : face aux arrachages de câbles sous-marins en mer Baltique, l’OTAN a renforcé ses patrouilles et déployé pendant un mois 70 à 80 drones de surface, une échelle inédite selon lui ; la France y a envoyé cinq catégories de drones contractualisées en quelques semaines. Il cite une jeune entreprise américaine de défense, partie presque d’un garage, comme modèle d’entreprise rapide, autofinancée et peuplée d’ingénieurs de moins de 30 ans, et plaide pour une coexistence entre grands groupes et petits acteurs, ce qui suppose, ajoute Patrick Aufort, des architectures ouvertes. Sur la souveraineté, ce dernier distingue ce qui doit rester national, ce qui peut être partagé et ce qui peut reposer sur des solutions commerciales ; l’amiral estime qu’en numérique, il s’agit surtout de maîtriser l’architecture.
En conclusion, Patrick Aufort rappelle que les technologies quantiques sont le fruit de travaux lancés au début des années 2000 : l’enjeu est de tenir ensemble le temps long de la recherche et le temps court de l’adaptation.
Les références de l’épisode
- L’Agence de l’innovation de défense (AID), créée en 2018, dirigée par Patrick Aufort.
- Le commandement allié Transformation de l’OTAN, créé en 2003, dirigé par l’amiral Pierre Vandier.
- La loi de programmation militaire 2024-2030 et ses dix domaines technologiques prioritaires.
- La Task Force X Baltic, déploiement de drones de surface en mer Baltique pour surveiller les câbles sous-marins.
- Diana (Defense Innovation Accelerator for North Atlantic) et la Science and Technology Organization, deux structures d’innovation et de recherche de l’OTAN.
- Le Forum Innovation Défense, organisé pour faire se rencontrer armées et entreprises.
- Le Rafale, cité comme exemple d’avion multirôle et de cycle de développement long.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : une accélération technologique qui bouscule les équilibres
- 00:01:33 : présentation des deux invités et du commandement allié Transformation
- 00:02:46 : ce qui a changé dans l’innovation de défense
- 00:05:51 : trente ans de pause stratégique et une dette technologique
- 00:07:15 : les missions de l’AID et les choix de la loi de programmation militaire
- 00:09:31 : l’innovation à l’échelle de 32 armées
- 00:12:36 : la robotisation, tendance lourde
- 00:13:56 : la rupture des technologies quantiques
- 00:16:27 : la tradition, frein à l’innovation ?
- 00:18:58 : les leçons des drones en Ukraine
- 00:20:39 : un champ de bataille clairsemé
- 00:23:00 : comment les Ukrainiens innovent si vite
- 00:26:47 : un centre d’analyse de l’OTAN et les challenges anti-drones
- 00:27:59 : le coût de la riposte face aux drones
- 00:32:24 : la Task Force X Baltic et les câbles sous-marins
- 00:35:56 : start-up et PME, la chasse et la pêche
- 00:42:12 : la vitesse des petites entreprises
- 00:47:24 : innovation et souveraineté
- 00:50:13 : les structures d’innovation de l’OTAN
- 00:52:29 : s’adapter vite sans oublier le temps long
FAQ
Qu’est-ce que l’Agence de l’innovation de défense ?
Créée en 2018, l’Agence de l’innovation de défense coordonne les activités d’innovation du ministère des Armées. Selon son directeur Patrick Aufort, elle prépare les technologies des futures capacités militaires, repère les solutions venues du civil, détecte les ruptures avec le monde académique et fait de la prospective pour éviter la surprise stratégique. Elle compte 130 personnes.
Que fait le commandant suprême allié Transformation de l’OTAN ?
Selon l’amiral Pierre Vandier, ce commandement, créé en 2003, travaille à l’intégration et à l’orientation des 32 armées de l’Alliance, qui restent nationales. Il s’occupe de planification de défense commune, d’interopérabilité, de systèmes de commandement et finance des expérimentations, comme le déploiement de drones de surface en mer Baltique.
Pourquoi les technologies quantiques intéressent-elles les armées ?
Patrick Aufort y voit une rupture pour la prochaine décennie. Des capteurs quantiques permettraient de naviguer sans GPS dans un environnement brouillé et de surveiller une très large bande de fréquences avec des antennes de quelques centimètres. Il précise que la Marine nationale a reçu en 2024 un premier capteur quantique, un gravimètre.
Comment une start-up peut-elle travailler avec la défense ?
D’après Patrick Aufort, l’AID mène une recherche active sur des thèmes prioritaires et ouvre un guichet unique : l’entreprise décrit sa solution en cinq ou six pages puis prend rendez-vous. L’échange conclut à l’absence d’intérêt, au lancement d’un projet ou, souvent, à un travail sur le cas d’usage avec une entité du ministère.
Qu’a changé la guerre en Ukraine dans l’innovation militaire ?
Selon l’amiral Pierre Vandier, l’Ukraine a militarisé à toute vitesse des technologies civiles : drones mis à jour en permanence, applications militaires sur les téléphones des soldats, imagerie commerciale au niveau tactique. Le champ de bataille est devenu clairsemé, et Patrick Aufort rapporte que la qualification d’un système y est passée de 18 mois à trois semaines.
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