
Nicolas Mazzucchi, chef du pôle Stratégie navale et Wargaming au Centre d'études stratégiques de la Marine, revient pour le centième épisode d'Écho sur cinq ans de bouleversements en mer. De la mer Noire à la mer Rouge, des gazoducs Nord Stream aux grands fonds, il explique pourquoi la géographie reste décisive, comment la Marine nationale se prépare à combattre sans supériorité technologique et pourquoi la mer redevient, selon lui, le lieu de la stratégie.
Moins de ruptures que de proliférations
Pour le centième épisode de son format Écho, Horizons Marines, le podcast du Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), reçoit Nicolas Mazzucchi, chef du pôle Stratégie navale et Wargaming du CESM, pour mesurer ce qui a changé dans la stratégie navale depuis le tout premier épisode, en 2021, consacré aux nouvelles technologies. Sa réponse d’entrée : il n’y a pas eu de technologie réellement nouvelle, mais une dissémination et une prolifération de technologies existantes, et un accès plus facile à de nouveaux espaces de lutte. D’abord les drones, aériens, terrestres ou navals, de plus en plus utilisés comme munitions téléopérées à usage unique : l’Ukraine et la mer Rouge ont montré qu’ils permettent à une force très inférieure, ou à des acteurs non étatiques, de « contrebalancer un certain nombre de choses ». Ensuite les fonds marins, devenus accessibles depuis l’attaque des gazoducs Nord Stream en mer Baltique, en septembre 2022. Le chercheur insiste sur ce qu’il appelle la « tyrannie de la géographie » : les mers semi-fermées comme la mer Noire, la mer Rouge ou le golfe Arabo-Persique, aux côtes rapprochées, donnent aux drones une létalité maximale, impossible à reproduire au milieu de l’Atlantique. De même, Nord Stream gisait par 80 mètres de fond, à la portée de plongeurs militaires, quand la profondeur moyenne est de 1 500 mètres en Méditerranée et de 3 300 mètres dans l’Atlantique ; à 2 500 mètres, seul un club de quelques pays peut agir.
Il souligne aussi un renversement : ce sont désormais les entreprises civiles, comme celles du pétrole et du gaz pour la robotique sous-marine, qui innovent en premier, avant que les armées ne reprennent leurs technologies.
Une Marine qui teste sans perdre son équilibre
Pour Nicolas Mazzucchi, technologie et stratégie fonctionnent « en symbiose » : les drones navals ukrainiens sont nés d’un besoin stratégique, contester la mer Noire aux Russes pour garder les exportations, et ils obligent aujourd’hui toutes les marines à revoir leurs opérations amphibies, la bande de menace des drones lancés depuis la côte s’étendant selon lui de 0 à 40 kilomètres. Les marines occidentales cherchent des gains par petites touches sans rompre l’équilibre d’un outil qui fonctionne : la Marine nationale, encore peu dronisée, reste selon lui l’une des plus efficaces de l’OTAN, notamment par son taux de disponibilité. Elle multiplie les expérimentations à la mer, avec des ingénieurs embarqués et des exercices réunissant drones aériens, de surface et sous-marins sur un porte-hélicoptères amphibie. Les freins sont humains (la dronisation déplace la charge vers la maintenance), juridiques (le droit de la navigation ne prévoit pas les navires sans équipage) et techniques. Surtout, il prévient que les marines occidentales risquent de perdre leur supériorité technologique dans l’espace, le spectre électromagnétique ou le cyber : d’où des exercices « back to the 80s » sans positionnement par satellite et l’enseignement de la navigation aux étoiles à l’École navale.
Il cite un amiral qui parlait de « 30 ans d’absence de stratégie » faute d’adversaire à la hauteur, une époque qu’il juge révolue.
Des fonds marins à l’espace, la mer redevient le lieu de la stratégie
Le chercheur décrit une puissance navale future plus intégrée au cyber, à l’électromagnétique et au spatial, déployée de l’espace aux grands fonds, plus visible et plus létale, avec davantage de drones et de robots en mer. Il n’exclut pas, à un horizon qu’il situe peut-être à la fin du siècle, une transparence des océans qui menacerait l’invisibilité des sous-marins. Paradoxalement, il prévoit aussi des navires plus gros et plus autonomes, capables d’agir privés de communications, et une aéronautique navale centrée sur les porte-avions qui garde sa primauté. Quand un front terrestre se fige, comme en Ukraine, la puissance navale permet de créer une menace ailleurs et d’obliger l’adversaire à s’étirer : la mer redevient « le domaine de la stratégie ». La mer Rouge a montré la résilience du transport maritime, capable de contourner une zone en passant par le cap de Bonne-Espérance, au prix de 21 jours de trajet en plus entre l’Asie et l’Europe. Il évoque enfin la stratégie ministérielle de maîtrise des fonds marins de 2021, qui vise 3 000 mètres puis 6 000 mètres de profondeur, soit selon lui 78 % puis 97 % des fonds de la planète, l’échéance du protocole de Madrid sur l’Antarctique, le traité BBNJ et l’encombrement des orbites basses.
Ce qui fera demain la supériorité en mer, conclut-il, reste ce qui la faisait dans l’Antiquité : l’imprévisibilité du commandant et la pugnacité, « la capacité à être le dernier à rester en état de combattre ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) : producteur du podcast Horizons Marines, où l’invité dirige le pôle Stratégie navale et Wargaming.
- Attaque des gazoducs Nord Stream (septembre 2022) : en mer Baltique, par 80 mètres de fond, tournant dans l’accès aux fonds marins selon l’invité.
- Guerre en Ukraine et drones navals : exemple d’une force sans marine qui conteste la mer Noire.
- Attaques en mer Rouge (fin 2023) : ont contraint les armateurs à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.
- Stratégie ministérielle de maîtrise des fonds marins (2021) : vise des capacités à 3 000 puis 6 000 mètres de profondeur.
- Protocole de Madrid et traité de l’Antarctique : interdisent l’exploitation économique de l’Antarctique, avec une échéance en 2049 selon l’invité.
- Traité BBNJ : sur les espaces maritimes au-delà des zones économiques exclusives ; la France y défend l’exploration sans exploitation.
- École navale : où les officiers apprennent la navigation aux étoiles.
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : le centième épisode d’Écho, retour au premier épisode de 2021
- 00:01:52 : présentation de Nicolas Mazzucchi
- 00:02:39 : dissémination, prolifération et accès aux fonds marins
- 00:04:24 : Nord Stream et la vulnérabilité des fonds marins
- 00:04:50 : la tyrannie de la géographie et les mers semi-fermées
- 00:07:41 : qui peut agir, de 80 à 2 500 mètres de fond
- 00:09:45 : quand le civil innove avant le militaire
- 00:11:15 : le bricolage ukrainien et l’innovation incrémentale
- 00:13:20 : technologie et stratégie, un cycle symbiotique
- 00:15:39 : intégrer l’innovation sans déséquilibrer les marines
- 00:17:08 : expérimentations et exercices de drones dans la Marine nationale
- 00:18:39 : les freins humains, financiers, juridiques et techniques
- 00:21:35 : une marine peu dronisée mais efficace
- 00:22:47 : la fin de la supériorité technologique occidentale
- 00:24:51 : sortir de trente ans d’absence de stratégie
- 00:27:47 : coopération dans l’OTAN et budgets européens
- 00:28:34 : à quoi ressemblera la puissance navale future
- 00:31:22 : porte-avions, gros navires et retour de la stratégie navale
- 00:32:33 : la résilience du transport maritime après la mer Rouge
- 00:34:52 : fonds marins, Antarctique et espace
- 00:38:27 : imprévisibilité et pugnacité, invariants de la supériorité en mer
FAQ
Qui est Nicolas Mazzucchi ?
Nicolas Mazzucchi est chef du pôle Stratégie navale et Wargaming au Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM). Dans le centième épisode d’Écho, sur Horizons Marines, il analyse l’effet des drones, des fonds marins, de l’espace et du cyber sur la stratégie navale depuis 2021.
Pourquoi les drones sont-ils si efficaces en mer Noire et en mer Rouge ?
Selon Nicolas Mazzucchi, ce sont des mers semi-fermées, aux côtes rapprochées et à un ou deux points d’accès. Cette géographie donne aux drones et aux munitions téléopérées une létalité maximale. Le même usage serait impossible au milieu de l’Atlantique ou du Pacifique : la géographie reste déterminante.
Pourquoi les fonds marins sont-ils devenus un enjeu militaire ?
L’attaque des gazoducs Nord Stream, en septembre 2022, a montré qu’on pouvait agir assez facilement sur des infrastructures sous-marines peu profondes, ici 80 mètres. Ces fonds portent des câbles et des gazoducs essentiels. La France vise, par sa stratégie de 2021, des capacités à 3 000 puis 6 000 mètres.
La Marine nationale risque-t-elle de perdre sa supériorité technologique ?
Nicolas Mazzucchi estime que, face à la prolifération des technologies chez les compétiteurs de la France, les marines occidentales pourraient se retrouver en infériorité dans l’espace, le spectre électromagnétique ou le cyber. La Marine nationale s’y prépare par des exercices sans positionnement par satellite et l’apprentissage de la navigation aux étoiles.
Qu’est-ce qui fera la supériorité en mer demain ?
Pour l’invité, ni la masse ni la technologie seules : la supériorité navale reposera, comme depuis l’Antiquité, sur l’imprévisibilité du commandant, capable d’agir là où l’adversaire ne l’attend pas, et sur la pugnacité, la capacité à rester le dernier en état de combattre.
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