
Quentin Censier, historien et vidéaste de la chaîne YouTube « Sur le champ », raconte au Fil de l'épée l'expérience qu'il a menée en août 2025 : faire s'affronter deux phalanges de 200 hoplites pour éprouver un vieux débat sur le combat grec antique. Du financement à la canicule, de l'esprit de corps aux courbes de pertes, il explique ce que cette fuite scénarisée a montré : la déroute coûte cher, et la phalange tient davantage de la terreur que du bélier.
Quatre cents hoplites dans un champ
Dans ce numéro du Fil de l’épée, la série d’histoire militaire du Collimateur coproduite avec Paroles d’histoire, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent Quentin Censier, historien et vidéaste, auteur de la chaîne YouTube « Sur le champ », pour parler de « l’expérience hoplitique » : la reconstitution, en août 2025, du choc de deux phalanges grecques de l’époque classique. Le point de départ est un débat historiographique ancien : le combat des hoplites, ces fantassins lourds des cités grecques, se réduisait-il à une poussée de bouclier contre bouclier, comparée à une mêlée de rugby ? Un docteur en histoire associé au projet, spécialiste des violences dans l’espace égéen, a relevé dans les sources antiques que les formations s’effondraient dans environ trois quarts des cas avant ou au moment du choc. Plutôt que de prétendre reconstituer une bataille, l’équipe a choisi de tester cette hypothèse de la fuite avant le contact, la moins dangereuse pour les participants, et d’en observer les conséquences. L’épisode revient aussi sur l’intuition de Victor Davis Hanson, auteur du « Modèle occidental de la guerre », qui avait fait reconstituer des combats par ses étudiants pour passer les textes au crible d’une critique concrète. Le dispositif : deux phalanges de 200 personnes sur huit rangs, soit 20 à 25 boucliers de front, lancées l’une contre l’autre dans un couloir de 50 mètres de large et de 350 à 400 mètres de long, découpé en tranches de dix mètres pour compter les pertes, sous l’œil d’un drone.
Le champ lui-même, près de Saint-Étienne, a imposé ses contraintes : une légère pente, un fossé, de petits accidents de terrain qui suffisent à ruiner le fantasme d’un ordre serré impénétrable.
Trois jours de canicule et un esprit de corps
L’expérience s’est déroulée les 15, 16 et 17 août 2025, en pleine chaleur, avec des participants venus de toute la France, de Belgique et de Suisse, qui ont payé 250 euros chacun pour la financer, « cohérent avec les hoplites qui payaient leur équipement », plaisante l’invité. Ils dormaient au camping monté sur place ; l’alcool était interdit. Quentin Censier décrit un public surtout trentenaire, des boucliers en MDF envoyés à l’avance pour que chacun s’entraîne, des lances rembourrées d’environ 800 grammes, proches du poids réel, une vingtaine de blessés légers et treize bénévoles, dont une médecin qui a pris en charge les soins. Deux associations de reconstitution, une trentaine de personnes, ont fourni l’encadrement. En trois jours, il a vu naître un esprit de corps : chaque groupe de colonnes avait son cri de guerre, des symboles peints sur les boucliers. Les participants ont aussi progressé très vite : la première itération était désordonnée, puis ils ont inventé seuls des techniques d’alignement, car un décalage de trois ou quatre degrés suffisait à manquer la formation adverse. Les hôtes interrogent les limites du protocole, l’absence de cuirasse, la condition physique des hoplites antiques, et le choix de scénariser la déroute : avant chaque passage, un quart des membres d’une phalange était désigné en secret pour fuir au signal, parce qu’une première tentative sans consigne avait montré que personne ne lâchait, puisque personne n’avait peur de mourir.
Les questionnaires remplis par 170 participants sur 400 décrivent un rétrécissement du champ de conscience à l’approche du mur de boucliers : à cent mètres, même avec des lances en mousse, la formation adverse fait peur.
Ce que la fuite coûte
Le premier résultat, selon Quentin Censier, est que l’hypothèse de la fuite avant le choc est pertinente, mais qu’elle reste meurtrière : même quand une phalange tourne le dos à 25 mètres du contact, les fuyards perdent environ 25 % de leur effectif, et les vainqueurs eux-mêmes environ 8 %. La majorité des pertes se concentre dans les 30 à 40 mètres autour de la zone où le choc aurait dû avoir lieu. Plus la fuite démarre près de l’adversaire, plus elle coûte cher : à cinq mètres, la ligne qui se débande tient encore un peu et inflige des pertes ; à quinze mètres, la position est idéale pour le poursuivant. Il parle d’un « choc dans la fuite » : près de l’ennemi, il est rationnel de rester face à lui. Contrairement à l’image du massacre dans le dos, les fuyards menacés se retournent, et la plupart des poursuivants ralentissent et attendent leurs camarades, quand quelques participants enchaînent les coups. Les hôtes y voient un écho aux théories d’Ardant du Picq. Pour l’invité et les hôtes, la phalange hoplitique apparaît moins comme une formation lourde et invincible que comme une formation de terreur, qui joue le tout pour le tout pour faire éclater l’adversaire, à l’image de la charge des Grecs à Marathon rapportée par Hérodote ; la sarisse, la longue lance macédonienne de cinq à six mètres, pousse ce facteur de terreur plus loin encore.
Des articles scientifiques sont en préparation, et une nouvelle édition de l’expérience est en discussion, pas avant 2028.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Sur le champ : la chaîne YouTube de Quentin Censier, où est publiée la vidéo de l’expérience.
- « Le modèle occidental de la guerre. La bataille d’infanterie dans la Grèce classique », Victor Davis Hanson, Les Belles Lettres, 1990 : l’ouvrage qui a lancé la reconstitution concrète du combat grec.
- « Études sur le combat », Charles Ardant du Picq, Champ libre, 1978 : cité à propos des comportements des combattants.
- Christian Jacob : historien, invité d’un épisode sur les banquets grecs cité en référence.
- Bataille de Marathon : la charge des hoplites grecs contre les Perses, rapportée par Hérodote.
- Phalange macédonienne et sarisse : la lance de cinq à six mètres adoptée à la fin du IVe siècle.
- Peltastes : fantassins légers grecs, armés d’un petit bouclier, qui harcelaient l’adversaire avant le choc.
- Le Fil de l’épée : série d’histoire militaire coproduite par Le Collimateur et Paroles d’histoire.
Au fil de l’épisode
- 00:01:15 : présentation de Quentin Censier et de l’expérience hoplitique
- 00:02:55 : le débat sur le choc des phalanges et l’origine du projet
- 00:04:53 : Victor Davis Hanson et la reconstitution du combat grec
- 00:06:15 : tester une hypothèse plutôt que reconstituer une bataille
- 00:07:07 : le dispositif : deux phalanges de 200 personnes et une fuite scénarisée
- 00:09:22 : les outils de mesure, le champ et la topographie
- 00:14:08 : les coulisses : dates, canicule, camping et participants
- 00:16:37 : l’émergence d’un esprit de corps
- 00:19:20 : qui sont les participants et comment l’expérience a été financée
- 00:22:39 : les associations de reconstitution et l’encadrement
- 00:24:48 : apprendre à marcher en phalange et corriger les alignements
- 00:30:05 : les armes, l’absence de cuirasse et les limites du protocole
- 00:33:42 : ce que voient et ressentent les combattants
- 00:35:38 : une formation de terreur plus qu’une formation de choc
- 00:40:18 : pourquoi scénariser la déroute
- 00:43:20 : plus le contact est proche, plus les pertes sont lourdes
- 00:47:29 : les résultats : la zone de choc concentre les pertes
- 00:51:31 : rang dans la phalange, coups dans le dos et comportements individuels
- 00:56:56 : cavalerie, archers et peltastes : les pistes non explorées
- 00:59:19 : une suite possible et des articles scientifiques en préparation
FAQ
Qu’est-ce que l’expérience hoplitique de Quentin Censier ?
C’est une expérimentation menée en août 2025 avec 400 participants répartis en deux phalanges de 200 personnes sur huit rangs. L’objectif n’était pas de reconstituer une bataille grecque, mais de tester l’hypothèse d’une fuite avant le choc et d’observer, tranche de dix mètres par tranche de dix mètres, les pertes pendant la poursuite.
Les phalanges grecques se percutaient-elles vraiment ?
Selon les travaux sur lesquels s’appuie le projet, dans environ trois quarts des cas relevés dans les sources antiques, une des deux formations s’effondre avant ou au moment du choc. L’image d’une poussée bouclier contre bouclier, comparée à une mêlée de rugby, serait donc minoritaire dans l’expérience du combat hoplitique.
Combien de pertes provoque une fuite avant le contact ?
Dans l’expérience, même une phalange qui fuit à 25 mètres de l’adversaire perd environ 25 % de son effectif, et les vainqueurs environ 8 %. Quentin Censier souligne que la majorité des pertes se concentre dans les 30 à 40 mètres autour de la zone où le choc aurait dû avoir lieu, et que plus la fuite démarre tard, plus elle coûte cher.
Pourquoi la déroute était-elle scénarisée ?
Parce que les participants n’ont pas peur de mourir : lors d’un essai sans consigne, personne ne lâchait. Avant chaque passage, un quart des membres d’une phalange était donc désigné en secret pour fuir au signal sonore, les autres ignorant qui allait partir, afin d’étudier ce qui se passe une fois la déroute engagée.
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