
Olivier Aranda, maître de conférences à l'Université de Bretagne occidentale, publie « La Marine de la Révolution, l'étrange victoire » (Passés composés, 2026). Avec Alexandre Jubelin et André Loez, dans Le Fil de l'épée, il conteste l'idée d'une marine républicaine ruinée par la Révolution. Infériorité numérique face à la Royal Navy, guerre en Vendée, convoi de Prairial, expériences d'artillerie, raids sur Terre-Neuve et en Irlande : il décrit une stratégie indirecte cohérente, que l'historiographie et le théoricien Mahan ont mal comprise.
Contre une légende noire
Dans cet épisode du Fil de l’épée, l’émission d’histoire militaire du Collimateur, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent l’historien Olivier Aranda, maître de conférences à l’Université de Bretagne occidentale, auteur de « La Marine de la Révolution, l’étrange victoire », tiré de sa thèse. Il distingue d’abord deux destins : la flotte de Toulon, détruite au siège de Toulon en 1793, à Aboukir en 1798 puis à Trafalgar en 1805, et celle de Brest, qui mène une stratégie qu’il appelle indirecte, visant le commerce et le moral de l’adversaire plutôt que sa flotte. Il y voit l’un des ingrédients de la paix d’Amiens, une victoire de la République selon lui. Il démonte ensuite le lieu commun d’un « oxymore » entre marine et révolution, porté selon lui par une historiographie contre-révolutionnaire. La marine de Louis XVI n’était pas sans défauts : retard sur la caronade et surtout sur le chevillage des coques doublées de cuivre, source de corrosion galvanique, alors que la Royal Navy avait tout rechevillé dès 1786. Les révolutionnaires, au contraire, s’intéressent à la mer, avec Monge ministre de la Marine en 1792 et 1793 et une section de marine au comité de salut public.
Reste la question de la discipline : comment faire obéir des marins au nom de la loi plutôt que d’une hiérarchie naturelle ? La République interdit les punitions physiques avant de les rétablir largement dès 1794.
Une guerre sur tous les fronts
Selon Olivier Aranda, la marine républicaine combat avec de lourdes circonstances atténuantes : la France affronte presque toutes les marines d’Europe, y compris la Russie, souvent oubliée, et la contre-révolution frappe l’arrière-pays de ses ports, la Vendée pour Rochefort, la chouannerie pour Brest, la Provence pour Toulon. En 1793, la flotte de Brest part couvrir la Vendée depuis Belle-Île et réussit à l’isoler, un succès peu spectaculaire et oublié. Aux Antilles, après l’abolition de l’esclavage de 1794, des navires français arrêtent des navires négriers britanniques ou portugais et libèrent les captifs. Au printemps 1794, le convoi de Prairial, environ 130 navires chargés de farine aux États-Unis, est escorté par la flotte de Brest : la bataille coûte cinq vaisseaux capturés et le Vengeur du peuple coulé, mais le convoi arrive à bon port. Pour l’historien, chacun atteint son objectif.
Il insiste sur un point qu’il dit avoir établi en comptant les navires : du début à la fin, le rapport de force reste favorable aux Britanniques, même après l’alliance de l’Espagne et de la République batave.
Innovations et raids sur les arrières
Olivier Aranda revient sur les expériences menées pour compenser l’infériorité : un centre d’essais du comité de salut public à Meudon, des tirs d’obus explosifs dont l’auteur des Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos, aurait dessiné un prototype, et des boulets rouges qu’il juge plus dangereux pour le navire qui tire que pour l’ennemi. Il estime qu’on est passé près de l’obus explosif avec trente ans d’avance. Il raconte aussi les opérations sur les arrières britanniques : le raid de 1796 sur les pêcheurs de morue de Terre-Neuve, parti de Cadix, qui provoque la colère de la presse anglaise, et l’expédition d’Irlande partie de Brest la même année, un échec qu’il attribue moins à la tempête qu’au manque de ténacité face à la peur de la Royal Navy.
Il conclut sur Mahan, le théoricien américain de la maîtrise de la mer, qui fit de cette marine l’exemple à ne pas suivre, alors que les contemporains lui reprochaient au contraire d’avoir trop cherché la bataille.
Les références de l’épisode
- « La Marine de la Révolution, l’étrange victoire » : le livre d’Olivier Aranda, publié chez Passés composés en 2026.
- Convoi de Prairial : le grand convoi de farine venu des États-Unis au printemps 1794, protégé par la flotte de Brest.
- Vengeur du peuple : le vaisseau coulé lors de la bataille liée au convoi de Prairial.
- Monge : ministre de la Marine en 1792 et 1793, qui voulut supprimer le fouet.
- Paix d’Amiens : la paix franco-britannique de 1802 à 1803, que l’invité refuse de lire comme une simple pause.
- Kerguelen : partisan d’une guerre de petites corvettes, à qui l’on doit le nom des îles qu’il a découvertes.
- Choderlos de Laclos : l’auteur des Liaisons dangereuses, associé aux premiers prototypes d’obus explosifs.
- Mahan : le théoricien américain de la maîtrise de la mer, sévère pour la marine de la Révolution.
- Expédition d’Irlande de 1796 : la tentative de débarquement partie de Brest.
Au fil de l’épisode
- 00:01:00 : quelle « étrange victoire » ?
- 00:05:00 : les lieux communs sur la Marine de la Révolution
- 00:17:00 : les problèmes de la Marine face à un régime démocratique
- 00:24:30 : les dilemmes stratégiques de la Révolution
- 00:32:00 : le convoi de Prairial
- 00:39:00 : le rééquilibrage des forces
- 00:46:30 : les tentatives d’innovation technique
- 00:54:00 : les opérations sur les arrières anglais
- 01:00:00 : le regard de Mahan
FAQ
Qui est Olivier Aranda ?
Olivier Aranda est historien, maître de conférences à l’Université de Bretagne occidentale, à Brest. Il a tiré de sa thèse « La Marine de la Révolution, l’étrange victoire », publié en 2026 chez Passés composés, où il conteste l’image d’une marine républicaine ruinée par la Révolution et défend la cohérence de sa stratégie indirecte.
Pourquoi parler d’« étrange victoire » de la marine de la Révolution ?
Selon Olivier Aranda, la marine républicaine perd presque toutes ses batailles, mais elle atteint ses objectifs par une stratégie indirecte : protéger les convois, isoler la Vendée, frapper le commerce britannique. Il y voit l’un des ingrédients de la paix d’Amiens, et souligne que la flotte vaincue à Trafalgar, en 1805, n’est plus celle de la Révolution.
Qu’est-ce que le convoi de Prairial ?
C’est un convoi d’environ 130 navires chargés de farine aux États-Unis pour pallier la disette en France, au printemps 1794. La flotte de Brest sort pour le protéger ; la bataille qui suit coûte cinq vaisseaux capturés et le Vengeur du peuple coulé, mais le convoi arrive. Pour Olivier Aranda, c’est l’exemple même de la stratégie indirecte.
Pourquoi la France révolutionnaire n’a-t-elle pas débarqué en Angleterre ?
D’après Olivier Aranda, le projet est étudié, notamment après la paix continentale de Campo Formio, avec des flottilles au Havre et à Dunkerque. Mais Bonaparte juge qu’un débarquement sans maîtrise de la mer est impossible dans l’état des forces, d’autant que la France n’a pas de port opérationnel sur la Manche, Cherbourg ne l’étant que sous l’Empire.
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