
Nicolas Mazzucchi, chef du pôle Stratégie navale et Wargaming au Centre d'études stratégiques de la Marine, analyse dans Horizons Marines la montée en puissance de l'aéronavale chinoise. En douze ans, la Chine est passée d'un porte-avions d'origine soviétique au Fujian, doté de catapultes électromagnétiques. Il explique ce que ce saut change, ce qui reste fragile (entraînement, maintenance, recrutement), et pourquoi Pékin veut franchir la première chaîne d'îles et peser sur les détroits de Malacca et d'Ormuz.
D’un héritage soviétique au porte-avions à catapultes
Nicolas Mazzucchi, chef du pôle Stratégie navale et Wargaming au Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) et conseiller en stratégie et prospective du major général de la Marine, dresse dans Horizons Marines l’état de l’aéronavale chinoise : ses moyens, ses fragilités et ses ambitions. Il part d’un constat : la Chine a d’abord hérité d’une conception soviétique, centrée sur des navires capables d’accueillir des avions plutôt que sur le groupe aéronaval occidental, où bâtiments de surface, sous-marins et aéronefs agissent ensemble. Le Liaoning, premier porte-avions chinois admis au service en 2012, reprend le dessin d’un porte-avions russe : brins d’arrêt pour l’appontage mais pas de catapulte, un tremplin qui impose des avions très motorisés. Avec le Fujian, premier porte-avions entièrement conçu et construit en Chine, « on va dire que celui-ci, c’est un vrai porte-avions » : il dispose de catapultes électromagnétiques, ce qui permet d’embarquer des appareils plus lourds, dont le KJ600, premier avion d’alerte aérienne avancée embarqué de la marine chinoise, et le J15D, avion de guerre électronique. Selon l’invité, seules l’US Navy et la Marine nationale exploitaient jusqu’ici des porte-avions à catapultes. Il explique la notion de « bulle d’hypersupériorité » : la zone que le groupe aéronaval contrôle grâce à ses capteurs et à ses armes, que ces avions de guet élargissent fortement. Le déploiement simultané de deux groupes aéronavals chinois au-delà de la première chaîne d’îles, en juin 2025, est pour lui à la fois une démonstration et un signe de maturité.
Les fragilités restent nombreuses : un apprentissage « en marchant », la maintenance des catapultes, le recrutement et la fidélisation des pilotes et des mécaniciens, les qualifications de jour et de nuit, et une propulsion conventionnelle qui rend le Fujian plus dépendant des ravitailleurs que les porte-avions nucléaires américains et français.
Une industrie mobilisée et une doctrine encore floue
L’invité décrit une industrie de défense chinoise qui passe de copies améliorées de matériel russo-soviétique à des équipements nationaux, portée depuis 2013 par la « fusion civilo-militaire » : les entreprises, y compris les géants du numérique, doivent d’abord répondre à la commande militaire. La Chine pousserait « tous les curseurs en parallèle », jusqu’aux nouveaux navires amphibies destinés à mettre en œuvre des drones. Sur le plan doctrinal, il relève un « malaise idéologique » : le porte-avions a longtemps été dénoncé comme l’arme de l’impérialisme. Géographiquement, l’enjeu est de franchir la première chaîne d’îles, du Japon aux Philippines, pour ne pas être enfermé près des côtes et décider du lieu et de l’heure d’une éventuelle confrontation. À dix ou quinze ans, il voit la Chine chercher à peser sur ses deux « dilemmes stratégiques », les détroits de Malacca et d’Ormuz, par où transitent ses approvisionnements.
La vraie inconnue, conclut-il, est humaine : la Chine saura-t-elle former ses équipages aussi vite qu’elle construit ses navires ? Soit elle maîtrise ses groupes aéronavals et bouleverse les équilibres de l’Indo-Pacifique, soit, comme la Russie, elle ne passera jamais vraiment le cap.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Réflexions Marines : l’aéronavale chinoise, en quête de différenciation opérationnelle et stratégique » : étude de Nicolas Mazzucchi publiée en juin 2025, disponible sur le site du CESM.
- Le Liaoning : premier porte-avions chinois, admis au service actif en 2012, sans catapulte.
- Le Shandong : deuxième porte-avions chinois, déployé avec le Liaoning en 2025.
- Le Fujian : premier porte-avions conçu et construit en Chine, doté de catapultes électromagnétiques.
- Le KJ600 : premier avion d’alerte aérienne avancée embarqué de la marine chinoise.
- Le J15D : avion de guerre électronique embarqué.
- La première chaîne d’îles : ligne qui va du Japon aux Philippines, théorie d’origine américaine selon l’invité.
- La fusion civilo-militaire : doctrine chinoise qui oriente l’industrie et le numérique vers la commande militaire depuis 2013.
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : présentation de la série sur la Chine et de l’invité
- 00:02:23 : une aéronavale jeune, héritière du modèle soviétique
- 00:05:32 : le Fujian, passage au porte-avions à catapultes
- 00:06:22 : deux groupes aéronavals déployés en même temps en 2025
- 00:09:07 : forces et fragilités : entraînement, maintenance, recrutement
- 00:12:51 : sept porte-avions envisagés et la question de la propulsion nucléaire
- 00:14:36 : la bulle d’hypersupériorité du groupe aéronaval
- 00:16:29 : le Fujian face aux porte-avions américains
- 00:18:09 : l’industrie chinoise et la fusion civilo-militaire
- 00:20:44 : une doctrine encore en expérimentation
- 00:23:42 : le malaise idéologique autour du porte-avions
- 00:25:24 : franchir la première chaîne d’îles
- 00:28:10 : Malacca et Ormuz, les deux dilemmes stratégiques de la Chine
- 00:31:31 : la question humaine, véritable inconnue
FAQ
Combien de porte-avions la Chine possède-t-elle ?
La Chine aligne trois porte-avions : le Liaoning, admis au service en 2012, le Shandong et le Fujian, premier entièrement conçu et construit en Chine. Selon Nicolas Mazzucchi, les déclarations politiques chinoises laissent envisager sept porte-avions au moins, ce qui suppose de former autant de pilotes, de mécaniciens et de spécialistes.
Qu’est-ce qui change avec le porte-avions Fujian ?
Le Fujian abandonne le tremplin pour des catapultes électromagnétiques. D’après Nicolas Mazzucchi, il peut ainsi embarquer des avions plus lourds et spécialisés, comme l’avion d’alerte aérienne avancée KJ600, qui élargit la zone contrôlée par le groupe aéronaval. Sa principale limite reste sa propulsion conventionnelle, qui le rend plus dépendant des ravitailleurs.
Qu’est-ce que la première chaîne d’îles ?
C’est l’ensemble qui va du Japon aux Philippines. Selon Nicolas Mazzucchi, cette théorie américaine de la guerre froide décrit ce qui enferme la Chine dans son environnement régional. La franchir avec des groupes aéronavals, c’est pour Pékin acquérir la liberté des mers et l’initiative en cas de confrontation.
Pourquoi les détroits de Malacca et d’Ormuz comptent-ils pour la marine chinoise ?
Nicolas Mazzucchi explique que la Chine les considère comme ses deux « dilemmes stratégiques » : une grande partie de ses approvisionnements, notamment énergétiques, passe par Malacca et vient du Golfe par Ormuz. Une marine capable de se projeter en haute mer doit lui permettre de peser sur ces passages qu’elle ne peut aujourd’hui ni défendre ni contrôler seule.
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