
Muriel Domenach, ancienne représentante permanente de la France à l'OTAN, analyse dans Le Collimateur d'Alexandre Jubelin le sommet d'Ankara, enregistré à chaud. Elle compare l'ambiance à celle de La Haye, explique ce qui se joue vraiment dans un sommet de l'Alliance et décortique la déclaration finale. Elle plaide pour une dignité européenne face à Donald Trump, juge peu probable une sortie américaine de l'OTAN et décrit ce que l'Ukraine apprend désormais aux Européens.
Ankara, un sommet pour gérer Trump
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Muriel Domenach, ancienne représentante permanente de la France à l’OTAN, le mercredi 8 juillet, alors que s’achève le sommet de l’Alliance à Ankara. L’animateur compare l’ambiance, « acrimonieuse », à celle du sommet de La Haye l’an dernier, où la stratégie de flatterie du secrétaire général de l’OTAN semblait avoir évité le pire. Pour Muriel Domenach, l’enjeu reste de « gérer Trump », mais les Européens sont désormais « sans illusion » : depuis un an, ils ont évité un accord russo-américain imposé à l’Ukraine sans eux, notamment grâce aux E3 (France, Royaume-Uni, Allemagne), puis ont vu revenir les menaces américaines sur le Groenland, moment où ils ont compris que Washington les voyait non plus seulement comme des vassaux ou des adversaires idéologiques, mais « comme des proies ». Elle y voit une raison de l’accueil favorable fait à la proposition d’Emmanuel Macron sur la dissuasion avancée. Elle commente la proximité affichée par Donald Trump avec le président turc Erdogan, le différend sur les F-35 retirés à la Turquie après son achat de systèmes S-400 russes, et la doctrine turque de la « patrie bleue », qu’elle juge contraire au droit international. Elle explique ensuite ce qu’est vraiment un sommet : une chorégraphie visible, réduite ici à un dîner et une séance de travail très courte, mais surtout un travail préparé en amont sur le transfert du fardeau vers les Européens, les objectifs de forces et les budgets. Pour elle, les Européens acceptent ce partage des responsabilités « à leurs conditions », ce qui pose la question de la préférence européenne en matière d’armement et passe par le Fonds européen de défense.
Elle relève dans la déclaration finale, très brève (six paragraphes), la réaffirmation de l’article 5, la Russie qualifiée de menace de long terme pour la sécurité euro-atlantique, la contribution de l’Ukraine à cette sécurité, la reconnaissance du rôle des Européens, et l’absence de date pour un prochain sommet.
La dignité européenne et la leçon ukrainienne
Muriel Domenach estime que la flatterie ne produit plus de résultats et que la dignité est devenue un « levier de crédibilité », utile à la dissuasion, à l’attractivité envers les partenaires et à l’adhésion des opinions publiques au réarmement, face à une sphère MAGA qui cherche selon elle une alliance avec les nationaux-populistes. Elle juge peu probable une sortie américaine de l’OTAN, qui provoquerait une épreuve de force avec le Congrès, mais considère l’Alliance « dévitalisée » au sens politique, et dit n’avoir jamais vu un sommet aussi préparé entre Européens. Elle aborde la question du leadership européen, l’animateur rappelant qu’aucun pays ne peut jouer seul le rôle d’hégémon. Sur l’Ukraine, elle décrit un rapport de force inversé : Kiev propose désormais son savoir-faire, notamment sur les drones, et coproduit avec des industriels européens comme Safran. Elle cite l’ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères, interrogé pour une série de trois films pour Arte, selon qui les Européens doivent penser leur sécurité « comme si les Américains n’étaient pas là », et le mot ukrainien « volia », liberté et détermination à vivre libre, titre d’un livre. Elle évoque son engagement dans une initiative qu’elle a cofondée pour parler de géopolitique dans les lycées, et cite Thucydide : la force d’une nation réside dans le caractère de ses citoyens.
Elle répond enfin à une polémique sur la climatisation en rapprochant déni climatique et déni stratégique, deux attitudes qui, comme la panique, « découragent l’action ».
Pour aller plus loin
- L’épisode du Collimateur sur les centrales inertielles Safran
- Le coup de gueule sur la climatisation évoqué dans l’épisode
Les références de l’épisode
- Sommet de l’OTAN d’Ankara : le sommet qui s’achève au moment de l’enregistrement.
- Sommet de l’OTAN de La Haye : le sommet de l’an dernier, premier du nouveau mandat de Donald Trump.
- Article 5 du traité de l’Atlantique Nord : réaffirmé dans la déclaration d’Ankara comme un engagement « ironclad ».
- E3 : le groupe France, Royaume-Uni, Allemagne, dont Muriel Domenach salue le rôle.
- Dissuasion avancée : proposition d’Emmanuel Macron, accueillie favorablement selon l’invitée.
- Patrie bleue : doctrine maritime turque réactivée par Ankara.
- Fonds européen de défense : l’outil de l’Union européenne pour soutenir la base industrielle européenne.
- Coalition des volontaires : réunion à Paris le 13 juillet en faveur de l’Ukraine.
- « Volia » : livre dont le titre reprend le mot ukrainien pour la liberté et la détermination à vivre libre.
- Thucydide : cité pour la force d’une nation fondée sur le caractère de ses citoyens.
Au fil de l’épisode
- 00:00:20 : le sommet d’Ankara, enregistré le 8 juillet
- 00:00:59 : une ambiance différente de La Haye
- 00:03:26 : gérer Trump, des Européens sans illusion
- 00:04:58 : un an entre La Haye et Ankara, de l’Ukraine au Groenland
- 00:07:43 : la proximité entre Donald Trump et le président turc
- 00:09:48 : F-35 et S-400, le différend turco-américain
- 00:13:45 : la doctrine turque de la patrie bleue
- 00:14:50 : à quoi sert un sommet de l’OTAN
- 00:17:11 : ce qui se prépare en amont : le transfert du fardeau
- 00:19:14 : la préférence européenne en matière d’armement
- 00:21:49 : lecture de la déclaration finale
- 00:24:03 : l’Ukraine et la contribution européenne
- 00:24:54 : pas de date pour le prochain sommet
- 00:26:11 : une nuance de traduction et le point turc
- 00:29:34 : d’abord ne pas nuire
- 00:30:43 : la fin de la stratégie de la flatterie
- 00:32:58 : la dignité, levier de crédibilité
- 00:35:09 : le spectre d’un départ américain de l’OTAN
- 00:36:43 : un sommet préparé entre Européens
- 00:39:00 : la question du leadership européen
- 00:40:34 : le changement de posture ukrainien
- 00:41:49 : ce que l’Ukraine apprend aux Européens
- 00:44:37 : parler de géopolitique dans les lycées
- 00:46:16 : climatisation, déni climatique et déni stratégique
- 00:49:56 : les films sur la défense de l’Europe
FAQ
Qui est Muriel Domenach ?
Muriel Domenach est l’ancienne représentante permanente de la France à l’OTAN, poste qu’elle occupait au début du premier mandat de Donald Trump. Dans Le Collimateur, elle analyse le sommet d’Ankara. Elle prépare aussi une série de trois films pour Arte sur la défense de l’Europe et participe à une initiative qui intervient dans les lycées sur la géopolitique.
Que contient la déclaration finale du sommet d’Ankara ?
Selon Muriel Domenach, la déclaration ne compte que six paragraphes. Elle réaffirme l’article 5, qualifie la Russie de menace de long terme pour la sécurité euro-atlantique, reconnaît la contribution de l’Ukraine à cette sécurité et le rôle des Européens et du Canada dans son soutien, mais ne fixe pas de date pour le prochain sommet.
Les États-Unis peuvent-ils quitter l’OTAN ?
Muriel Domenach juge peu probable une sortie des États-Unis de l’OTAN en tant qu’organisation : elle déclencherait une épreuve de force avec le Congrès, qui a adopté une loi bipartisane sur le sujet. Elle estime en revanche que l’Alliance est affaiblie au sens politique, ce que les Européens ont compris en accélérant leur montée en puissance.
Pourquoi Muriel Domenach parle-t-elle de dignité européenne ?
Pour Muriel Domenach, la stratégie de flatterie envers Donald Trump ne produit plus de résultats. La dignité devient un levier de crédibilité : elle sert la dissuasion face aux adversaires, l’attractivité envers les partenaires et l’adhésion des opinions publiques européennes à l’effort de défense, face à une Amérique qu’elle décrit comme prédatrice et une Russie menaçante.
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