
Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur Khadidja Mohsen-Finan, politologue spécialiste du Maghreb, pour comprendre un conflit souvent réduit au Sahara occidental. Frontière contestée dès 1962, guerre des sables, naissance du Front Polisario, murs de sable, rapprochement entre le Maroc et Israël, oscillations de la France : elle retrace plus de soixante ans de rivalité entre Alger et Rabat et les conditions d'une sortie.
Une frontière contestée dès l’indépendance
Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur Khadidja Mohsen-Finan, politologue spécialiste du Maghreb, à partir de son article publié sur Le Rubicon, « Entre l’Algérie et le Maroc, un interminable conflit », pour retracer une rivalité qu’on résume souvent au Sahara occidental mais qui la dépasse. Elle distingue deux questions. La première est frontalière : une bande de l’ouest algérien, autour de Tindouf, avait été promise au roi Hassan II par le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), mais ceux qui prennent le pouvoir en 1962 refusent de la restituer ; Ben Bella affirme que le territoire a été dessiné « par le sang de nos martyrs ». S’ensuit la guerre des sables, d’octobre 1963 à février 1964, qui s’achève sous l’égide de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) sans changer les frontières. La seconde est la décolonisation du Sahara espagnol : le Maroc invoque les allégeances des tribus à ses souverains, l’Algérie le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En pleine guerre froide, un régime socialisant soutenu par l’URSS et une monarchie tournée vers l’Occident se disputent l’hégémonie au Maghreb. Le Front Polisario apparaît en 1973 ; selon l’invitée, Alger et Rabat l’ont depuis plus de cinquante ans « instrumentalisé ». Pour Hassan II, fragilisé par deux tentatives de coup d’État de l’armée en 1971 et 1972, la question du Sahara refait l’unité autour du trône : « c’est le Sahara qui a sauvé le trône ».
L’ONU considère toujours le territoire comme non autonome, et aucun référendum n’a pu être organisé.
Marche verte, murs de sable et décennie noire
En 1975, la Marche verte et les accords de Madrid, jamais reconnus par l’ONU, permettent au Maroc de s’installer sur environ 80 % du territoire. Face à la guérilla du Polisario, qui attaque notamment les convois de minerai de fer, le roi change en 1980 la nature de la guerre : avec l’aide des Israéliens et des Américains, il fait construire six murs de défense en sable qui transforment la guérilla en guerre d’usure, et accepte en 1981 le principe d’un référendum. À partir de 1991, l’ONU prend le dossier en charge, mais la « guerre des listes » bloque le recensement des votants, puis le plan de James Baker, envoyé spécial du secrétaire général, échoue au début des années 2000. Les années 1990 sont celles de la décennie noire en Algérie : Hassan II pense alors que le régime algérien va tomber, ce qui n’arrive pas. Après un attentat en 1994, le Maroc ferme sa frontière. Sous Mohammed VI, à partir de 1999, le royaume se rend indispensable aux Occidentaux par la gestion des migrations, développe une politique africaine fondée sur les investissements et une diplomatie religieuse appuyée sur les confréries soufies et l’« islam du juste milieu » promu après les attentats de Casablanca de 2003. L’Algérie, elle, n’a pas réformé son système, ni après les émeutes de 1988 ni après l’interruption du processus électoral en 1992, ni après le grand mouvement populaire de 2019.
La chute de Kadhafi en 2011 et la circulation d’armes qui a suivi ont, selon elle, nourri le djihadisme au Sahel.
Israël, la France et les voies de sortie
Avec les accords d’Abraham de décembre 2020, le Maroc normalise ses relations avec Israël, avec qui il travaillait déjà discrètement, et obtient le soutien des États-Unis sur le Sahara occidental. L’Algérie et le Maroc sont devenus les premiers acheteurs africains de matériel militaire, devant l’Égypte, souligne l’invitée. Khadidja Mohsen-Finan estime que le président algérien cherche désormais à séduire Washington. Elle juge que la France participe à la complexité du dossier : interventions armées passées, dont l’opération Écouvillon en 1958 et des bombardements dans les années 1970, oscillation entre Alger et Rabat, puis reconnaissance en juillet 2024 de la position marocaine, après les États-Unis en 2020 et l’Espagne en 2022, alors que le dossier reste confié aux Nations unies. Pour sortir de l’impasse, elle plaide pour que les classes dirigeantes comprennent que « le développement passe avant la victoire » sur le voisin, et pour une complémentarité économique entre des pays qui, seuls, pèsent peu.
Selon elle, les sociétés sont davantage prêtes au changement que leurs dirigeants.
Pour aller plus loin
- « Entre l’Algérie et le Maroc, un interminable conflit », Le Rubicon
- Yves Lacoste, « Le conflit du Sahara occidental : Maroc contre Algérie ? »
- Un article de Luis Martinez
Les références de l’épisode
- Guerre des sables : conflit frontalier entre le Maroc et l’Algérie, d’octobre 1963 à février 1964.
- Front Polisario : mouvement indépendantiste sahraoui apparu en 1973, soutenu par l’Algérie.
- Marche verte : marche organisée par Hassan II en 1975 vers le Sahara occidental.
- Accords de Madrid : accords de 1975 sur le Sahara espagnol, jamais reconnus par l’ONU.
- Opération Écouvillon : intervention française de 1958 contre les livraisons d’armes transitant par le Sahara occidental.
- Accords d’Abraham : accords de décembre 2020 par lesquels le Maroc normalise ses relations avec Israël.
- « Sahara occidental, les enjeux d’un conflit régional » : livre de Khadidja Mohsen-Finan paru en 1997.
- Yves Lacoste : géographe dont l’article sur le conflit du Sahara occidental est cité dans l’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:00:44 : présentation de Khadidja Mohsen-Finan et d’un sujet très sensible pour un média français
- 00:02:53 : les sources du conflit frontalier et la bande ouest promise au Maroc
- 00:05:35 : la guerre des sables de 1963-1964
- 00:06:47 : allégeances tribales et droit des peuples : la question du Sahara espagnol
- 00:09:47 : deux régimes rivaux en pleine guerre froide
- 00:11:00 : l’émergence du Front Polisario
- 00:15:21 : un territoire non autonome et la guerre des listes
- 00:18:56 : rente pétrolière et diplomatie algérienne
- 00:21:12 : la Marche verte et les accords de Madrid
- 00:23:52 : le Sahara, ciment du trône marocain
- 00:25:34 : les années 1980 et la construction des murs de défense
- 00:28:13 : la décennie 1990, la frontière fermée et la décennie noire algérienne
- 00:30:20 : Mohammed VI, la politique africaine et le rapprochement avec l’Occident
- 00:31:38 : la variable djihadiste et la fin du Paris-Dakar dans la région
- 00:37:51 : investissements et diplomatie religieuse marocaine
- 00:42:18 : un système algérien qui n’a pas changé
- 00:45:06 : printemps arabes, chute de Kadhafi et circulation d’armes
- 00:49:24 : le soutien croisé aux oppositions de l’autre
- 00:51:43 : les accords d’Abraham et le rôle d’Israël
- 00:54:29 : deux pays premiers acheteurs d’armes en Afrique
- 00:57:19 : la France entre Alger et Rabat
- 01:00:44 : interventions françaises passées et reconnaissance de 2024
- 01:06:05 : les perspectives de sortie du conflit
FAQ
Quelle est l’origine du conflit entre l’Algérie et le Maroc ?
Selon Khadidja Mohsen-Finan, il naît d’un contentieux frontalier : une bande de l’ouest algérien, autour de Tindouf, promise au Maroc par le gouvernement provisoire algérien, n’a pas été restituée après 1962. Il en résulte la guerre des sables de 1963-1964, avant que la décolonisation du Sahara espagnol n’ajoute une seconde rivalité.
Qu’est-ce que le Front Polisario ?
C’est un mouvement indépendantiste sahraoui apparu en 1973, dont les réunions fondatrices se sont tenues à Rabat selon l’invitée. Soutenu et hébergé par l’Algérie, il a mené une guérilla contre le Maroc dans les années 1970. D’après la politologue, Alger et Rabat l’ont instrumentalisé depuis plus de cinquante ans.
Pourquoi le Maroc a-t-il construit des murs au Sahara occidental ?
D’après l’épisode, le Maroc était en difficulté face à la guérilla du Polisario, qui connaissait mieux le terrain. À partir de 1980, Hassan II fait construire, avec l’aide israélienne et américaine, six murs de défense en sable, qui transforment la guérilla en guerre d’usure et font reculer le Polisario.
Quelle est la position de la France sur le Sahara occidental ?
Selon l’invitée, la France a reconnu en juillet 2024 la position marocaine, après les États-Unis en 2020 et l’Espagne en 2022, alors que l’ONU considère toujours le territoire comme non autonome. Elle estime que Paris, qui a oscillé entre Alger et Rabat et est intervenu militairement par le passé, participe à la complexité du dossier.
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