
Joseph Henrotin, directeur de la rédaction du magazine DSI, retrouve Alexandre Jubelin pour le troisième numéro de Zone d'opérations, le point régulier du Collimateur sur les fronts actifs. Après un état du front ukrainien, de Koursk à Belgorod, il détaille ce qui change dans l'aide à l'Ukraine : moins de matériel donné, plus d'argent, et des industriels européens qui viennent désormais produire obus, blindés et systèmes de défense aérienne sur place, malgré les frappes russes.
L’industrie d’armement change de terrain
Dans ce troisième numéro de Zone d’opérations, le rendez-vous du Collimateur consacré à l’actualité des fronts, Alexandre Jubelin reçoit Joseph Henrotin, directeur de la rédaction du magazine DSI (Défense et Sécurité Internationale), pour faire le point sur la guerre en Ukraine et surtout sur la production d’armes dans le pays. Côté front, il constate que la poche de Koursk est réduite depuis plus de deux semaines et que l’incursion ukrainienne vers Belgorod porte sur une dizaine de kilomètres carrés, sous la pression de contre-attaques russes, tandis que Kiev redoute de nouvelles offensives russes au printemps, notamment vers Soumy. Selon lui, les deux armées retiennent l’engagement de leurs blindés, et la Russie bute toujours sur la formation de ses officiers et sur la manœuvre interarmées. Il explique que l’on suit moins bien les stocks russes faute d’accès aux images satellites des bases de stockage, mais que certaines pièces, comme les canons 2S5, ont disparu. Il lit la diffusion par Volodymyr Zelensky de vidéos de prisonniers chinois capturés dans les rangs russes, des mercenaires selon l’hypothèse dominante, comme un message adressé aux États-Unis en pleine guerre commerciale avec la Chine. L’aide européenne passe désormais par l’argent plus que par le matériel : 4 milliards prévus par l’Allemagne, complétés de 3 milliards, 2 milliards annoncés par Emmanuel Macron, des paquets suédois, norvégiens et belges. Les industriels européens, longtemps réticents à produire en Ukraine par crainte d’une future concurrence, se pressent désormais pour monter des coentreprises : KNDS pour les pièces des César, Rheinmetall qui vise un million d’obus produits sur place, Nammo dont une usine tourne déjà, sans oublier le véhicule de combat d’infanterie KF41 et le char KF51 Panther. Joseph Henrotin estime qu’avec 1,5 à 2 millions d’obus fabriqués en Ukraine fin 2025 ou début 2026, le pays pourrait tirer environ 4 500 obus par jour, alors que la Russie ne tire plus les 10 000 obus quotidiens des périodes les plus intenses.
Il rappelle enfin le poids de l’héritage : l’Ukraine soviétique comptait 700 entreprises de défense et un million d’emplois ; on en recense aujourd’hui environ 500, pour quelque 300 000 personnes, dans les drones, la guerre électronique, l’artillerie ou la formation des pilotes de drones FPV. Reste le dilemme de produire sous les frappes russes, et le besoin de défense aérienne face aux drones Shahed, sur lequel se positionnent Kongsberg, Diehl avec le missile IRIS-T et Rheinmetall avec la tourelle Skyranger.
Les références de l’épisode
- DSI (Défense et Sécurité Internationale) : le magazine dont l’invité dirige la rédaction.
- Kiel Institute : institut qui avait contesté la manière dont le ministère des Armées chiffrait ses dons à l’Ukraine.
- KNDS : industriel qui doit produire en Ukraine des pièces pour les canons César déjà livrés.
- Rheinmetall : industriel allemand qui vise un million d’obus produits en Ukraine et place ses blindés KF41 et KF51 Panther.
- Nammo : industriel norvégien de munitions, dont une usine en coentreprise tourne déjà en Ukraine.
- CV90 : véhicule de combat d’infanterie suédois, longtemps le principal du marché européen selon l’invité.
- IRIS-T : missile de défense aérienne de l’allemand Diehl, déjà utilisé intensivement en Ukraine.
- Skyranger : tourelle canon de 35 mm présentée par Rheinmetall au salon Eurosatory, adaptable sur de nombreux châssis.
- Eurosatory : salon de l’armement terrestre.
Au fil de l’épisode
- 00:00:20 : présentation de Zone d’opérations et de l’invité
- 00:01:14 : fin de la poche de Koursk et incursion vers Belgorod
- 00:01:37 : la crainte d’offensives russes vers Soumy au printemps
- 00:02:44 : formation des troupes et retenue dans l’engagement des blindés
- 00:03:36 : ce que l’on sait encore des stocks russes de chars et de canons
- 00:05:47 : l’épuisement des stocks ukrainiens et les accords avec les industriels européens
- 00:06:58 : des prisonniers chinois dans les rangs russes
- 00:09:51 : l’état de l’aide à l’Ukraine et les paquets financiers européens
- 00:11:31 : la polémique sur le chiffrage des dons français
- 00:12:52 : la montée en puissance de l’industrie de défense ukrainienne et les coentreprises
- 00:14:33 : pourquoi les industriels européens basculent vers l’Ukraine
- 00:15:32 : la production d’obus et le rapport de feu avec la Russie
- 00:16:03 : les blindés allemands KF41 et KF51 Panther face au CV90
- 00:17:51 : le renouvellement des flottes de chars
- 00:19:10 : drones et guerre électronique
- 00:20:10 : l’héritage de l’industrie soviétique et le secteur aujourd’hui
- 00:21:35 : produire sous les frappes, le dilemme de la dispersion
- 00:22:55 : la défense aérienne et les industriels qui s’y positionnent
FAQ
Pourquoi les industriels européens produisent-ils désormais en Ukraine ?
Selon Joseph Henrotin, ils ont longtemps craint de former un futur concurrent à bas coût. Le réarmement massif des États européens a ensuite créé un marché assez large pour lever ces doutes, et ceux qui restaient à l’écart voyaient leurs concurrents s’installer. Ils y gagnent aussi un retour d’expérience d’une guerre de haute intensité.
Combien d’obus l’Ukraine pourrait-elle produire elle-même ?
D’après l’invité, la production sur place pourrait atteindre 1,5 à 2 millions d’obus fin 2025 ou début 2026, avec notamment l’objectif d’un million annoncé par Rheinmetall et une usine Nammo déjà en service. Avec 2 millions d’obus, l’Ukraine pourrait tirer environ 4 500 obus par jour.
Que représente l’industrie de défense ukrainienne ?
Joseph Henrotin rappelle qu’à l’époque soviétique, elle comptait environ 700 entreprises, 30 % du complexe militaro-industriel soviétique et un million d’emplois. Aujourd’hui, elle réunit environ 500 entreprises et quelque 300 000 personnes, des gros fabricants d’artillerie aux petites sociétés qui forment les pilotes de drones.
Que signifie la présence de prisonniers chinois dans l’armée russe ?
Pour l’invité, l’hypothèse dominante est celle de mercenaires recrutés par Moscou avec des sommes confortables, pas d’un envoi de soldats par l’État chinois. Militairement peu significative, leur mise en avant par Volodymyr Zelensky lui paraît surtout politique, au moment où les États-Unis engagent une guerre commerciale avec la Chine.
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