
Jean-Marc Jancovici, cofondateur de Carbone 4 et président du think tank The Shift Project, explique dans Horizons Marines pourquoi la puissance militaire dépend d'abord de l'énergie disponible, et ce que le déclin des hydrocarbures pourrait imposer aux armées. Nicolas Mazzucchi, du Centre d'études stratégiques de la Marine, prolonge l'échange du côté de la Marine nationale : électrification des navires, propulsion nucléaire, densité énergétique des carburants et conception de bâtiments appelés à servir pendant des décennies.
L’énergie, nourriture des machines de guerre
Dans cet épisode d’Écho, enregistré à Toulon lors des Rencontres stratégiques de la Méditerranée organisées par la Fondation pour la maîtrise des enjeux stratégiques (FMES), Horizons Marines interroge Jean-Marc Jancovici, cofondateur de Carbone 4 et président du think tank The Shift Project, puis Nicolas Mazzucchi, du Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), sur une question simple : que devient la puissance navale quand l’énergie se raréfie ? Pour Jean-Marc Jancovici, « l’énergie, c’est la nourriture des machines », et la puissance des nations sur deux siècles a d’abord été fonction du parc de machines qu’elles pouvaient mobiliser. Un bateau, un avion, un canon sont de grosses machines, tout comme les chaînes industrielles qui les produisent. Or l’électrification reste marginale : selon lui, l’électricité ne représente que 20 % de l’énergie consommée par les machines dans le monde, le reste venant surtout des hydrocarbures. Dans les armées, quelques bâtiments seulement en sont affranchis, les sous-marins nucléaires et le porte-avions Charles de Gaulle. L’armée de l’Air consomme à elle seule près des trois quarts des hydrocarbures militaires, la Marine arrive deuxième, mais l’ordre importe peu : « sans hydrocarbures, vous avez juste des appareils qui ne servent à rien ». Il explique que le programme Défendre du Shift Project, soutenu par le ministère des Armées, cherche à savoir ce que signifie assurer la sécurité extérieure d’un pays dans un monde où les hydrocarbures déclinent. Il prend l’exemple du détroit d’Ormuz, par où passe selon lui 20 % du pétrole mondial : quelques batteries de missiles cachées dans un relief montagneux suffisent à dissuader les navires, et ce levier reste à la portée de l’Iran même sous les bombardements.
Il décrit aussi le blocage du détroit de Bab el-Mandeb, qui oblige les pétroliers à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, un mois de trajet en plus pour des navires qui avancent « à la vitesse d’une bicyclette ».
La taille de la cour de récré
Face à une énergie plus rare ou plus chère, Jean-Marc Jancovici voit trois marges de manœuvre : nucléariser une partie des bâtiments, réserver des biocarburants aux armées, ce qu’il juge « pas complètement ridicule » sans avoir fait les calculs, et passer à des engins plus petits, accompagnés de drones. La propulsion nucléaire réduit la consommation de carburant, mais elle coûte cher, c’est-à-dire qu’elle mobilise des ressources physiques et des compétences qui manqueront ailleurs. La mécanisation des armées s’est faite dans un monde à l’énergie croissante, où l’on pouvait ajouter sans renoncer ; dans un monde en contraction, ce que l’armée obtiendra en plus sera en moins pour le logement, l’industrie ou les transports. Son métier, dit-il, ne dicte pas la stratégie : « il délimite la taille de la cour de récré ». Il met en garde contre les programmes pensés avec le monde d’aujourd’hui alors qu’ils serviront jusqu’en 2100, comme le système de combat aérien du futur ou les réacteurs EPR qui devront fonctionner en 2120, et rappelle qu’un équipement sophistiqué rend plus dépendant de l’étranger pour sa maintenance. Sur la sobriété, il distingue la pauvreté, « avoir moins sans l’avoir cherché », de la sobriété, « avoir moins en l’ayant désiré », avec l’exemple de celui qui passe de la voiture au vélo et y gagne en santé.
Ce qui ne passera pas par la sobriété passera, selon lui, par l’efficacité pour une partie et par la pauvreté pour le reste, avec le risque d’instabilité sociale que cela comporte.
Le socle et la statue
Nicolas Mazzucchi, sous-directeur stratégie navale, wargaming et prospective au CESM, décrit trois usages de l’énergie dans une marine : se déplacer, communiquer et interagir, combattre, avec des plateformes presque toutes équipées de missiles. Il rappelle que les stratégistes Mahan et Corbett plaçaient déjà le ravitaillement en charbon au centre de la puissance navale, et que la décision de Winston Churchill de faire passer la Royal Navy du charbon au pétrole a contribué à faire entrer le monde dans l’ère du pétrole. Les navires actuels sont très électrifiés dans leurs usages, radars plaques, data hubs embarqués, mais pas dans leur propulsion : l’électricité y reste produite à partir d’hydrocarbures, et l’enjeu est l’efficacité énergétique, car « primera toujours l’efficacité opérationnelle ». La propulsion nucléaire, maîtrisée depuis les années 1950, allège l’empreinte logistique du groupe aéronaval, mais pose des questions de coût, de mise en œuvre, de disponibilité et de matières. Pour les autres carburants, la densité énergétique favorise toujours le diesel marine. Le porte-avions de nouvelle génération et les SNLE de troisième génération sont conçus pour environ 80 ans de service, d’où le choix de plateformes évolutives : le Charles de Gaulle de 2026 n’a plus grand-chose de commun, hors sa silhouette, avec celui de 2001, et des destroyers américains conçus dans les années 1980 avec des réserves d’énergie et de place reçoivent aujourd’hui des lasers.
Il ne croit pas à des marines piégées par la technologie : les conflits en mer Noire, en mer Rouge et dans le golfe arabo-persique montrent l’essor de solutions sobres comme les drones. L’énergie, conclut-il, est « le socle » : elle ne fait pas toute la statue, mais tout repose sur elle, ce qui explique le choix français de la propulsion nucléaire pour le porte-avions.
Pour aller plus loin
- Les publications du Centre d’études stratégiques de la Marine
- Le site du ministère des Armées
- « Vers l’écologie de guerre » de Pierre Charbonnier
Les références de l’épisode
- The Shift Project : think tank présidé par Jean-Marc Jancovici, qui mène le programme Défendre.
- Programme Défendre : travail du Shift Project sur la défense dans un monde aux hydrocarbures déclinants, soutenu par le ministère des Armées.
- Carbone 4 : cabinet de conseil en stratégie carbone cofondé par Jean-Marc Jancovici.
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) : producteur d’Horizons Marines, où Nicolas Mazzucchi dirige la stratégie navale, le wargaming et la prospective.
- Rencontres stratégiques de la Méditerranée : rendez-vous organisé à Toulon par la FMES, lieu de l’enregistrement.
- Pierre Charbonnier, « Vers l’écologie de guerre » : livre évoqué à propos de la sobriété comme impératif stratégique.
- Porte-avions Charles de Gaulle : entré en service en juillet 2001, cité comme exemple de plateforme évolutive et de propulsion nucléaire.
- Service de soutien de la flotte (SSF) et service logistique de la Marine (SLM) : organismes qui intègrent, selon Nicolas Mazzucchi, le soutien énergétique à la réflexion navale.
Au fil de l’épisode
- 00:02:50 : pourquoi toute puissance est d’abord une question d’énergie
- 00:04:32 : des armées encore dépendantes des hydrocarbures
- 00:05:49 : la consommation des trois armées
- 00:06:55 : le programme Défendre du Shift Project
- 00:07:23 : Ormuz et Bab el-Mandeb, des crises dictées par la géographie
- 00:10:18 : trois marges de manœuvre pour une marine contrainte
- 00:11:56 : la propulsion nucléaire navale, réponse ou exception
- 00:13:06 : taille, sophistication et partage des ressources
- 00:15:05 : contrainte physique et choix stratégiques
- 00:16:47 : gagner en résilience sans perdre en capacité
- 00:18:02 : des programmes pensés jusqu’en 2100
- 00:20:01 : sobriété ou pauvreté
- 00:24:00 : Nicolas Mazzucchi et la place de l’énergie dans la puissance navale
- 00:26:01 : du charbon au pétrole, Mahan, Corbett et Churchill
- 00:27:46 : des navires électrifiés dans leurs usages, pas dans leur propulsion
- 00:31:14 : la propulsion nucléaire et ses limites
- 00:33:59 : la densité énergétique des carburants
- 00:36:24 : se projeter sur 80 ans, porte-avions de nouvelle génération et SNLE de troisième génération
- 00:39:00 : polyvalence et évolutivité des plateformes
- 00:42:03 : compétition entre États, low-tech et drones
- 00:44:19 : l’énergie comme socle de la supériorité navale
FAQ
Pourquoi Jean-Marc Jancovici lie-t-il puissance militaire et énergie ?
Pour Jean-Marc Jancovici, l’énergie est la nourriture des machines, et une armée est un ensemble de machines : navires, avions, canons, camions, ainsi que les usines qui les fabriquent. Plus un pays dispose d’énergie, plus il peut mobiliser et produire de machines. Comme ces machines fonctionnent encore surtout aux hydrocarbures, leur déclin pèse directement sur la puissance militaire.
Qu’est-ce que le programme Défendre du Shift Project ?
Le programme Défendre, mené par le Shift Project et soutenu par le ministère des Armées, étudie ce que signifie assurer la sécurité extérieure d’un pays dans un monde où les hydrocarbures se raréfient. Selon Jean-Marc Jancovici, il concerne les trois armées et n’en est qu’à ses débuts : les réponses sur la résilience énergétique des forces viendront à la fin des travaux.
La propulsion nucléaire peut-elle libérer la Marine nationale du pétrole ?
En partie seulement. Nicolas Mazzucchi rappelle que le porte-avions et le sous-marin nucléaire d’attaque du groupe aéronaval réduisent fortement son empreinte logistique en carburant. Mais le coût, la complexité, la disponibilité technique, la formation des équipages et les métaux nécessaires rendent une flotte entièrement nucléaire quasiment inimaginable. Jean-Marc Jancovici ajoute qu’on ne nucléarisera pas des bateaux de 20 mètres.
Quelle différence Jean-Marc Jancovici fait-il entre sobriété et pauvreté ?
Pour Jean-Marc Jancovici, la pauvreté consiste à avoir moins sans l’avoir cherché, la sobriété à avoir moins en l’ayant désiré, parce qu’on y gagne autre chose. Il prend l’exemple du passage de la voiture au vélo, qui améliore la santé. Ce qui ne sera pas obtenu par la sobriété le sera, selon lui, par l’efficacité et par la pauvreté, socialement déstabilisante.
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