
Dans ce troisième grand reportage de la série Marine des Territoires, préparée par le Centre d'études stratégiques de la Marine pour les 400 ans de la Marine en 2026, Horizons Marines suit la piste du métal. Le contre-amiral François Guichard, chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, retrace l'essor des canons et de la sidérurgie. Puis le reportage gagne les hauts fourneaux de Javerlhac, la fonderie de Ruelle-sur-Touvre et Le Creusot, où passionnés et historien racontent comment l'industrie de l'armement naval a façonné ces territoires.
Des canons de bronze à la sidérurgie
Ce reportage d’Horizons Marines, dernier volet de la série Marine des Territoires conçue pour les 400 ans de la Marine, explique comment la fabrication des canons puis des coques en acier a transformé des régions entières, du XVIIe au XXe siècle. Le contre-amiral François Guichard, chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, rappelle que les canons de marine se spécialisent avec les premiers navires de haut bord, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle : plus courts, résistants à la corrosion, montés sur des châssis lourds pour absorber le recul, et d’abord en bronze, un alliage d’environ 90 % de cuivre et 10 % d’étain que la France doit largement importer. La demande explose sous Louis XIV : selon lui, on passe d’environ 200 canons par an au début du règne à 8 000 à la fin, et d’une centaine d’ancres par an à un millier. Cette demande structure le pays : plus de 140 petites fonderies naissent dans la vallée d’un affluent de la Dordogne, entre Dordogne et Charente, les forêts sont exploitées pour le charbon de bois, et le métal descend par les rivières sur des bateaux à fond plat jusqu’aux grandes fonderies créées sous Colbert, comme Ruelle, Rochefort, Brest ou Toulon. Au XIXe siècle vient l’âge de la sidérurgie : l’acier, l’école des mines, Le Creusot pour la quantité, des fonderies spécialisées comme Ruelle pour les pièces longues, le nickel de Nouvelle-Calédonie. En moins de trente ans, la Marine passe du bois et de la voile au fer et à la vapeur, sous l’impulsion du Second Empire.
Pour l’amiral, ce passage transforme aussi les équipages : la Marine recrute des mécaniciens à l’intérieur des terres, et la conscription resserre le lien avec les territoires. Les 400 ans, dit-il, doivent raviver cette idée du fleuve comme lien et non comme barrière.
Javerlhac et Ruelle, la route des canons
À Javerlhac, dans le Périgord, Gilbert Faurie et Christian Magne, de l’association 3F3M, et Philippe Rochard, de l’association La Route des Tonneaux et des Canons, présentent un double haut fourneau du XVIIIe siècle très bien conservé, l’un des trois sites espacés de 3 km qui formaient les forges de la commune. Selon eux, il fallait 5 à 6 tonnes de minerai, environ 3 tonnes de charbon de bois et plus d’une tonne de castine pour un canon de 2 tonnes ; les deux fourneaux couplés permettaient d’en couler 4. Entre 1750 et 1760, Javerlhac et Ruelle produisent 2 388 canons. À Ruelle-sur-Touvre, près d’Angoulême, Jean-Pierre Réal et Philippe Rochard racontent la fonderie fondée en 1750 par le marquis de Montalembert sur deux moulins à blé, pour honorer une commande de 800 canons destinés à la flotte du Ponant après la guerre de Succession d’Autriche. Le minerai se ramassait à même le sol, souvent par des paysans l’hiver ; canons et tonneaux gagnaient Angoulême par la route, puis Rochefort par la Charente sur des gabarres.
Les techniques évoluent : moules en terre puis en sable, fonte puis acier vers 1875, chargement par la culasse et canons rayés. Selon les intervenants, un canon en fonte demandait 8 à 15 minutes pour être rechargé ; le canon de 100 mm conçu à Ruelle tire 70 coups par minute. Le site, où l’entretien est enregistré dans les locaux de Naval Group, est toujours actif.
Le Creusot, l’acier des cuirassés
Dernière étape au Creusot, à l’Académie François Bourdon, avec Jean-Philippe Passaqui, professeur de chaire supérieure au lycée militaire d’Autun et auteur d’une thèse sur la stratégie des Schneider. Il raconte la découverte du charbon, la première concession minière en 1769, la fonderie royale des années 1780, puis l’arrivée des frères Schneider en 1836-1837, qui désenclavent le site par un chemin de fer à traction animale vers le canal du Centre. Quand l’acier bouleverse leurs marchés historiques, les Schneider se tournent entre 1875 et 1890 vers les constructions navales, les blindages et l’artillerie. Le marteau-pilon, inventé par François Bourdon, devient l’emblème du site : celui de 100 tonnes entre en service en 1876, l’année du cuirassé Redoutable, pour lequel Le Creusot fabrique le pont cuirassé et la machine.
Pour l’historien, l’acier renouvelle les métiers des arsenaux comme des équipages : le maître charpentier s’efface devant l’ingénieur et le mécanicien, souvent issus des Arts et Métiers, et une grande part du fonctionnement des navires actuels date de cette époque.
Pour aller plus loin
- Les interviews complètes de la série Marine des Territoires
- « Premières plongées : Vingt mille nautiques sous la mer », de François Guichard
- Association La Route des Tonneaux et des Canons
- « La stratégie des Schneider, du marché à la firme intégrée », de Jean-Philippe Passaqui
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM)
Les références de l’épisode
- Fonderie royale de Ruelle : fondée en 1750 près d’Angoulême, toujours en activité.
- Forges de Javerlhac : double haut fourneau du XVIIIe siècle dans le Périgord.
- La Route des Tonneaux et des Canons : association et itinéraire reliant le Périgord à Rochefort.
- Association 3F3M : association présente sur le site de Javerlhac.
- Arsenal de Rochefort : port de la flotte du Ponant, créé par Colbert.
- Le Creusot : site industriel des Schneider, producteur de blindages, de canons et de machines.
- Académie François Bourdon : lieu de l’entretien au Creusot, du nom de l’inventeur du marteau-pilon.
- Cuirassé Redoutable : navire de 1876 doté d’un pont cuirassé et d’une machine fabriqués au Creusot.
- « La stratégie des Schneider, du marché à la firme intégrée » : thèse de Jean-Philippe Passaqui.
- « Premières plongées : Vingt mille nautiques sous la mer » : livre du contre-amiral François Guichard.
Au fil de l’épisode
- 00:00:04 : la série Marine des Territoires et les 400 ans de la Marine
- 00:02:00 : le contre-amiral François Guichard et les minerais des canons
- 00:03:25 : la spécialisation des canons de marine et le bronze
- 00:05:46 : la demande en canons et en ancres sous Louis XIV
- 00:08:36 : les petites fonderies du Périgord et de la Charente
- 00:12:16 : le transport par les rivières et les marins de l’intérieur
- 00:15:42 : l’âge de la sidérurgie au XIXe siècle
- 00:19:43 : les chantiers privés et le nickel de Nouvelle-Calédonie
- 00:21:13 : du bois et de la voile au fer et à la vapeur
- 00:24:00 : l’empreinte sur les forêts, les fleuves et les populations
- 00:27:14 : le double haut fourneau de Javerlhac
- 00:30:11 : combien de minerai et de charbon pour un canon
- 00:34:15 : la fonderie de Ruelle et le marquis de Montalembert
- 00:37:19 : minerai ramassé au sol et forges de l’arrière-pays
- 00:40:19 : la route des canons jusqu’à Rochefort
- 00:45:06 : des moules en terre aux canons en acier
- 00:47:41 : Le Creusot et Jean-Philippe Passaqui
- 00:50:56 : l’arrivée des frères Schneider
- 00:54:29 : le tournant vers l’armement naval
- 00:56:51 : le marteau-pilon de François Bourdon
- 00:58:17 : le cuirassé Redoutable
- 00:59:37 : ingénieurs et mécaniciens à bord
FAQ
Pourquoi les premiers canons de marine étaient-ils en bronze ?
Selon le contre-amiral François Guichard, les canons de marine, qui se spécialisent au début du XVIIe siècle, sont presque tous en bronze au départ, alors que l’armée de terre utilise aussi le métal pour des raisons de coût. Le bronze, environ 90 % de cuivre et 10 % d’étain, oblige la France, pauvre en ces métaux, à importer et à ouvrir des mines.
Comment les canons du Périgord arrivaient-ils à Rochefort ?
D’après les membres de l’association La Route des Tonneaux et des Canons, les canons et les tonneaux partaient des forges sur des chariots et des fardiers jusqu’à Angoulême. Là, ils étaient chargés sur des gabarres qui descendaient la Charente jusqu’à l’arsenal de Rochefort, port de la flotte du Ponant. Plus tard, un chemin de fer et une grue de 100 tonnes ont servi aux plus gros canons.
Quel rôle a joué Le Creusot pour la Marine ?
Selon Jean-Philippe Passaqui, les établissements Schneider du Creusot se tournent entre 1875 et 1890 vers les constructions navales, les blindages et l’artillerie. Avec le marteau-pilon de 100 tonnes de 1876, ils forgent de très grosses pièces ; ils fabriquent notamment le pont cuirassé et la machine du cuirassé Redoutable.
Comment le passage à l’acier a-t-il changé le métier de marin ?
Pour Jean-Philippe Passaqui comme pour le contre-amiral François Guichard, l’acier et la vapeur font entrer à bord des ingénieurs et des mécaniciens, souvent issus des Arts et Métiers, et effacent des métiers comme celui de maître charpentier. La Marine recrute alors davantage à l’intérieur des terres, et une grande part du fonctionnement des navires actuels date de cette époque.
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