
Premier grand reportage de la série Marine des Territoires, réalisée par Horizons Marines, le podcast du Centre d'études stratégiques de la Marine, pour les 400 ans de la Marine. Des historiens Caroline Le Mao et Boris Lesueur aux forestiers de l'Office national des forêts et aux Chantiers de l'Hermione, l'épisode suit le bois de marine de la forêt de Bercé et du chemin de la Mâture jusqu'aux arsenaux. Il raconte comment la construction d'une flotte de guerre a transformé les rivières, les paysages et le travail des populations.
Richelieu, Colbert et la naissance des arsenaux
Ce reportage de la série Marine des Territoires, produit par le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) pour les 400 ans de la Marine, s’ouvre à Bordeaux avec Caroline Le Mao, professeure d’histoire moderne à l’université Bordeaux Montaigne et spécialiste des arsenaux. Elle décrit un « moment Richelieu » : une vision maritime et coloniale de la France, dont les littoraux ouvrent sur plusieurs mers, et une première coordination des fonctions navales. Après un creux sous Mazarin, Fouquet puis Colbert reprennent cette ambition. Le réseau des arsenaux prend forme sous Colbert, avec trois pôles principaux (Brest, Rochefort, Toulon) et un maillage secondaire. Elle explique la notion d’arrière-pays : chaque arsenal s’approvisionne d’abord dans les forêts proches, mais un cours d’eau étend cet arrière-pays, comme la Charente pour Rochefort ou le Rhône pour Toulon, qui va chercher du bois jusqu’en Bourgogne. En temps de guerre, quand les corsaires coupent les liaisons maritimes, les besoins obligent à mobiliser tout le territoire, et l’ordonnance des eaux et forêts réserve au roi certaines productions le long des cours d’eau.
Elle insiste sur les effets à long terme de cet effort : rivières rendues navigables, écluses et moulins supprimés, et des troupeaux de bœufs décimés, puisqu’il fallait parfois près de 50 paires de bœufs pour tracter une seule grosse pièce.
La marine et les colonies
À Paris, Boris Lesueur, maître de conférences en histoire moderne à l’Institut catholique de Paris, spécialiste d’histoire maritime et coloniale, fait de Colbert le véritable créateur d’une marine durable et d’un empire colonial. Il retient l’année 1664, quand une escadre royale part installer des gouverneurs royaux aux Antilles, en Guyane et au Canada. Selon lui, la marine assure surtout des missions de transport et de logistique, protège le commerce contre la piraterie et organise des convois en temps de guerre. Outre-mer, il faut des forts, un hôpital, des magasins de cordages et de mâts pour durer, et lutter contre le taret qui ronge les coques en bois. Il cite le premier contrat opérationnel aux Antilles, entretenir trois navires pendant trois mois, puis l’apparition des stations navales après la guerre de Sept Ans, et décrit des villes quadrillées autour d’une place d’armes, comme Fort-de-France face à Saint-Pierre en Martinique.
Les intendants de la marine, qu’il présente comme les ancêtres des préfets maritimes, administrent aussi la justice et l’approvisionnement des colonies.
De la forêt de Bercé au chemin de la Mâture
Dans la forêt de Bercé, dans la Sarthe, Hervé Daviau, responsable de l’unité territoriale de la Sarthe et de la Mayenne à l’Office national des forêts, explique qu’un vaisseau de premier rang demandait l’équivalent de 4 000 chênes d’un mètre cube, et que seul le bois de cœur, débarrassé de l’écorce et de l’aubier, était utilisé, soit environ la moitié du volume. Dans la vallée d’Aspe, Hubert Pauly, responsable de l’unité territoriale d’Oloron à l’ONF, guide le reporter sur le chemin de la Mâture, taillé à l’explosif à flanc de falaise au-dessus des gorges pour descendre les sapins des Pyrénées, destinés aux mâts. Les mâts, d’une trentaine de mètres, étaient tirés par des paires de bœufs jusqu’à un port fluvial bâti par la marine royale, puis assemblés en radeaux de trois à huit mâts, bénis avant le départ, et conduits par flottage jusqu’à Oloron puis Bayonne, d’où ils partaient vers les arsenaux. Le chemin a servi de 1765 à 1780.
Son terrassement était d’une telle qualité qu’une partie de son tracé est aujourd’hui une route goudronnée.
Les charpentiers de marine et l’Hermione
À Anglet, Antoine Dossmann, responsable de la production culturelle et pédagogique aux Chantiers de l’Hermione, décrit le métier de charpentier de marine, des maîtres de hache devenus maîtres charpentiers par une ordonnance de 1689, jusqu’aux ingénieurs constructeurs de 1765. Il détaille la construction d’un navire : la quille comme colonne vertébrale, les couples comme des côtes, les ponts, puis le bordé de chêne à l’extérieur. Les frégates passaient au radoub (une grande réparation) tous les deux ou trois ans. Pour l’Hermione, il cite 2 000 chênes, 30 000 clous de bronze, 26 km de cordage et 2 400 m2 de voiles, et rappelle que le reste du bois servait à produire goudron, brai et térébenthine.
Selon lui, la première cause de perte des navires de l’époque n’était ni le naufrage ni le canon, mais la « déliaison », quand la coque finit par s’ouvrir sous les efforts.
Pour aller plus loin
- Les épisodes complets de Marine des Territoires
- Les Arsenaux de la Marine, de Caroline Le Mao
- Atlas de la France moderne
- L’Office national des forêts
- Le grand carénage de l’Hermione à Anglet
- Le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM)
Les références de l’épisode
- Les Arsenaux de la Marine, du XVIe siècle à nos jours : le livre de Caroline Le Mao.
- Atlas de la France moderne : l’ouvrage cité pour Boris Lesueur.
- Richelieu et Colbert : les deux ministres présentés comme fondateurs de la marine de guerre et des arsenaux.
- Arsenaux de Brest, Rochefort et Toulon : les trois grands pôles de construction navale de la marine royale.
- Ordonnance des eaux et forêts : le texte qui réserve au roi certains bois le long des cours d’eau.
- Guerre de Sept Ans : après laquelle apparaissent les stations navales permanentes outre-mer.
- Forêt de Bercé : massif de la Sarthe dont les chênes ont servi à la marine royale.
- Chemin de la Mâture : passage taillé dans la falaise en vallée d’Aspe pour descendre les mâts, utilisé de 1765 à 1780.
- L’Hermione : la frégate du XVIIIe siècle dont la réplique est entretenue à Anglet.
- Office national des forêts (ONF) : qui gère aujourd’hui les forêts parcourues dans le reportage.
Au fil de l’épisode
- 00:00:04 : La série Marine des Territoires et les 400 ans de la Marine
- 00:02:56 : Le moment Richelieu
- 00:05:31 : Mazarin, Fouquet et Colbert
- 00:07:50 : La naissance du réseau des arsenaux
- 00:09:18 : L’arrière-pays des arsenaux et le rôle des cours d’eau
- 00:13:58 : L’ordonnance des eaux et forêts et les enquêtes sur les forêts
- 00:15:30 : Rivières, canaux et effets à long terme de la guerre
- 00:19:08 : Radeaux, bœufs et pièces géantes
- 00:22:06 : Boris Lesueur et le lien entre la marine et les colonies
- 00:25:32 : Infrastructures et innovations outre-mer
- 00:28:10 : Du contrat opérationnel aux stations navales
- 00:30:38 : Villes quadrillées et intendants de la marine
- 00:33:36 : Les chênes de la forêt de Bercé
- 00:38:41 : Vers le chemin de la Mâture et le port fluvial des mâts
- 00:45:48 : Le flottage des mâts jusqu’à Bayonne
- 00:47:21 : Sur le chemin pavé de la Mâture
- 00:51:06 : Le passage taillé à l’explosif dans la falaise
- 00:54:13 : Les charpentiers de marine avec Antoine Dossmann
- 00:58:06 : Radoubs et refontes
- 00:59:21 : Construire un navire, de la quille au bordé
- 01:02:35 : 2 000 chênes pour l’Hermione
- 01:04:05 : La déliaison, première cause de perte des navires
FAQ
Qu’est-ce que le chemin de la Mâture ?
Le chemin de la Mâture est un passage taillé à l’explosif à flanc de falaise dans la vallée d’Aspe, dans les Pyrénées, pour descendre les grands sapins destinés aux mâts de la marine royale. Selon le reportage, il a été utilisé de 1765 à 1780, et une partie de son tracé est aujourd’hui une route goudronnée.
Combien de chênes fallait-il pour construire un navire de guerre ?
D’après Hervé Daviau, de l’Office national des forêts, un vaisseau de premier rang demandait l’équivalent de 4 000 chênes d’un mètre cube. Pour la frégate Hermione, Antoine Dossmann cite 2 000 chênes, dont environ la moitié du volume seulement était utilisable, car les pièces devaient être taillées d’un seul tenant dans le bois de cœur.
Comment le bois arrivait-il jusqu’aux arsenaux ?
Le bois était tiré par des bœufs jusqu’aux cours d’eau, puis descendu par flottage en radeaux ou transporté par cabotage. Caroline Le Mao explique que les rivières élargissaient l’arrière-pays de chaque arsenal, comme la Charente pour Rochefort ou le Rhône pour Toulon. Les mâts des Pyrénées descendaient ainsi jusqu’à Bayonne avant d’être chargés vers Brest, Rochefort ou Toulon.
Quel rôle Colbert a-t-il joué dans la marine royale ?
Selon les historiens interrogés, Colbert donne forme au réseau des arsenaux, dont Rochefort, qu’il choisit, et pose les bases d’un empire colonial. Une ordonnance de 1689 transforme les maîtres de hache en maîtres charpentiers, et l’ordonnance des eaux et forêts organise l’approvisionnement en bois de marine sur tout le territoire.
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