
Dans Le Casque et la plume, le format de débat du Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Rym Momtaz (Strategic Europe), Elie Tenenbaum (Ifri) et Ulrike Franke (ECFR) autour d'un article de Robert Pape selon lequel l'escalade favorise l'Iran. Coercition aérienne ou destruction du régime, objectifs divergents entre Washington et Israël, pays du Golfe pris au piège, Européens réticents : un débat enregistré le 18 mars 2026 sur les buts réels de cette guerre.
Coercition aérienne ou destruction du régime ?
Dans ce numéro du Casque et la plume, le format de débat du Collimateur enregistré le 18 mars 2026, Alexandre Jubelin réunit Rym Momtaz, rédactrice en chef de Strategic Europe, la plateforme en ligne de la Fondation Carnegie, Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri, et Ulrike Franke, chercheuse à l’European Council on Foreign Relations (ECFR). Ils partent d’un article de Robert Pape, professeur à l’université de Chicago et auteur de « Bombing to Win », qui soutient dans Foreign Affairs que l’escalade favorise l’Iran. Elie Tenenbaum conteste la grille de lecture : pour lui, il ne s’agit pas de coercition aérienne, qui suppose un adversaire rationnel à convaincre, comme au Vietnam ou au Kosovo, mais d’une tentative de détruire le régime, plus proche des théories de John Warden, colonel de l’armée de l’air américaine, que connaît bien le chef d’état-major américain Dan Caine : décapitation du leadership, paralysie du commandement, puis frappes sur la répression, la production militaire et l’énergie. Rym Momtaz répond que Donald Trump, lui, attendait une capitulation, et que les États-Unis et Israël n’ont ni les mêmes objectifs ni la même théorie de la victoire : selon elle, Israël vise l’effondrement de l’État iranien, Washington une capitulation qui pourrait laisser le système en place.
Ulrike Franke, spécialiste des drones, retient de l’article l’analyse de l’escalade horizontale : avec des drones et des missiles peu coûteux, l’Iran épuise les défenses aériennes des pays du Golfe. Rym Momtaz explique ce choix par la leçon de la guerre de douze jours de juin 2025 : frapper l’économie mondiale pour obliger d’autres pays à faire pression sur Washington.
Les pays du Golfe sans bonne option
Pour Elie Tenenbaum, la riposte iranienne fait grimper le coût de l’opération mais ruine pour longtemps l’insertion de l’Iran dans sa région, en frappant le modèle construit par les monarchies du Golfe depuis 1991 : diversification, tourisme, transit aérien, dessalement. Rym Momtaz décrit des États du Golfe qui découvrent l’absence de leviers sur Donald Trump malgré leurs investissements d’influence, et qui se sentent alliés de second rang, leurs bases américaines les ayant transformés en cibles. Elle détaille leurs scénarios, tous mauvais : un régime survivant plus dangereux, contrôlant le détroit d’Ormuz par un régime d’autorisations bilatérales, ou un effondrement chaotique avec pression migratoire et armes en circulation.
Elle rappelle que, pour l’Iran, survivre suffit à revendiquer une victoire, alors que les objectifs américains changent d’un jour à l’autre.
Une Europe qui ne veut pas s’impliquer
Ulrike Franke observe qu’en Allemagne et dans plusieurs pays européens, on ne veut surtout pas être entraîné dans cette guerre. Elie Tenenbaum évoque la frappe partie du Liban sur les bases britanniques de Chypre, la réaction rapide de la France et la mort d’un sous-officier français en Irak. Il juge que le plus petit dénominateur commun européen, la liberté de navigation défendue par Emmanuel Macron, se heurte à une impasse : une mission purement défensive s’épuiserait face aux drones, et une action offensive reviendrait à rejoindre une opération condamnée. Ulrike Franke souligne l’effet sur l’Ukraine, privée de systèmes antiaériens, et sur la Russie, qui profite de la hausse du pétrole. Rym Momtaz voit à moyen terme une occasion de rapprochement entre Européens et pays du Golfe.
Dans les coups de cœur et coups de gueule, Elie Tenenbaum reproche à l’industrie de défense européenne de ne pas avoir préparé de réponse aux drones à bas coût, Rym Momtaz dénonce une guerre menée avec désinvolture, Ulrike Franke salue le timide réveil de défense de l’Irlande, et Alexandre Jubelin démonte l’idée d’un raid de forces spéciales sur le matériel nucléaire d’Ispahan attribuée à Marco Rubio.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Robert Pape : politiste de l’université de Chicago, théoricien des effets des bombardements, auteur de « Bombing to Win ».
- John Warden : colonel de l’armée de l’air américaine et théoricien de la puissance aérienne, cité par Elie Tenenbaum.
- Guerre de douze jours (juin 2025) : précédent affrontement entre Israël et l’Iran, avec l’opération américaine Midnight Hammer contre le programme nucléaire iranien.
- Détroit d’Ormuz : passage d’environ 20 % du pétrole mondial selon Rym Momtaz, visé par la riposte iranienne.
- Aspides : opération européenne de sécurité maritime lancée en 2023 en mer Rouge, citée comme précédent.
- Porte-avions Charles de Gaulle : déployé par la France dans le contexte de la crise.
- Strategic Europe (Fondation Carnegie), Ifri et ECFR : institutions des trois invités.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des trois invités et du format Le Casque et la plume
- 00:02:05 : l’article de Robert Pape sur l’escalade qui favorise l’Iran
- 00:03:52 : Elie Tenenbaum : pourquoi ce n’est pas de la coercition aérienne
- 00:09:32 : Rym Momtaz : ce que Trump croit faire
- 00:10:36 : des États-Unis et un Israël aux objectifs divergents
- 00:13:28 : Ulrike Franke : drones, missiles et escalade horizontale
- 00:17:44 : pourquoi l’Iran a choisi l’escalade horizontale cette fois
- 00:20:55 : théorie de la victoire et frappes de décapitation
- 00:23:02 : John Warden et la paralysie du système adverse
- 00:25:30 : résilience iranienne et fin de l’insertion régionale de l’Iran
- 00:28:27 : les leviers des pays du Golfe sur Washington
- 00:30:00 : survivre suffit à l’Iran
- 00:31:17 : les scénarios des pays du Golfe et le contrôle du détroit d’Ormuz
- 00:34:03 : des alliés de second rang
- 00:35:25 : quelle place pour les Européens ?
- 00:37:17 : une Europe qui ne veut pas être impliquée
- 00:41:25 : Chypre, la France et la liberté de navigation
- 00:45:44 : les effets sur l’Ukraine, la Russie et l’OTAN
- 00:48:54 : un rapprochement possible entre Europe et pays du Golfe
- 00:52:08 : coups de cœur et coups de gueule
FAQ
Qu’est-ce que l’escalade horizontale de l’Iran ?
C’est l’élargissement géographique et thématique du conflit plutôt que sa montée en intensité. Selon les invités, l’Iran, qui ne peut rivaliser militairement avec les États-Unis, frappe les pays du Golfe, leurs infrastructures énergétiques et le détroit d’Ormuz avec des drones et des missiles peu coûteux, pour faire payer l’économie mondiale.
Pourquoi Elie Tenenbaum conteste-t-il l’analyse de Robert Pape ?
Pour Elie Tenenbaum, Robert Pape traite l’opération comme de la coercition aérienne, qui vise à convaincre un adversaire de changer de comportement. Or l’opération israélo-américaine chercherait à détruire le régime, par la décapitation et la paralysie du commandement, ce qui relève plutôt des théories de John Warden.
Pourquoi les pays du Golfe se sentent-ils abandonnés ?
D’après Rym Momtaz, les pays du Golfe constatent que leurs investissements d’influence à Washington ne pèsent pas, et que les États-Unis ont protégé Israël sans protéger leurs bases dans la région, devenues des cibles. Ils se voient comme des alliés de second rang face à des scénarios tous défavorables.
Que peuvent faire les Européens face à la guerre en Iran ?
Selon les invités, les Européens s’accordent sur la liberté de navigation, mais une mission défensive s’épuiserait face aux drones et une action offensive les associerait à une opération qu’ils ont critiquée. Ulrike Franke note que beaucoup préfèrent ne pas s’impliquer, tandis que Rym Momtaz voit une occasion de rapprochement avec les pays du Golfe.
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