
Le contre-amiral François Guichard, chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, raconte dans Horizons Marines un pan méconnu de la guerre d'indépendance américaine : la campagne de Suffren dans l'océan Indien. De Sadras à Gondelour, cinq batailles opposent entre 1782 et 1783 le fougueux amiral provençal à l'amiral britannique Hughes. L'invité explique la stratégie indirecte qui les a rendues possibles, la logistique d'une campagne de deux ans et demi loin de tout port, et les tensions de commandement qui ont failli coûter la victoire.
Une guerre américaine gagnée aussi dans l’océan Indien
Dans ce sixième épisode de la série des 400 ans de la Marine d’Horizons Marines, le contre-amiral François Guichard, chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale, explique comment cinq batailles livrées dans l’océan Indien entre 1782 et 1783 par l’amiral Suffren contre l’amiral britannique Hughes ont pesé dans la guerre d’indépendance américaine. Il replace d’abord le conflit : de 1775 à 1783, les 13 colonies s’opposent à la Grande-Bretagne, qui les soumet à un blocus. La France veut, selon lui, se venger de l’humiliation de la guerre de Sept Ans ; elle aide d’abord en secret, Louis XVI s’appuyant sur Beaumarchais comme agent, puis rassemble plusieurs nations autour de la liberté du commerce et des mers, avant d’entrer en guerre aux côtés des insurgés. Après l’échec des projets d’invasion de l’Angleterre, le maréchal de Castries, nouveau ministre de la Marine, change de stratégie : forcer la Royal Navy à se disperser sur plusieurs théâtres. Le même jour partent l’escadre de De Grasse, qui mènera à la Chesapeake et au siège de Yorktown, et celle de Suffren, vers l’océan Indien. Une manœuvre coordonnée « à l’échelle de deux océans et d’une mer », souligne l’amiral. Il dresse ensuite le portrait des deux adversaires. Suffren, issu d’une famille noble de Provence et formé très jeune, réunit quatre qualités : la volonté d’être offensif, la science du combat naval et de la diplomatie, l’attention à la logistique et une grande proximité avec ses équipages, qui le surnomment l’amiral diable. Hughes, né en 1720, entré à 15 ans dans la Royal Navy, a un profil plus académique, de bonnes relations avec ses officiers et connaît parfaitement le théâtre. En route, Suffren surprend la flotte anglaise au mouillage à Porto Praya et sauve Le Cap, tenu par les Hollandais, « le Gibraltar de l’océan Indien ».
Pour François Guichard, la campagne des Indes est le plus bel exemple de stratégie indirecte, et le lien avec l’indépendance américaine est rarement fait.
Sadras, Provédien, Négapatam, Trinquemalay, Gondelour
Le 17 février 1782, au large de Sadras, 12 vaisseaux français affrontent 9 britanniques pour faire passer des renforts destinés à un allié indien : match nul en mer, mais victoire stratégique à terre. À Provédien, au large de Ceylan, Suffren cherche le combat vaisseau contre vaisseau pour couper Hughes de son port de ravitaillement, rompant avec la tradition des escadres françaises ; les premières dissensions apparaissent parmi ses commandants. Le 6 juillet 1782, à Négapatam, la bataille sert à prouver au sultan de Mysore que la France peut le soutenir : une victoire très meurtrière côté français, « un sacrifice pour préserver une alliance », dit l’amiral. Le 3 septembre 1782, à Trinquemalay, seul port capable de réparer des vaisseaux de ligne, une partie des commandants ne suit pas : le Héros, vaisseau de Suffren, se retrouve isolé face au Superbe de Hughes, mais le port tombe. Enfin, le 20 juin 1783, à Gondelour, alors que la paix est signée en Europe depuis six mois sans que personne ne le sache, Suffren embarque 1 200 soldats de garnison pour servir les canons, les forme en quelques jours, affronte 18 vaisseaux avec 15 et sauve la place.
Le bilan, selon l’amiral : des forces britanniques dispersées, des alliances préservées avec les Hollandais et Mysore, un commerce britannique avec l’Inde privé d’une grande partie de ses flux, et des prises qui financent la campagne et la paye des marins.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Guerre d’indépendance américaine (1775 à 1783) : conflit entre les 13 colonies et la Grande-Bretagne, soutenues par la France et les Provinces-Unies.
- Bataille de la Chesapeake (1781) : bataille navale décisive pour l’indépendance américaine, qui mène au siège de Yorktown.
- Maréchal de Castries : ministre de la Marine qui impose une stratégie indirecte de dispersion de la Royal Navy.
- Beaumarchais : utilisé par Louis XVI comme agent secret pour soutenir les insurgés.
- Bataille de Porto Praya : victoire de Suffren sur la flotte anglaise au mouillage, avant de rejoindre Le Cap.
- Bataille de Sadras (17 février 1782) : première des cinq batailles, au large du sud de l’Inde.
- Bataille de Provédien : combat acharné au large de Ceylan.
- Bataille de Négapatam (6 juillet 1782) : victoire meurtrière qui sauve l’alliance avec le sultanat de Mysore.
- Bataille de Trinquemalay (3 septembre 1782) : prise du seul port de réparation de la région.
- Bataille de Gondelour (20 juin 1783) : livrée sur la côte de Coromandel après la signature de la paix en Europe.
- Le Héros et le Superbe : vaisseaux amiraux de Suffren et de Hughes.
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) : producteur du podcast Horizons Marines.
Au fil de l’épisode
- 00:01:39 : présentation de l’épisode et de l’invité
- 00:03:06 : les débuts de la guerre d’indépendance américaine
- 00:04:43 : pourquoi la France s’engage
- 00:05:53 : Beaumarchais et la bataille pour la liberté des mers
- 00:07:20 : de la Chesapeake à la stratégie du maréchal de Castries
- 00:09:52 : une manœuvre coordonnée sur deux océans
- 00:10:52 : Suffren et Hughes, deux amiraux opposés
- 00:13:10 : le portrait de l’amiral Hughes
- 00:15:14 : Porto Praya et Le Cap, verrou de l’océan Indien
- 00:16:29 : la bataille de Sadras
- 00:18:53 : la bataille de Provédien
- 00:24:10 : la bataille de Négapatam et l’alliance avec Mysore
- 00:28:13 : la bataille de Trinquemalay
- 00:34:34 : la bataille de Gondelour, après la paix
- 00:42:03 : ce que les cinq batailles ont apporté
- 00:43:48 : l’héritage de Suffren
FAQ
Qui est le contre-amiral François Guichard ?
Le contre-amiral François Guichard est chargé de la fonction Histoire de la Marine nationale. Dans cet épisode d’Horizons Marines, produit par le Centre d’études stratégiques de la Marine pour les 400 ans de la Marine, il raconte la campagne de Suffren dans l’océan Indien et son lien avec la guerre d’indépendance américaine.
Quel lien entre Suffren et l’indépendance américaine ?
Selon le contre-amiral François Guichard, la campagne de Suffren dans l’océan Indien relevait d’une stratégie voulue par le maréchal de Castries : obliger la Royal Navy à disperser ses forces. Elle a fixé des escadres britanniques loin de l’Amérique, préservé les alliances françaises et privé la Grande-Bretagne d’une grande partie du commerce venu d’Inde.
Pourquoi la bataille de Gondelour est-elle singulière ?
Livrée le 20 juin 1783, elle a lieu alors que la paix est signée en Europe depuis six mois, sans que les belligérants le sachent. Suffren, en infériorité avec 15 vaisseaux contre 18, y embarque 1 200 soldats de garnison qu’il forme en quelques jours au service des canons, et sauve la place.
Pourquoi Suffren était-il surnommé l’amiral diable ?
D’après l’invité, ce surnom vient de son équipage, qui l’admirait pour son audace et sa volonté d’aller au contact direct de l’ennemi. Les Britanniques l’appelleront plus tard l’amiral Satan. Suffren était aussi réputé pour sa proximité avec ses marins, plus qu’avec ses commandants, avec qui les relations étaient souvent difficiles.
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