
Fatima Moussaoui, docteure en sécurité internationale, enseignante à Sciences Po Paris et chercheuse dans un centre genevois consacré aux groupes armés, est l'invitée d'Écho, le format d'entretien d'Horizons Marines, le podcast du Centre d'études stratégiques de la Marine. Spécialiste de la projection de puissance iranienne, elle explique comment l'Iran, longtemps tourné vers la terre, s'appuie sur la mer : deux marines aux rôles distincts, la menace sur le détroit d'Ormuz, une posture qu'elle juge opportuniste, et l'appui militaire aux Houthis du Yémen.
La mer, levier d’une puissance qui se dit fragile
Dans cet épisode d’Écho, Fatima Moussaoui, docteure en sécurité internationale et autrice d’« Iran’s Military Power Projection and the Empowerment of Ansar Allah », analyse la stratégie navale de l’Iran, du golfe Arabo-Persique à la mer Rouge. Elle part des fondements du régime : une République islamique dont les institutions, construites après 1979, forment selon elle un « État profond » qui explique la longévité du régime, et une doctrine de « défense sacrée » née de la guerre Iran-Irak. Elle décrit pourtant l’Iran, au regard des théories réalistes, comme un État fragile, soumis à un embargo, sans supériorité aérienne, face à une jeunesse mécontente. Incapable de gagner un conflit frontal, il mise sur la résistance et la guérilla maritime, levier tactique au service de sa stratégie, que l’affaiblissement de son réseau de milices rend plus importante encore. Les forces navales se partagent entre une marine régulière, plus conventionnelle, et la composante navale des gardiens de la Révolution, mieux équipée et spécialisée dans l’action asymétrique, qui surveille le trafic du détroit d’Ormuz avec missiles côtiers, navires de surface et défense aérienne. Sur les menaces de fermeture du détroit, par lequel transite selon l’émission 20 à 30 % du pétrole transporté par mer, elle estime que l’Iran en a la capacité mais que la question est celle de la durée, et insiste sur le maintien des canaux diplomatiques. Les saisies de navires et le harcèlement relèvent pour elle d’une posture « opportuniste » dans une stratégie de déni d’accès, au sein d’une doctrine qui reste défensive. Quant aux Houthis, l’Iran leur a transmis un savoir-faire militaire, mais ils restent selon elle un partenaire indépendant plutôt qu’un simple relais, qui a profité de la guerre à Gaza pour consolider sa position.
Elle cite à ce propos un membre des gardiens de la Révolution : « Nous n’offrons pas de poissons à nos collaborateurs, nous leur enseignons l’art de la pêche. »
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Iran’s Military Power Projection and the Empowerment of Ansar Allah » : le livre de Fatima Moussaoui sur l’appui militaire de l’Iran aux Houthis.
- Le détroit d’Ormuz : le passage stratégique que l’Iran menace régulièrement de fermer.
- Les gardiens de la Révolution et leur composante navale : la force spécialisée dans les actions asymétriques en mer.
- Ansar Allah : le mouvement houthi du Yémen, soutenu par l’Iran.
- La guerre Iran-Irak : à l’origine, selon l’invitée, de la doctrine de « défense sacrée ».
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : l’Iran, le Golfe et la mer Rouge, zones sous tension
- 00:01:36 : présentation de Fatima Moussaoui
- 00:02:04 : la stratégie militaire globale de l’Iran
- 00:04:04 : l’État profond et la doctrine de défense sacrée
- 00:05:35 : quand la mer devient un levier stratégique
- 00:07:18 : guérilla maritime et stratégie de l’araignée
- 00:08:23 : le détroit d’Ormuz et les deux marines iraniennes
- 00:10:05 : une marine modeste, choix ou contrainte
- 00:12:08 : que valent les menaces de fermeture d’Ormuz
- 00:14:18 : les conséquences d’un blocage
- 00:15:09 : saisies de navires et posture opportuniste
- 00:17:04 : le livre sur l’Iran et les Houthis
- 00:20:59 : recruter et fidéliser des milices
- 00:22:11 : les Houthis, partenaire plus que relais
- 00:26:03 : transfert de savoir-faire militaire
- 00:28:11 : l’Iran, les Houthis et la guerre à Gaza
FAQ
Qui est Fatima Moussaoui ?
Fatima Moussaoui est docteure en sécurité internationale, enseignante à l’École d’affaires publiques de Sciences Po Paris et à l’IEP de Saint-Germain-en-Laye, et chercheuse dans un centre de recherche genevois sur les groupes armés. Spécialiste de la projection de puissance iranienne, elle a publié un livre sur l’appui militaire de l’Iran aux Houthis du Yémen.
Quelle est la stratégie navale de l’Iran ?
Selon Fatima Moussaoui, l’Iran, incapable de rivaliser avec les grandes marines, mise sur la guérilla maritime et le déni d’accès. Sa marine régulière et la composante navale des gardiens de la Révolution, plus influente, veillent sur le détroit d’Ormuz, tandis que des partenaires comme les Houthis prolongent son influence en mer Rouge.
L’Iran peut-il fermer le détroit d’Ormuz ?
Pour Fatima Moussaoui, l’Iran a la capacité de fermer le détroit d’Ormuz et s’y entraîne régulièrement, mais la question est de savoir combien de temps. Un blocage toucherait tous les pays du Golfe et exposerait les intérêts militaires américains ; elle juge donc essentiel de garder ouverts les canaux diplomatiques.
Les Houthis sont-ils un relais de l’Iran ?
D’après Fatima Moussaoui, pas complètement. L’Iran leur a transmis des connaissances militaires, mais les Houthis conservent leur indépendance vis-à-vis de Téhéran et ne ressemblent pas aux autres milices qu’il soutient. Ils restent un partenaire activable dans la stratégie iranienne, qui a su tirer parti de la guerre à Gaza.
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