
Emmanuel Véron, docteur en géographie, spécialiste de la Chine contemporaine et chercheur associé à l'École navale, est l'invité d'Écho, l'entretien d'Horizons Marines, la chaîne de podcasts du Centre d'études stratégiques de la Marine. La Chine revendique depuis les années 1960 une dissuasion « minimale » et le non-emploi en premier de l'arme nucléaire. Pourtant, son arsenal a doublé depuis 2020. L'invité retrace l'histoire du programme, détaille les trois composantes de la triade chinoise et mesure ce que cette montée en puissance change pour Taïwan, l'Inde, le Japon et la Corée du Sud.
Une doctrine inchangée, un arsenal qui double
Dans cet épisode d’Écho, Emmanuel Véron, spécialiste de la Chine contemporaine qui enseigne au profit de l’École de guerre, explique pourquoi la dissuasion nucléaire chinoise s’éloigne du modèle « minimal » qu’elle revendique. Il rappelle que le programme a été lancé sous Mao en 1958, avec un premier essai en 1964 et une première bombe H en 1967, au sortir de la famine du Grand Bond en avant : la preuve, selon lui, d’un régime capable de conduire un programme très sophistiqué tout en sacrifiant une partie de sa population. Citant les textes du ministère chinois de la Défense mis à jour en 2023, il souligne la continuité de la doctrine : non-emploi en premier « à tout moment et dans toutes les circonstances » et capacités maintenues « au niveau minimum requis ». Mais ce minimum n’a jamais été défini, et les politiques déclarées n’interdisent pas une expansion massive. D’après les sources américaines qu’il cite, l’arsenal est passé d’environ 300 ogives il y a quelques années à 500 puis 600 en 2025, avec une perspective de 1 000 en 2030 et 1 500 en 2035. « Jamais la Chine n’a autant proliféré que sur les cinq ou dix dernières années », résume-t-il. Il détaille les trois composantes de la triade : une composante terrestre où la Chine serait selon lui la première puissance balistique au monde, avec trois nouveaux champs de silos dans le Gansu, en Mongolie-Intérieure et au Xinjiang et des missiles à têtes multiples ; une composante océanique de six sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Jin, handicapés par leur bruit, en attendant une nouvelle génération ; une composante aéroportée de bombardiers H6, avant le futur bombardier furtif H20. Le défilé militaire du 3 septembre 2025 à Pékin a exposé pour la première fois les trois vecteurs.
L’invité évoque aussi le passage possible à une posture de lancement sur alerte, qui reposerait sur des satellites d’alerte précoce, et rappelle que les armes restent sous le contrôle de la Commission militaire centrale présidée par Xi Jinping.
Taïwan, voisins et « nucléarisation du monde »
Pour Emmanuel Véron, la question de Taïwan relève pour Pékin de « l’obsession », et l’arme nucléaire n’en est « pas complètement éloignée ». Il avance que le chantage nucléaire russe autour de l’Ukraine « pourrait être » une source d’inspiration pour la Chine dans des scénarios extrêmes de sanctuarisation d’un théâtre face aux États-Unis. Il décrit ensuite une course aux armements régionale : l’Inde, puissance nucléaire en rivalité durable avec la Chine et le Pakistan, nourrit son propre programme de la montée en gamme chinoise, tandis qu’au Japon, malgré l’article 9 de la Constitution, et en Corée du Sud, malgré l’alliance avec les États-Unis, les réflexions sur l’arme nucléaire sont selon lui « assez avancées ». Il y voit un retour puissant à la nucléarisation du monde en ce premier quart du XXIe siècle.
À plus long terme, il estime que la Chine a l’ambition de monter sur « le podium de la puissance nucléaire » et, au-delà de 2035, de dialoguer d’égal à égal avec les États-Unis sur ce sujet.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Force des missiles : branche de l’Armée populaire de libération créée en 2015 pour regrouper les moyens nucléaires et spatiaux.
- Institut international de recherche sur la paix de Stockholm : source, avec les estimations américaines, du chiffre de 500 à 600 ogives.
- Rapport annuel au Congrès américain : rapport sur les capacités militaires chinoises cité pour les projections d’ogives.
- Classe Jin : sous-marins nucléaires lanceurs d’engins chinois, au nombre de six selon l’invité.
- Bombardiers H6 et H20 : composante aéroportée actuelle et future de la triade chinoise.
- Commission militaire centrale : organe qui contrôle les armes nucléaires, présidé par Xi Jinping.
- Défilé du 3 septembre 2025 : défilé pour le 80e anniversaire de la victoire sur le Japon, où la triade a été exposée.
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : la Chine, une puissance dont l’arsenal nucléaire grandit à un rythme inédit
- 00:02:25 : qu’est-ce que la dissuasion nucléaire et les débuts du programme chinois
- 00:05:27 : le non-emploi en premier, toujours un pilier de la doctrine
- 00:07:48 : un environnement de rivalités : Taïwan, mers de Chine, Inde, Corée du Nord
- 00:10:53 : de 300 à 600 ogives, et 1 000 en 2030
- 00:14:22 : la dissuasion océanique et les sous-marins de la classe Jin
- 00:15:28 : la composante aéroportée et les nouveaux champs de silos
- 00:16:23 : maillons forts et maillons faibles de la triade
- 00:23:03 : lancement sur alerte et satellites d’alerte précoce
- 00:25:54 : qui décide d’une frappe nucléaire en Chine
- 00:26:45 : Taïwan et le risque d’escalade
- 00:29:45 : l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et la nucléarisation de l’Asie
- 00:33:10 : la Chine, future troisième grande puissance nucléaire ?
FAQ
Qui est Emmanuel Véron ?
Emmanuel Véron est docteur en géographie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la Chine contemporaine et des relations internationales. Il a enseigné la géopolitique de la Chine à l’INALCO et les relations internationales à l’École navale, enseigne au profit de l’École de guerre et est chercheur associé à l’École navale et au centre géopolitique d’HEC.
Combien d’ogives nucléaires la Chine possède-t-elle ?
D’après les estimations américaines et celles de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, la Chine disposerait de 500 à 600 ogives en 2025, deux fois plus qu’en 2020. Emmanuel Véron cite des projections d’environ 1 000 ogives en 2030 et 1 500 en 2035, un niveau qui resterait inférieur aux arsenaux américain et russe.
La Chine a-t-elle abandonné sa doctrine de dissuasion minimale ?
Pas dans ses textes, selon Emmanuel Véron : les documents officiels de 2023 réaffirment le non-emploi en premier et un niveau « minimum » de capacités. Mais ce minimum n’a jamais été chiffré, et la Chine est, d’après lui, l’État doté qui prolifère le plus depuis cinq à dix ans, sur les trois composantes de sa triade.
Pourquoi la montée en puissance nucléaire chinoise inquiète-t-elle ses voisins ?
Emmanuel Véron estime qu’elle alimente une course régionale : l’Inde renforce son programme face à la Chine et au Pakistan, tandis que le Japon et la Corée du Sud mènent des réflexions avancées sur l’arme nucléaire malgré la Constitution japonaise et l’alliance avec Washington. Il évoque aussi le risque d’un usage du chantage nucléaire autour de Taïwan.
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