
Camille Lons, chercheuse à l'European Council on Foreign Relations (ECFR) et spécialiste du Golfe et de la mer Rouge, est l'invitée d'un épisode d'Echo réalisé par Horizons Marines, la chaîne du Centre d'études stratégiques de la Marine, avec l'Institut FMES. À partir de son étude « Anatomy of a Chokepoint », elle explique pourquoi ce passage entre Méditerranée et océan Indien concentre les tensions : chute du trafic depuis les attaques venues du Yémen, rivalités régionales et entre grandes puissances, trafics, et ce que révèle la mission européenne Aspides.
Un passage vital, une vulnérabilité sous-estimée
Camille Lons, chercheuse à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), spécialiste du Golfe et de la mer Rouge, présente l’étude « Anatomy of a Chokepoint : Mapping Power and Conflict in the Red Sea », une cartographie des flux commerciaux, des missions navales et des infrastructures, accompagnée d’essais écrits pour la plupart par des chercheurs de la région. Elle rappelle le poids du corridor : environ 12 % du pétrole transporté par mer et 8 % du gaz naturel liquéfié y passaient, ainsi que des câbles sous-marins portant environ 17 % du trafic Internet mondial. Depuis le début des attaques lancées depuis le Yémen, en novembre 2023, le trafic maritime y a chuté d’environ 55 à 60 % et ne s’est pas redressé. Les navires contournent par le cap de Bonne-Espérance, ce qui ajoute selon les intervenants 7 à 10 jours pour un trajet entre l’Europe et l’Asie, aussi bien pour la marine marchande que pour les marines militaires qui doivent rejoindre le golfe Persique ou l’océan Indien. Elle estime l’effet sur l’inflation à environ 0,3 %. L’économie s’est montrée résiliente, mais pour des raisons extérieures à la région : demande énergétique plus faible, surproduction, et des armateurs qui ont pu augmenter leurs tarifs dans un contexte de surcapacité. D’où un risque, selon elle : que les décideurs européens concluent que la crise n’est « pas si grave », alors qu’une fermeture simultanée de la mer Rouge et du détroit d’Ormuz créerait des tensions « énormes ».
Elle y voit une vulnérabilité de long terme pour l’économie européenne, qui n’est pas réglée.
Trois niveaux d’acteurs et une mission européenne sous tension
La chercheuse distingue trois niveaux d’acteurs liés entre eux. D’abord les puissances régionales, dont les rivalités se projettent d’une rive à l’autre : pays du Golfe et Turquie s’opposent par alliés interposés dans la Corne de l’Afrique, au Soudan ou en Somalie. Ensuite les grandes puissances : la Chine a ouvert en 2017 sa première base navale à Djibouti, la Russie cherche à s’implanter, notamment à Port-Soudan, et la guerre en Ukraine se prolonge jusque dans la région, avec la présence de Wagner au Soudan. Enfin les acteurs non étatiques et les trafics d’armes, de drogue et d’êtres humains qui relient l’Iran, le Yémen et la Corne de l’Afrique. Pour elle, les rebelles yéménites ont gagné un levier géopolitique et une légitimité, régionale comme intérieure, qu’ils ne lâcheront probablement pas, même si la guerre à Gaza prenait fin ; elle évoque des rapports sur un système d’extorsion imposé à certains navires. Elle juge positif le lancement rapide, en février 2024, de la mission européenne Aspides, strictement défensive et distincte de l’opération américaine qui a mené des frappes au Yémen. Mais elle souligne ses moyens limités, environ trois navires, et la dispersion des marines européennes entre plusieurs missions. Elle plaide pour travailler davantage avec les marines de la région, comme celles de l’Arabie saoudite ou de l’Égypte, encore réticentes pour des raisons politiques.
Elle rappelle enfin l’asymétrie qui pèse sur l’Europe, plus exposée que les États-Unis ou la Chine aux crises de la région, y compris par de possibles flux migratoires venus du Soudan.
Pour aller plus loin
- « Anatomy of a Chokepoint : Mapping Power and Conflict in the Red Sea » sur le site de l’ECFR
- Les publications de l’Institut FMES
- Le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM)
Les références de l’épisode
- « Anatomy of a Chokepoint : Mapping Power and Conflict in the Red Sea » : l’étude de Camille Lons pour l’ECFR, fil rouge de l’entretien.
- Mission Aspides : mission navale européenne lancée en février 2024 pour sécuriser la navigation en mer Rouge.
- Institut FMES : partenaire de l’épisode.
- Banque mondiale : citée sur le surcoût du contournement par le cap de Bonne-Espérance.
Au fil de l’épisode
- 00:01:32 : la construction de la cartographie de la mer Rouge
- 00:02:54 : le poids du corridor dans le commerce mondial
- 00:03:52 : énergie et câbles sous-marins
- 00:04:54 : un passage pour les marines militaires
- 00:05:58 : une économie résiliente, une vulnérabilité de long terme
- 00:09:48 : le contournement par le cap de Bonne-Espérance
- 00:11:13 : les acteurs régionaux et leurs rivalités
- 00:12:42 : les grandes puissances et leurs bases
- 00:15:17 : acteurs non étatiques et trafics
- 00:17:51 : ce que révèlent les attaques venues du Yémen
- 00:21:49 : la mission européenne Aspides
- 00:24:07 : la multiplication des missions navales
- 00:26:04 : en cas de crise prolongée
- 00:29:26 : la vulnérabilité stratégique de l’Union européenne
- 00:31:17 : le risque migratoire
FAQ
Qui est Camille Lons ?
Camille Lons est chercheuse à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), spécialiste du Golfe et de la mer Rouge. Elle est l’auteure de l’étude « Anatomy of a Chokepoint : Mapping Power and Conflict in the Red Sea », une cartographie des flux, des missions navales et des rivalités dans la région.
Pourquoi la mer Rouge est-elle stratégique ?
Selon Camille Lons, environ 12 % du pétrole transporté par mer et 8 % du gaz naturel liquéfié y passaient, ainsi que des câbles sous-marins portant environ 17 % du trafic Internet mondial. C’est aussi un passage pour les marines militaires vers le golfe Persique et l’océan Indien.
Qu’est-ce que la mission européenne Aspides ?
Aspides est une mission navale européenne lancée en février 2024 pour sécuriser la navigation en mer Rouge face aux attaques venues du Yémen. Camille Lons la décrit comme strictement défensive, distincte de l’opération américaine, rapide à monter, mais limitée à environ trois navires.
Quelles conséquences pour l’Europe ?
Pour la chercheuse, l’Europe est plus exposée que les États-Unis ou la Chine : contournements plus longs, inflation estimée à environ 0,3 %, risque de crise combinée avec le détroit d’Ormuz, et possibles flux migratoires liés à la dégradation du Soudan, que des puissances rivales pourraient utiliser comme levier.
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