
Damien van Puyvelde, professeur associé à l'université de Leyde et auteur de « DGSE. Une brève histoire du renseignement français », est l'invité d'Alexandre Jubelin pour ce troisième épisode de Zone grise du Collimateur. Héritage du BCRA et du SDECE, rôle des directeurs généraux, réforme de 2022, rivalité avec le COS, échecs et influence du Bureau des légendes : il explique d'où vient la DGSE et comment elle fonctionne.
Un service intégré dans la communauté du renseignement
Dans ce troisième épisode de Zone grise, le format du Collimateur consacré au renseignement, Alexandre Jubelin reçoit Damien van Puyvelde, professeur associé à l’université de Leyde et chercheur associé à l’IRSEM, auteur de « DGSE. Une brève histoire du renseignement français » (Nouveau Monde, 2026), un livre pensé pour le grand public. L’invité situe d’abord la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), service de renseignement extérieur qui n’opère pas sur le territoire national, dans le « premier cercle » aux côtés de la DGSI, de la DRM, de la DRSD, de la DNRED et de Tracfin, sous la coordination de la CNRLT. Avec plus de 7 000 agents et un budget d’environ un milliard d’euros, comparable au BND allemand, la DGSE est un service « intégré » : là où les Britanniques séparent le renseignement électromagnétique (GCHQ) et le renseignement humain (MI6), elle fait tout, du recueil à l’analyse jusqu’à l’action clandestine, sabotages compris. Damien van Puyvelde explique sa démarche d’universitaire, ni journaliste ni ancien du service : archives publiques parcellaires, dont des documents sur le Rwanda de 1992 à 1994, fuites venues d’autres pays, témoignages d’anciens et surtout auditions parlementaires. Il raconte aussi une demande d’archives à la DGSE elle-même, sur le retour d’expérience de la première guerre du Golfe évoqué par Claude Silberzahn et sur l’évaluation des armes de destruction massive irakiennes en 2002-2003 : au bout de deux ans, il a pu consulter sous contrôle une dizaine de documents, sans aucune demande de relecture en retour.
Il revendique de vouloir poser « un socle de connaissances de base » sur un service connu surtout par ses scandales et par la fiction.
Des deuxièmes bureaux au SDECE, une préhistoire militaire et opérationnelle
L’épisode remonte au XIXe siècle : Sûreté générale en 1853, deuxième bureau de l’état-major en 1874, criminalisation de l’espionnage en 1886, qui tourne la France vers le contre-espionnage, le tout sous la main des militaires et à distance de la décision politique. La Seconde Guerre mondiale est le tournant : le BCRA de la France libre, fondé par André Dewavrin et formé au contact du Special Operations Executive britannique, et les officiers de renseignement de métropole et d’Afrique du Nord, deux cultures qui fusionnent en 1943 sous tutelle civile. Pour l’invité, le général de Gaulle se sert du renseignement et de l’action clandestine pour se légitimer face aux Britanniques. Le SDECE hérite de cette culture : un service civil et intégré, mais dirigé par des militaires et tourné vers l’action, en Indochine, où il se finance un temps par le trafic d’opium, et en Algérie, avec des opérations de haut du spectre qui remontaient selon lui à Jacques Foccart. L’affaire Ben Barka en 1965 et la dissolution du 11e choc en 1963 marquent les limites de ce modèle. Les deux interlocuteurs s’appuient sur « Partisans et centurions » d’Elie Tenenbaum et sur les travaux de Nathaniel Powell et de Sébastien Laurent pour nuancer l’image d’un service tout-puissant en Afrique.
Damien van Puyvelde rappelle que la plupart des agents du SDECE étaient des civils, l’encadrement seul étant militaire.
De Pierre Marion à Nicolas Lerner, quarante ans de directeurs et de réformes
Créée en 1982, la DGSE garde d’abord les mêmes personnels, dans une relation difficile avec le pouvoir socialiste ; plusieurs cadres démissionnent plutôt que de servir François Mitterrand. L’invité passe en revue les directeurs généraux : Pierre Marion, venu de l’aéronautique, au diagnostic juste mais au mandat le plus court ; l’amiral Lacoste, dont le mandat s’achève avec l’affaire du Rainbow Warrior, née selon l’invité d’un ordre présidentiel flou et d’options moins risquées écartées ; Claude Silberzahn, préfet, porté par l’alignement entre le président, Michel Rocard et lui, auteur de la grande réforme qui crée notamment la direction de la stratégie et la direction des opérations ; puis Jacques Dewatre, Jean-Claude Cousseran, premier diplomate, Pierre Brochand, premier énarque, Erard Corbin de Mangoux, qui crée le corps des administrateurs de la DGSE, et Bernard Bajolet, qui voulait une ligne directe avec l’Élysée. Selon Damien van Puyvelde, la proximité avec le président est le meilleur indicateur des nominations. Il analyse ensuite la rivalité avec le Commandement des opérations spéciales (COS), incarnée par le général Gomart, l’échec de l’opération de libération de Denis Allex en Somalie, et défend l’utilité d’un outil clandestin distinct des forces spéciales.
Il décrit enfin la culture du service : des notes courtes, proches du renseignement brut, plutôt que de grandes analyses stratégiques à l’américaine, faute de moyens et parce que d’autres administrations les produisent.
Réforme de 2022, échecs et culture du renseignement
Sous Bernard Émié, la réforme de 2022 fusionne la direction du renseignement et la direction des opérations en une direction de la recherche et des opérations, et crée une dizaine de centres de mission pour casser les silos. L’invité nuance les échecs reprochés au service : pour les attentats de 2015, le directeur général a reconnu une part de responsabilité devant les parlementaires, mais la DGSE n’opère pas en France ; pour l’invasion de l’Ukraine en 2022, il parle d’un biais d’« effet miroir » face à un pari jugé fou ; les coups d’État en Afrique de l’Ouest, dans le « pré carré » où l’on attendait beaucoup de la France, expliquent selon la presse le départ de Bernard Émié. Il évoque son successeur Nicolas Lerner, ancien patron de la DGSI, un budget passé au milliard et un président Macron grand consommateur de renseignement, ainsi que le futur siège dont l’installation recule d’année en année. Il conteste enfin le lieu commun d’une absence de « culture du renseignement » en France, qu’il fait remonter en partie à un séminaire lancé par l’amiral Lacoste au milieu des années 1990, et analyse l’effet du Bureau des légendes, qui a humanisé les agents tout en restant, selon une chercheuse citée, un « simulacre de transparence ».
Pour Damien van Puyvelde, la DGSE restera prise entre l’ambition d’une grande puissance et les ressources d’une puissance moyenne.
Pour aller plus loin
- La première émission du Collimateur avec Damien Van Puyvelde
- L’émission avec Raphaël Ramos sur l’histoire du renseignement américain
- Le récit de l’opération pour libérer Denis Allex
Les références de l’épisode
- « DGSE. Une brève histoire du renseignement français », Damien van Puyvelde (Nouveau Monde, 2026) : le livre qui fonde l’entretien.
- « Partisans et centurions », Elie Tenenbaum (Perrin, 2019) : cité sur la génération marquée par la Seconde Guerre mondiale et les guerres de décolonisation.
- BCRA : Bureau central de renseignement et d’action de la France libre, ancêtre revendiqué de la DGSE.
- SDECE : Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, prédécesseur de la DGSE jusqu’en 1982.
- 11e choc : unité de choc, ancêtre direct du service action, dissoute en 1963 après le putsch d’Alger.
- Affaire du Rainbow Warrior : sabotage du navire de Greenpeace, qui coûte son poste à l’amiral Lacoste.
- Opération Denis Allex : tentative de libération d’un agent de la DGSE retenu par les shebab en Somalie, qui échoue.
- Commandement des opérations spéciales (COS) : forces spéciales en rivalité récurrente avec le service action.
- CNRLT : Coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme.
- Le Bureau des légendes : série qui a transformé l’image publique de la DGSE.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de Damien van Puyvelde et de son livre
- 00:03:08 : ce qu’est la DGSE et sa place dans la communauté du renseignement
- 00:06:29 : un service intégré, comparé au Royaume-Uni et à l’Allemagne
- 00:08:44 : étudier la DGSE en universitaire, sources et accès aux archives
- 00:17:09 : les racines au XIXe siècle, Sûreté générale et deuxième bureau
- 00:23:18 : la Seconde Guerre mondiale, le BCRA et la fusion de 1943
- 00:27:12 : le SDECE, l’Indochine et l’Algérie
- 00:31:23 : 11e choc, forces spéciales et barbouzeries
- 00:34:30 : la décennie africaine et Jacques Foccart
- 00:39:01 : la fondation de la DGSE sous Mitterrand
- 00:42:40 : Pierre Marion, un directeur qui détonne
- 00:45:48 : l’amiral Lacoste et le Rainbow Warrior
- 00:51:39 : Claude Silberzahn et la grande réforme
- 00:53:53 : de Jacques Dewatre à Erard Corbin de Mangoux
- 01:01:13 : Bernard Bajolet et la ligne directe avec l’Élysée
- 01:04:37 : la rivalité avec le COS et l’opération Denis Allex
- 01:11:16 : une culture tournée vers les opérations plutôt que l’analyse
- 01:19:26 : Bernard Émié et la réforme de 2022
- 01:23:35 : comprendre les échecs, de 2015 à l’Ukraine et au Sahel
- 01:32:09 : Nicolas Lerner et la dynamique actuelle du service
- 01:37:01 : la France et la culture du renseignement
- 01:42:12 : l’influence du Bureau des légendes
FAQ
Qu’est-ce que la DGSE ?
La Direction générale de la sécurité extérieure est le service de renseignement extérieur de la France, rattaché au ministère des Armées. Selon Damien van Puyvelde, elle compte plus de 7 000 agents pour un budget d’environ un milliard d’euros et réunit dans un même service le recueil, l’analyse et l’action clandestine, ce qui en fait un service « intégré ».
D’où vient la DGSE ?
Elle succède en 1982 au SDECE, lui-même héritier du BCRA de la France libre et des services de renseignement militaires nés au XIXe siècle autour du deuxième bureau. Damien van Puyvelde situe le tournant en 1943, quand le renseignement de la France libre fusionne et passe sous tutelle civile, avec une forte culture de l’action.
Pourquoi la DGSE et le COS sont-ils rivaux ?
Le service action de la DGSE et le Commandement des opérations spéciales utilisent des capacités proches dans des zones dangereuses. La différence tient à la clandestinité : les opérations de la DGSE ne doivent pas pouvoir être attribuées à la France. Damien van Puyvelde juge utile de garder les deux outils plutôt que de les fusionner.
Qu’a changé la réforme de la DGSE de 2022 ?
Menée sous Bernard Émié, elle fusionne la direction du renseignement et la direction des opérations en une direction de la recherche et des opérations, et crée une dizaine de centres de mission thématiques ou géographiques, proches du directeur général, pour mieux combiner les capteurs du service et casser les silos.
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