
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent l'historien et wargamer Antoine Bourguilleau pour une opinion à contre-courant : la bataille n'existerait pas. Selon lui, c'est une construction racontée comme une pièce de théâtre, et la bataille décisive relève du mythe. D'Austerlitz à Ulm, de la Moscova à Trafalgar, il défend sa thèse face à des contradicteurs qui rappellent la réalité anthropologique du combat. Dix minutes de débat vif sur la façon dont on écrit l'histoire militaire.
La bataille, une pièce de théâtre
Dans cet avant-dernier numéro des « hot takes » estivales du Collimateur, Alexandre Jubelin et André Loez laissent la parole à l’historien, wargamer et traducteur Antoine Bourguilleau, qui défend une thèse provocante : « la bataille n’existe pas », c’est « un conte pour enfants ». Selon lui, la bataille est une construction a posteriori, racontée comme une pièce de théâtre, avec trois à cinq actes, une unité de temps, de lieu et d’action, une harangue du chef en guise d’ouverture et une fin qui ressemble au coup de sifflet d’un match. Or, rappelle-t-il, à la fin d’Austerlitz, Napoléon ne sait pas qui a gagné : il voit les Russes et les Autrichiens partir parce qu’ils considèrent avoir perdu. Il juge la bataille décisive « une immense blague » : la meilleure manière de gagner une guerre est de ne pas risquer l’armée, et la plus belle victoire de Napoléon serait Ulm, où les Autrichiens sont enfermés, trompés et surpris presque sans combat. Il reproche aussi au récit centré sur la bataille d’écraser la campagne qui y mène, d’oublier que l’un des deux camps la subit souvent, et de nourrir la gloire régimentaire inscrite en lettres d’or sur les étendards. Il cite l’historien Hervé Drévillon, pour qui la bataille est « un événement par décret ».
Les autres participants nuancent. L’un rappelle la dimension anthropologique du combat et les changements de frontières ou de dynasties qui suivent certains jours de combat ; un autre s’amuse d’un « travail de sape » contre les collections consacrées aux batailles, tout en admettant qu’il n’y a pas de bataille décisive mais que la bataille existe comme concentration de combats en un lieu et un jour donnés. Antoine Bourguilleau conclut que la bataille « n’explique rien », que la volonté politique d’une société compte davantage (Solano López au Paraguay, Mao), que la continuité des combats dans les conflits de haute intensité rend le concept peu pertinent, avec quelques contre-exemples comme Trafalgar.
Les références de l’épisode
- Austerlitz : bataille napoléonienne prise en exemple d’une victoire constatée par le départ de l’adversaire plutôt que par un score.
- Ulm : selon Antoine Bourguilleau, la plus belle victoire de Napoléon, obtenue en enfermant les Autrichiens presque sans combattre.
- La Moscova (1812) : citée comme exemple de bataille célébrée par la mémoire régimentaire, appelée aussi Borodino.
- Wagram : bataille après laquelle, selon l’invité, l’Autriche cesse de croire à la décision par les armes.
- Trafalgar (1805) : contre-exemple de bataille navale aux conséquences durables pour la Royal Navy.
- Hervé Drévillon : historien cité pour sa formule de la bataille comme « événement par décret ».
- Tim O’Brien : auteur américain de la nouvelle « Pour raconter une histoire de guerre véridique », évoquée en fin d’épisode.
- Solano López et Mao : exemples de dirigeants qui poursuivent la guerre malgré les défaites.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’avant-dernière hot take de l’été et des participants
- 00:02:02 : « la bataille n’existe pas » : la bataille comme pièce de théâtre en plusieurs actes
- 00:03:15 : à la fin d’Austerlitz, personne ne sait qui a gagné
- 00:03:37 : la bataille décisive, « une immense blague » ; Ulm plutôt qu’Austerlitz
- 00:04:21 : une bataille souvent subie par l’un des camps, et la gloire régimentaire
- 00:05:32 : objection : la bataille comme phénomène anthropologique aux conséquences réelles
- 00:06:52 : le « complexe militaro-éditorial » menacé et la bataille comme concentration de combats
- 00:08:12 : la volonté politique compte plus que la bataille : Solano López, Mao
- 00:09:05 : haute intensité, continuité des combats et contre-exemple de Trafalgar
- 00:10:18 : Tim O’Brien et le récit de guerre véridique
FAQ
Pourquoi Antoine Bourguilleau affirme-t-il que la bataille n’existe pas ?
Pour Antoine Bourguilleau, la bataille est une construction a posteriori racontée comme une pièce de théâtre, avec des actes, une unité de temps et de lieu, un début et une fin. Il souligne qu’au soir d’Austerlitz Napoléon ne savait pas qui avait gagné : l’adversaire s’est retiré parce qu’il se considérait battu.
Qu’est-ce qui remplace la bataille décisive dans son raisonnement ?
Selon lui, la meilleure façon de gagner une guerre est de ne pas risquer son armée. Il donne l’exemple d’Ulm, où Napoléon a obtenu la reddition de nombreux Autrichiens en les enfermant, en les trompant et en les surprenant, presque sans combat. Il insiste aussi sur la volonté politique de continuer la guerre.
Quelles objections lui opposent les autres participants ?
Les autres participants rappellent que le combat est un phénomène anthropologique à part et que certains jours de combat changent frontières et dynasties. L’un d’eux concède qu’il n’y a pas de bataille décisive, mais estime que la bataille existe comme concentration de combats en un lieu et un moment donnés.
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