
Antoine Vitkine, journaliste, réalisateur de documentaires et auteur de « Triades, la mafia chinoise à la conquête du monde » chez Tallandier, est l'invité d'Echo, sur Horizons Marines, la chaîne de podcasts du Centre d'études stratégiques de la Marine. Il raconte ses rencontres avec des chefs de triades à Taïwan, explique leur organisation féodale, leur enracinement dans les ports, de Hong Kong à Vancouver, et leurs liens ambigus avec le Parti communiste chinois, jusqu'au risque qu'elles servent de relais en cas d'invasion de Taïwan.
Des sociétés secrètes devenues mafias mondiales
Antoine Vitkine, journaliste, réalisateur de documentaires et auteur de « Triades, la mafia chinoise à la conquête du monde », explique dans cet épisode d’Echo ce que sont les triades et pourquoi elles intéressent la stratégie maritime. Il en compte aujourd’hui environ six grandes, dont trois ont leur siège à Hong Kong et trois à Taïwan, et quelques dizaines de plus petites, autonomes et concurrentes. Elles sont nées aux XVIe et XVIIe siècles, quand la dynastie Qing, d’origine mandchoue et jugée illégitime, affaiblissait le pouvoir central : des groupes armés du sud de la Chine prétendaient protéger les paysans, avant de passer « de la protection à l’extorsion ». Au XIXe siècle, alors que les puissances occidentales prennent pied à Shanghai, Hong Kong ou Macao, elles collaborent avec les colonisateurs, notamment dans le trafic de l’opium. Ce sont les Britanniques qui les surnomment « triades », en référence, pense-t-il, au triangle de la franc-maçonnerie et à une société du ciel, de la terre et du feu. Pour l’invité, leur dimension maritime est fondamentale : ouvertes sur le monde, aux marges d’un empire terrien, elles se sont structurées autour des ports. Il a rencontré à Taïwan le chef de l’Alliance céleste, surnommé le Tyran de fer, qui avait passé près de la moitié de sa vie en prison et n’avait jamais parlé à un journaliste. Il décrit une organisation « assez féodale » : un chef élu par ses pairs, qui arbitre entre des barons à la tête de branches et de sous-branches, un « énorme millefeuille » où un petit gang de quartier ou un casino clandestin peut se « labelliser » en échange d’argent. Chaque branche mêle activités illégales, drogue, prostitution, armes, contrefaçon, cybercriminalité, blanchiment, et investissements légaux dans l’immobilier, la banque ou le divertissement.
Il insiste sur un point : les triades ne sont pas politiques, « elles n’ont qu’un seul but qui est l’enrichissement », et la violence entre factions peut faire des dizaines de morts.
Les ports, de Hong Kong aux routes de la soie
Selon Antoine Vitkine, après la victoire de Mao, les triades, qui avaient soutenu les nationalistes, se replient à Taïwan, à Hong Kong et à Macao. Sous administration britannique, Hong Kong devient leur base : trafics de marchandises à travers la baie, puis vedettes rapides qui défient la Royal Navy, exportation de drogue du Triangle d’or et de migrants clandestins dans des conteneurs. Aujourd’hui, explique-t-il, elles transportent moins qu’elles n’organisent : production, logistique et blanchiment, par exemple pour les précurseurs du fentanyl envoyés vers le Mexique en conteneurs, en alliance avec les cartels. Depuis les années 2000, elles se sont greffées sur la mondialisation chinoise et ses routes maritimes, autour de ports comme Vancouver, San Francisco, Rotterdam ou Le Pirée. Il décrit un pacte tacite noué dans les années 1990 à Hong Kong avec le Parti communiste chinois, et le cas d’un ancien de la triade 14K reconverti dans la sécurité le long des routes de la soie, puis dans des zones franches du Triangle d’or devenues des centres de cybercriminalité où des personnes enlevées sont forcées à commettre des fraudes. Il nuance toutefois : le Parti se méfie des triades, qui ne tolère aucune concurrence, et la relation n’est pas aussi « consubstantielle » qu’entre le pouvoir russe et sa mafia. Les triades lui servent surtout à contrôler les diasporas chinoises à l’étranger et à surveiller des opposants.
L’épisode rappelle, d’après un rapport d’Europol de 2024 cité dans la description, que les triades seraient responsables du tiers du crime organisé sur le sol européen.
Taïwan, une possible cinquième colonne
À Taïwan, deux des trois grandes triades, les plus anciennes, sont selon l’invité devenues pro-chinoises : en échange de la possibilité d’investir en Chine continentale, elles rendraient des services, sans qu’on sache exactement lesquels. Il cite l’exemple d’un ancien chef de la triade Bambou uni surnommé Loup blanc, qui a passé des années en prison aux États-Unis pour trafic d’héroïne avant d’investir dans des usines en Chine. Les autorités taïwanaises qu’il a rencontrées soupçonnent les triades de pouvoir armer 12 000 à 16 000 personnes, qui pourraient servir de cinquième colonne en cas d’invasion. Loup blanc lui a répondu qu’il chercherait alors à convaincre les Taïwanais de se rendre ; un membre de base de son organisation lui a dit qu’il suivrait les ordres. La troisième, l’Alliance céleste, d’origine plus locale, passe pour plus patriote, mais rien n’est certain. Son chef avait fixé un seul sujet interdit pour l’entretien : la Chine.
Pour Antoine Vitkine, ce silence dit à lui seul la sensibilité de la question.
Pour aller plus loin
- « Triades, la mafia chinoise à la conquête du monde », le documentaire diffusé par Arte
- Echo : la dissuasion nucléaire chinoise
- Echo : l’aéronavale chinoise
- Le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM)
Les références de l’épisode
- « Triades, la mafia chinoise à la conquête du monde » : le livre d’Antoine Vitkine, publié chez Tallandier en janvier 2025.
- Documentaire en six épisodes pour Arte : la série réalisée par Antoine Vitkine sur le même sujet.
- Alliance céleste : triade taïwanaise dont l’invité a rencontré le chef.
- Bambou uni : triade taïwanaise d’origine continentale, décrite comme pro-chinoise.
- 14K : triade de Hong Kong, l’une des plus puissantes du monde selon l’invité.
- Europol : son rapport de 2024 sur la part des triades dans le crime organisé en Europe.
Au fil de l’épisode
- 00:01:33 : d’où viennent les triades
- 00:05:17 : l’origine du mot triade
- 00:06:06 : une organisation féodale et horizontale
- 00:07:19 : la rencontre avec le chef de l’Alliance céleste
- 00:09:54 : activités légales et illégales
- 00:13:45 : guerres entre factions
- 00:14:39 : les ports, cœur des activités
- 00:15:05 : l’âge d’or de Hong Kong
- 00:17:32 : conteneurs, fentanyl et alliance avec les cartels
- 00:18:53 : la mondialisation chinoise et les routes de la soie
- 00:21:25 : des triades « patriotiques » ?
- 00:24:08 : une relation ambiguë avec le Parti communiste chinois
- 00:25:53 : le contrôle des diasporas
- 00:27:36 : les triades à Taïwan
- 00:30:57 : la menace d’une cinquième colonne
FAQ
Qui est Antoine Vitkine ?
Antoine Vitkine est journaliste et réalisateur de documentaires. Il est l’auteur du livre « Triades, la mafia chinoise à la conquête du monde », publié chez Tallandier en janvier 2025, et d’une série documentaire en six épisodes pour Arte sur le même sujet. Il a notamment rencontré des chefs de triades à Taïwan.
Qu’est-ce qu’une triade chinoise ?
Une triade est une organisation criminelle chinoise héritière de sociétés secrètes nées aux XVIe et XVIIe siècles. Selon Antoine Vitkine, il en existe environ six grandes, basées à Hong Kong et à Taïwan, organisées en branches autonomes sous un chef élu, et actives dans la drogue, la contrefaçon, la cybercriminalité et le blanchiment.
Pourquoi les ports sont-ils essentiels pour les triades ?
D’après l’invité, les triades se sont toujours structurées autour des ports, de Shanghai à Hong Kong. Elles se sont ensuite greffées sur les routes maritimes de la mondialisation chinoise et sont présentes autour de ports comme Vancouver, Rotterdam ou Le Pirée, d’où transitent drogue, contrefaçon et précurseurs du fentanyl.
Les triades pourraient-elles aider la Chine contre Taïwan ?
Antoine Vitkine rapporte que les autorités taïwanaises soupçonnent les triades de pouvoir armer 12 000 à 16 000 personnes, susceptibles de servir de cinquième colonne en cas d’invasion. Deux des trois grandes triades taïwanaises seraient devenues pro-chinoises en échange d’investissements en Chine continentale.
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