
L'amiral Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l'OTAN et ancien chef d'état-major de la Marine, explique à Alexandre Jubelin comment l'Alliance prépare ses forces de demain. Enregistré au sommet de La Haye, l'entretien détaille la planification de défense entre 32 nations, le partage du fardeau avec les États-Unis, les drones de surface déployés en Baltique en trois mois et le retard européen face à la nouvelle industrie de défense.
Le commandant de la transformation de l’OTAN
Enregistré pendant le sommet de l’OTAN à La Haye, cet entretien du Collimateur donne la parole à l’amiral Vandier, commandant suprême allié pour la transformation (SACT) de l’OTAN, ancien chef d’état-major de la Marine. Il explique le rôle de ce commandement, l’un des deux commandements militaires de l’Alliance : quand l’autre prépare le combat immédiat, le sien s’occupe de la vision stratégique de long terme, de la doctrine, du développement capacitaire et de l’innovation, pour que 32 armées puissent réellement fonctionner ensemble, des drones à l’espace et aux systèmes d’information. Depuis le retour de la France dans le commandement intégré en 2009, le poste revient à un officier français ; il est le premier marin à l’occuper. Au centre de son action, le processus de planification de défense de l’OTAN (NDPP), cycle de quatre ans qu’il compare à une loi de programmation militaire à l’échelle de l’Alliance. Les plans militaires servent de base : « on commence par faire le menu », puis on le transforme en « liste de courses » répartie entre les 32 nations selon leur effort de défense, leur PIB, leurs capacités et leur géographie. Son équipe a rencontré les 32 pays de décembre à avril, et les ministres de la Défense ont adopté les capacités du cycle le 5 juin. La liste reste secrète. Le travail s’appuie sur la prospective stratégique, menée avec des universitaires et des think tanks, et sur des jeux de guerre où des spécialistes des pays adversaires cherchent à déjouer les plans.
Pour expliquer le partage du fardeau, il décrit l’OTAN comme un immeuble de 32 étages dont le penthouse américain, avec sa piscine qui servait de réserve incendie, n’a plus le temps de protéger tout le monde : les Européens, « passagers clandestins de leur propre sécurité », doivent se payer leurs propres camions de pompiers.
Innovation, masse à bas coût et adaptation
L’amiral Vandier insiste sur le temps : réarmer prend cinq à dix ans, alors que l’innovation permet d’agir tout de suite. Son commandement a ainsi loué en trois mois 40 drones de surface déployés en Baltique au sein de la Task Force X, dont certains suivent des bateaux russes, et loué un service spatial en un mois et demi. Passé d’un budget moyen qui descendait vers 1,5 % du PIB entre 2015 et 2025 à l’ambition de 3,5 % plus 1,5 % du sommet, il dit sa responsabilité de guider l’argent vers « les bonnes choses » et pas vers la technologie d’hier, comme un état-major de 1914 qui n’aurait demandé que de l’infanterie et des chevaux. Depuis Norfolk, il observe aux États-Unis la bataille entre les grands industriels de défense, regroupés après la guerre froide, et une nouvelle technologie financée par des capitaux privés, qui promet une « masse abordable » : des drones à quelques dizaines de milliers de dollars, produits par milliers, qui pourraient accompagner un char Leclerc plutôt que d’en construire 10 000. Il rappelle que la marine chinoise pourrait atteindre deux fois la taille de la marine américaine avant la fin de la décennie. En Europe, il pointe un marché fragmenté, des règles de financement longtemps défavorables à la défense et une question de « mindset ». Ses surprises en poste : la liberté de ton entre alliés, la règle du consensus qui rend chaque avancée irréversible, et une OTAN plus rapide qu’il ne l’imaginait.
Ses chantiers pour la suite : combler une « dette numérique » de cinq à dix ans et bâtir une base industrielle « 2.0 », car « si on n’apprend pas à s’adapter, on meurt ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Le Commandement allié pour la transformation (ACT) : l’un des deux commandements militaires de l’OTAN, chargé de la vision de long terme, de la doctrine, des capacités et de l’innovation.
- Le NATO Defence Planning Process (NDPP) : le cycle de planification de défense de l’OTAN, qui répartit les capacités à développer entre les 32 nations.
- La Task Force X : la force de drones de surface louée par l’OTAN et déployée en Baltique.
- Le SHAPE : l’état-major intégré de l’OTAN à Mons.
- Le sommet de l’OTAN à La Haye : le cadre de l’enregistrement et de l’ambition de 3,5 % plus 1,5 % du PIB pour la défense.
- L’opération ukrainienne Spiderweb : l’attaque de drones contre des avions stratégiques citée comme exemple de l’explosion des usages tactiques.
Au fil de l’épisode
- 00:01:11 : l’amiral Vandier, premier marin au poste de SACT
- 00:01:49 : ce que fait le commandement pour la transformation
- 00:02:53 : le processus de planification de défense de l’OTAN
- 00:04:08 : du menu à la liste de courses des 32 nations
- 00:06:08 : une négociation pays par pays, et le secret
- 00:06:30 : l’élargissement à la Suède et à la Finlande
- 00:07:20 : prospective stratégique et jeux de guerre
- 00:09:03 : l’engagement américain et le partage du fardeau
- 00:10:14 : l’immeuble de 32 étages
- 00:11:00 : le temps long du réarmement et l’urgence de l’innovation
- 00:11:49 : 40 drones de surface en Baltique
- 00:12:23 : de 1,5 % à 3,5 % : bien dépenser
- 00:14:46 : la recomposition de l’industrie de défense américaine
- 00:17:44 : la marine chinoise et la masse abordable
- 00:19:45 : ce qui manque à l’Europe
- 00:22:46 : un virage pris, une question de vitesse
- 00:24:03 : trois surprises dans la fonction
- 00:26:45 : une OTAN plus rapide que prévu
- 00:28:06 : la dette numérique et la base industrielle 2.0
FAQ
Que fait le commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN ?
Il dirige l’un des deux commandements militaires de l’Alliance. Selon l’amiral Vandier, ce commandement s’occupe de la vision stratégique de long terme, de la doctrine, du développement capacitaire et de l’innovation, afin que les 32 armées alliées soient compatibles demain. Le poste revient à un officier français depuis le retour de la France dans le commandement intégré en 2009.
Comment fonctionne la planification de défense de l’OTAN ?
Le NDPP est un cycle de quatre ans. Les plans militaires de l’Alliance définissent les besoins, traduits en liste de capacités répartie entre les 32 nations selon leur effort de défense, leur PIB, leurs capacités existantes et leur géographie. Après des discussions pays par pays, les ministres de la Défense ont adopté les capacités du cycle le 5 juin. La liste reste secrète.
Qu’est-ce que la Task Force X en Baltique ?
C’est une force de 40 drones de surface, de petits bateaux sans équipage, louée par le commandement de l’amiral Vandier. Contrat, location, mise à l’eau et un mois d’expérimentation ont été bouclés en trois mois. Ces drones complètent des forces de surface qui manquent de moyens ou de personnel, et certains suivent des bateaux russes.
Pourquoi l’Europe n’a-t-elle pas d’écosystème de start-up de défense comparable aux États-Unis ?
Pour l’amiral Vandier, le marché européen de la défense est fragmenté, chaque nation gardant ses priorités et se battant à l’export. Des règles de financement ont longtemps détourné les fonds de la défense, plus par culture que par interdiction. Il appelle à des commandes globales, à une réglementation simplifiée et à réserver de l’argent aux nouvelles technologies.
Le fond des mers et ses usages stratégiques
27 Oct
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie
29 Sep
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]
25 Sep
De la manette au treillis : la grande alliance du jeu vidéo et de la défense
19 Oct
#49 – La musique militaire : transmettre, rassembler, faire vivre l’histoire
15 Oct
Lutte contre la désinformation
12 Oct
#48 – Patrice Franceschi : aventurier, écrivain et soldat
1 Oct
Comment est né le régiment de cyberdéfense ?
22 Sep
#47 – Drones et hélicoptères de combat : le nouveau visage de l’ALAT
15 Sep
IA militaire : rupture et conséquences
14 Sep
#46 – Frapper fort, disparaître vite : la mobilité ultra légère au service du combat décentralisé
1 Sep
Guerre électronique : Ils peuvent te localiser sans te voir
20 Août
#45 – Essais, précision, fiabilité : un métier méconnu derrière les armes du combattant
1 Août
« Ce qui tirait les États-Unis vers l’ouverture les pousse désormais vers la fermeture »
17 Juil
Palantir : Un danger pour notre sécurité nationale
15 Juil
