
Alican Tayla, professeur à l'Institut français de géopolitique et spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient, est l'invité d'Echo, le format d'entretien d'Horizons Marines, le podcast du Centre d'études stratégiques de la Marine. De la doctrine de la Patrie bleue à l'accord maritime avec la Libye, de Chypre aux détroits de la mer Noire, il explique comment Ankara affirme ses ambitions navales et joue de sa position centrale entre l'OTAN, la Russie et le Moyen-Orient.
La Patrie bleue, de la doctrine au slogan
Dans Echo, le format d’entretien d’Horizons Marines, le podcast du Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), Alican Tayla, professeur à l’Institut français de géopolitique et spécialiste de la Turquie, de ses espaces maritimes et du Moyen-Orient, analyse la montée en puissance navale d’Ankara. Selon lui, la Turquie, entourée par la mer Noire, la mer Égée et la Méditerranée, a toujours occupé une position maritime centrale ; c’est sa politique étrangère qui a changé, devenue plus offensive sous Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002. Il explique que la doctrine de la « Patrie bleue », conçue à l’origine par des officiers de marine, a été reprise et réinterprétée par le pouvoir politique à la fin des années 2010, au point de devenir un slogan. Premier objet des revendications : Chypre, divisée depuis 1974 et que l’invité décrit comme un facteur « existentiel » pour Ankara, et les îles grecques proches des côtes turques, dont les zones économiques exclusives réduisent l’espace maritime turc, ce que la Turquie vit comme une injustice. Il rappelle qu’Ankara n’a pas signé la convention de Montego Bay sur le droit de la mer et préfère les accords bilatéraux, et que la découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale a donné à ces différends un enjeu énergétique concret.
Pour Alican Tayla, ce ne sont pas les doctrines mais les circonstances géopolitiques qui ont fait de la Méditerranée orientale une zone clé, où la Turquie s’est retrouvée isolée face aux alliances énergétiques de ses voisins.
Libye, flotte, mer Noire : un jeu d’équilibriste
L’invité détaille l’accord maritime signé en 2019 avec le gouvernement libyen de Tripoli, qui trace des zones de souveraineté sans tenir compte de la Crète et de Rhodes ; dénoncé par la Grèce, Chypre, l’Égypte et la France, il a surtout servi, selon lui, à freiner des projets comme le gazoduc EastMed. Il décrit une industrie navale de plus en plus autonome : première vente d’une corvette à la Roumanie, un porte-drones présenté comme le joyau de la marine turque, une douzaine de sous-marins, et de grands exercices comme « Patrie bleue ». En mer Noire, la Turquie, gardienne du Bosphore et des Dardanelles en vertu de la convention de Montreux de 1936, a fermé les détroits aux navires de guerre russes dès le début de la guerre en Ukraine, ce qui en a aussi écarté ceux de l’OTAN. Il analyse la façon dont Ankara joue de son caractère indispensable, avec l’Union européenne pendant la crise des migrants comme avec l’OTAN, malgré l’achat de systèmes S-400 russes ou l’incident avec la frégate française Courbet, illuminée par un navire turc.
Il conclut que la Turquie est un acteur dont on ne peut se passer, mais pas un pivot fiable : selon lui, la dérive autoritaire du régime rend sa politique étrangère imprévisible et tournée vers le court terme.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Doctrine de la Patrie bleue : doctrine maritime turque visant à défendre et étendre les intérêts du pays en mer.
- Convention de Montreux (1936) : texte qui encadre le passage par les détroits du Bosphore et des Dardanelles.
- Convention de Montego Bay sur le droit de la mer : que la Turquie n’a pas signée, selon l’invité.
- Accord maritime turco-libyen de 2019 : signé avec le gouvernement de Tripoli.
- Gazoduc EastMed : projet de transport du gaz de Méditerranée orientale vers l’Europe, freiné notamment par la contestation turque.
- Exercice « Patrie bleue » : présenté par l’invité comme le plus grand exercice naval de l’histoire turque.
- Systèmes S-400 : défense antimissile achetée par la Turquie à la Russie.
- Frégate Courbet : bâtiment français illuminé à plusieurs reprises par un navire turc en Méditerranée orientale.
- Maréchal Haftar : chef des forces de l’est libyen, opposé au gouvernement de Tripoli.
Au fil de l’épisode
- 00:00:15 : présentation du sujet et de l’invité
- 00:01:45 : pourquoi la Turquie revient sur la scène maritime
- 00:02:40 : les détroits, la Grèce et Chypre, des revendications anciennes
- 00:04:39 : la doctrine de la Patrie bleue, de la marine au discours politique
- 00:07:51 : Chypre, un enjeu existentiel pour Ankara
- 00:10:19 : les îles grecques et les zones économiques exclusives
- 00:12:40 : les gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale
- 00:14:19 : la Libye et l’accord maritime de 2019
- 00:19:36 : industrie navale, porte-drones et sous-marins
- 00:21:46 : les grands exercices navals turcs
- 00:23:19 : la mer Noire, les détroits et la guerre en Ukraine
- 00:26:49 : entre l’OTAN et Moscou, le jeu d’équilibriste d’Erdogan
- 00:29:48 : les S-400 et l’incident du Courbet
- 00:31:38 : une nouvelle architecture de sécurité en mer Noire ?
- 00:33:45 : la Turquie, puissance indispensable mais pivot incertain
FAQ
Qu’est-ce que la doctrine turque de la Patrie bleue ?
Selon Alican Tayla, c’est une doctrine conçue par des officiers de marine turcs, qui estimaient que la Turquie devait être plus offensive dans ses revendications maritimes et se doter d’une vraie flotte. Reprise par le pouvoir à la fin des années 2010, elle est devenue un slogan politique, le plus connu à l’étranger des volets de la stratégie turque.
Pourquoi Chypre est-elle centrale pour la Turquie ?
D’après l’invité, Chypre, divisée depuis 1974, est un facteur existentiel de la politique étrangère turque et un symbole national face à la Grèce. La Turquie est le seul pays à reconnaître l’entité du nord de l’île, que l’ONU considère comme un territoire occupé, et cette présence élargit ses zones de prospection en Méditerranée orientale.
Quel rôle joue la Turquie en mer Noire depuis la guerre en Ukraine ?
Gardienne des détroits du Bosphore et des Dardanelles, la Turquie les a fermés aux navires de guerre russes dès le début de la guerre, ce qui en a aussi écarté ceux de l’OTAN. Selon Alican Tayla, elle a tenté une médiation entre Kiev et Moscou, mène des patrouilles avec la Roumanie et la Bulgarie, mais reste dépendante de l’énergie russe.
Pourquoi l’OTAN tolère-t-elle les écarts de la Turquie ?
L’invité explique que les deux côtés sont interdépendants : la Turquie ne peut assurer sa sécurité sans l’OTAN, et l’OTAN ne peut se passer de sa position entre l’Europe, la Russie et le Moyen-Orient, de ses détroits et de sa puissance militaire. Ankara a ainsi acheté des S-400 russes sans conséquences à la hauteur de l’acte.
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