
Camille Lons, policy fellow et directrice adjointe du bureau de Paris du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), spécialiste du Golfe, répond aux questions d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur, le 6 mars 2026. Alors que les missiles et les drones iraniens frappent leurs bases, leurs ports et leurs hôtels, elle explique pourquoi les monarchies du Golfe n'ont pas la même relation à l'Iran, comment quinze ans de crises ont façonné leur prudence, et pourquoi leurs armées restent si dépendantes des États-Unis.
Des pays du Golfe aux relations très différentes avec l’Iran
Invitée du Collimateur, Camille Lons, policy fellow et directrice adjointe du bureau de Paris de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), explique la position des monarchies du Golfe dans la guerre entre les États-Unis et l’Iran. Toutes voient l’Iran comme une menace majeure, dit-elle, mais pas au même degré. Bahreïn, à majorité chiite et gouverné par une monarchie sunnite, se sent le plus directement menacé. Les Émirats arabes unis, alliés d’Israël depuis les accords d’Abraham, sont méfiants, même si Dubaï a longtemps servi de pont économique à l’Iran. Le Qatar partage avec l’Iran le champ gazier de South Pars et en a reçu de l’aide lors du blocus de 2017. Oman et le Koweït ont joué les médiateurs, Oman conduisant jusqu’à récemment les négociations entre Washington et Téhéran. L’Arabie saoudite, longtemps partisane d’une ligne dure, a opéré un pivot en renouant avec l’Iran en mars 2023, par un accord facilité par la Chine. Les petits États, souligne la chercheuse, jouent aussi l’Iran pour ne pas être absorbés par le grand voisin saoudien.
Ce rapprochement répondait à une crainte : que les États-Unis ne viennent pas à leur secours en cas d’escalade régionale.
Quinze ans de doutes sur le parapluie américain
Camille Lons retrace la séquence : les printemps arabes, où les capitales du Golfe ont vu l’influence iranienne s’étendre en Syrie, au Yémen, en Irak et au Liban, et où le lâchage d’Hosni Moubarak par Washington a semé le doute ; puis l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) de 2015, vécu comme une « trahison » parce qu’il ignorait les missiles balistiques et les réseaux régionaux de l’Iran. Elle cite l’absence de réaction américaine aux frappes de 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq, la rupture entre Riyad et Téhéran en 2016, et la période de politique étrangère offensive de Mohammed ben Salmane. Les accords d’Abraham de 2020 devaient bâtir un front commun avec Israël contre l’Iran ; après le 7 octobre, ils sont devenus selon elle « une épine dans le pied » pour les Émirats, aujourd’hui le pays du Golfe le plus touché par les frappes iraniennes. Elle estime que l’Iran a tiré la leçon de 2025 : frapper d’abord les pays du Golfe pour qu’ils pèsent sur Washington.
Elle met en garde contre la lecture d’un article du Washington Post présentant l’Arabie saoudite comme favorable à l’attaque, qu’elle juge très mauvaise.
Des armées suréquipées mais sans autonomie
Sur le plan militaire, la chercheuse décrit des pays qui achètent des systèmes sophistiqués, y compris français, mais manquent de culture militaire et de capacité à les mettre en œuvre, à l’exception partielle des Émirats. Leurs batteries Patriot ou THAAD sont conçues contre les missiles alors qu’ils reçoivent surtout des drones, avec une asymétrie de coût totale et des stocks d’intercepteurs limités. Ils n’ont jamais intégré leur défense antiaérienne : la Peninsula Shield Force n’a pas donné grand-chose, et le bâtiment de la force navale du Conseil de coopération du Golfe à Bahreïn est resté fermé, faute de confiance entre ces États. Elle évoque aussi des armées reposant sur des militaires venus de pays tiers, pour des raisons de sécurité des régimes. Sur l’économie, elle détaille la fermeture de fait du détroit d’Ormuz, l’arrêt des exportations de gaz qatari, le blocage persistant de Bab el-Mandeb par la menace houthie et la dépendance de l’Asie au pétrole du Golfe.
Reste à savoir, conclut-elle, si ce choc changera l’imaginaire d’une jeunesse qui a grandi loin de la guerre, ou si, comme le Koweït après 1990, ces pays se replieront sur eux-mêmes.
Pour aller plus loin
- L’article du Washington Post discuté dans l’épisode
- L’article de Camille Lons dans Politique étrangère
Les références de l’épisode
- European Council on Foreign Relations (ECFR) : centre de recherche dont l’invitée dirige en second le bureau de Paris.
- Blocus du Qatar de 2017 : imposé par l’Arabie saoudite et ses alliés, pendant lequel l’Iran a aidé le Qatar.
- Accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) de 2015 : vécu comme une trahison par les capitales du Golfe.
- Frappes de 2019 contre Abqaïq : attaque contre des installations pétrolières saoudiennes restée sans réaction américaine.
- Accords d’Abraham de 2020 : normalisation entre Israël, les Émirats et Bahreïn, sans l’Arabie saoudite.
- Accord saoudo-iranien de mars 2023 : rapprochement facilité par la Chine.
- Champ gazier de South Pars : partagé par le Qatar et l’Iran.
- Peninsula Shield Force : force commune du Conseil de coopération du Golfe restée sans effet réel.
- Combined Maritime Forces : coalition de sécurité maritime menée par les États-Unis.
- Vision 2030 : programme de réformes économiques saoudien pour préparer l’après-pétrole.
Au fil de l’épisode
- 00:01:31 : présentation de Camille Lons et de l’enjeu de l’émission
- 00:02:39 : un gradient des relations des monarchies du Golfe avec l’Iran
- 00:04:59 : Bahreïn, le plus menacé
- 00:06:36 : les Émirats, entre Abu Dhabi et Dubaï
- 00:07:53 : le Qatar, Oman et le Koweït
- 00:09:03 : le pivot saoudien et l’accord de 2023
- 00:10:29 : des printemps arabes au JCPOA
- 00:15:44 : Abqaïq en 2019 et la rupture saoudo-iranienne de 2016
- 00:17:44 : la période Mohammed ben Salmane
- 00:20:01 : les accords d’Abraham et leurs conséquences
- 00:25:33 : la Chine, médiatrice discrète
- 00:29:50 : le 7 octobre et les guerres de 2024 et 2025
- 00:35:12 : les pays du Golfe face à la montée vers la guerre
- 00:39:38 : sous les frappes iraniennes : la question des intercepteurs
- 00:41:57 : les capacités militaires des pays du Golfe
- 00:44:03 : l’absence d’intégration de la défense
- 00:49:37 : Ormuz fermé et les leviers du Golfe
- 00:52:40 : l’Asie, Bab el-Mandeb et le pétrole
- 00:59:24 : après-pétrole et avenir militaire des monarchies
FAQ
Qui est Camille Lons ?
Camille Lons est policy fellow et directrice adjointe du bureau de Paris de l’European Council on Foreign Relations (ECFR). Spécialiste du Moyen-Orient, elle travaille sur la géoéconomie et la sécurité dans le golfe Persique, et a vécu à Bahreïn, près de la base de la 5e flotte américaine.
Pourquoi les monarchies du Golfe ne voient-elles pas toutes l’Iran de la même façon ?
Selon Camille Lons, Bahreïn se sent le plus menacé en raison de revendications iraniennes passées et de sa majorité chiite. Le Qatar partage un champ gazier avec l’Iran, Oman a joué les médiateurs, et Dubaï a servi de pont économique à Téhéran. Les petits États utilisent aussi l’Iran pour ne pas dépendre entièrement de l’Arabie saoudite.
Pourquoi le JCPOA a-t-il été mal reçu dans le Golfe ?
D’après l’invitée, les capitales du Golfe ont vu l’accord de 2015 comme une trahison : Washington l’a négocié sans les consulter, en se limitant au nucléaire. Leurs priorités, les missiles balistiques et les réseaux régionaux de l’Iran, n’étaient pas traitées, et la levée des sanctions risquait de renforcer Téhéran.
Pourquoi les pays du Golfe peinent-ils à se défendre contre les frappes iraniennes ?
Camille Lons explique qu’ils achètent des systèmes coûteux sans culture militaire pour les employer, que leurs batteries antimissiles sont mal adaptées aux drones et que leurs stocks d’intercepteurs sont limités. Faute de confiance mutuelle, ils n’ont jamais intégré leur défense antiaérienne et restent dépendants des États-Unis.
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