
Raphaël Ramos, journaliste à Intelligence Online et auteur de « La puissance et l'ombre. 250 ans de guerres secrètes de l'Amérique », présente à Alexandre Jubelin son enquête sur la diplomatie américaine sous le second mandat de Donald Trump. Il décrit un secrétaire d'État, Marco Rubio, contourné par les émissaires du président, un corps diplomatique amputé d'un tiers, des ambassadeurs chargés de bousculer les Européens, l'abandon de la lutte contre la désinformation et une CIA revenue au sommet de la communauté du renseignement.
Marco Rubio, secrétaire d’État contourné
Dans cet épisode du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Raphaël Ramos, journaliste à Intelligence Online, pour sa série d’articles « La diplomatie America First », premier bilan des transformations du département d’État américain, l’équivalent du ministère des Affaires étrangères. À sa tête, Marco Rubio cumule les fonctions de secrétaire d’État, de conseiller à la sécurité nationale depuis le départ de Mike Waltz et de responsable de ce qui reste de l’USAID. Pour Raphaël Ramos, le début d’année lui a plutôt souri : fils d’émigrés cubains, il a vu sa ligne interventionniste l’emporter sur le Venezuela, même si le régime n’a pas été remplacé, et Cuba pourrait être son prochain dossier. Mais la diplomatie se décide à la Maison-Blanche et passe par des émissaires privés, Steve Witkoff et Jared Kushner, qui ont mené les négociations avant la guerre contre l’Iran. Raphaël Ramos relève l’absence d’initiative diplomatique pour bâtir une coalition, l’absence de plan d’évacuation des ressortissants américains et l’absence d’ambassadeur confirmé par le Sénat dans sept pays de la région, dont l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Égypte et le Pakistan. Ancien sénateur de Floride, venu de l’establishment républicain, Marco Rubio a compris que son influence serait limitée et marque des points sur quelques dossiers, en rivalité avec JD Vance pour l’héritage MAGA en 2028.
Selon Raphaël Ramos, Marco Rubio passe l’essentiel de son temps à la Maison-Blanche plutôt qu’au département d’État, et considère qu’il vaut mieux être à l’intérieur de l’administration qu’à l’extérieur.
Un corps diplomatique amputé et offensif
Les cadres dirigeants du département d’État, nommés par le pouvoir politique, sont surtout des proches de Stephen Miller, directeur de cabinet adjoint de Donald Trump. Sous l’effet du DOGE d’Elon Musk, environ 5 000 personnes, soit un tiers du corps diplomatique, sont parties en un an, souvent par départs incités, et des bureaux entiers ont été démantelés « à la tronçonneuse ». Ceux qui ont travaillé sur des sujets devenus sensibles, comme la désinformation, sont perçus comme des adversaires politiques. À Washington, en janvier, Raphaël Ramos a rencontré des diplomates en détresse, qui cherchent un poste à l’étranger ou un détachement au National War College pour s’éloigner des sujets politiques. Les ambassadeurs, souvent des donateurs, sont chargés de bousculer les gouvernements européens : à Paris, Charles Kushner, père de Jared Kushner, a publié dans le Wall Street Journal une lettre ouverte sur l’antisémitisme puis ne s’est pas présenté à une convocation du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. La stratégie de sécurité nationale, rédigée en partie par Michael Anton, directeur du Policy Planning Staff, parle d’« effacement civilisationnel » de l’Europe ; des émissaires du département d’État ont même sollicité la magistrate chargée du dossier de Marine Le Pen. Le Global Engagement Center, créé en 2016 contre la désinformation, a été torpillé fin 2024 par Elon Musk, et Thierry Breton, ancien commissaire européen, a été sanctionné par les États-Unis.
Pour Raphaël Ramos, cette agressivité, pensée pour parler d’abord à Donald Trump, est contre-productive : l’affaire du Groenland a marqué un tournant et plusieurs sondages montrent qu’une majorité d’Européens perçoivent désormais le président américain comme une menace.
La CIA de retour au sommet
Le département d’État dispose de sa propre agence, le Bureau of Intelligence and Research (INR), la plus ancienne agence civile de renseignement américaine, née en 1945 de la section analytique de l’OSS. Elle a perdu environ 20 % de ses quelque 500 personnels et les bureaux chargés de la diplomatie du renseignement ont été démantelés. Cette pratique, déjà utilisée par l’administration Kennedy pendant la crise des missiles de Cuba en 1962, avait été développée par l’administration Biden après l’invasion de l’Ukraine en 2022, en partageant du renseignement avec l’Union européenne et l’OTAN, par exemple sur le soutien chinois à l’industrie de défense russe, condamné dans un communiqué de l’OTAN en juillet 2024. À l’inverse, la CIA a retrouvé sa place : conflictuelle pendant le premier mandat, sa relation avec Donald Trump s’est transformée sous la direction de John Ratcliffe, qui a privilégié les opérations sur l’analyse, au Venezuela puis en Iran. La CIA a été épargnée par les coupes, quand la NSA et la DIA perdaient près de 8 % de leurs effectifs en 2025 et que le bureau du directeur du renseignement national, dirigé par Tulsi Gabbard, réduisait les siens de près de moitié.
Raphaël Ramos y voit la fin d’un cycle ouvert après le 11 septembre, centré sur la coordination et le partage d’informations entre agences, au profit de l’acteur historique le plus puissant.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « La puissance et l’ombre. 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique » : livre de Raphaël Ramos aux Éditions du Cerf.
- « La diplomatie America First » : série d’articles de Raphaël Ramos publiée par Intelligence Online.
- Marco Rubio : secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale par intérim.
- Charles Kushner : ambassadeur des États-Unis à Paris, absent d’une convocation du Quai d’Orsay.
- Global Engagement Center : agence du département d’État créée en 2016 contre la désinformation, supprimée fin 2024.
- Bureau of Intelligence and Research (INR) : agence de renseignement du département d’État, issue de l’OSS en 1945.
- Crise des missiles de Cuba (1962) : premier exemple cité de partage de renseignement avec les alliés à des fins diplomatiques.
- John Ratcliffe : directeur de la CIA, très présent aux côtés de Donald Trump.
- Tulsi Gabbard : directrice du renseignement national, qui a réduit de près de moitié les effectifs de son bureau.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de Raphaël Ramos et de son enquête
- 00:01:59 : Marco Rubio, secrétaire d’État aux multiples casquettes
- 00:03:05 : le Venezuela, une victoire pour Marco Rubio
- 00:05:12 : Cuba et la communauté du renseignement
- 00:06:23 : une diplomatie qui passe par les émissaires du président
- 00:07:27 : la guerre contre l’Iran sans initiative diplomatique
- 00:09:20 : sept pays de la région sans ambassadeur confirmé
- 00:11:01 : Marco Rubio, plus à la Maison-Blanche qu’au département d’État
- 00:13:37 : un outsider qui marque des points ponctuels
- 00:17:08 : les changements de cadres dirigeants
- 00:19:38 : le DOGE et le départ d’un tiers des diplomates
- 00:22:59 : l’ambiance au département d’État
- 00:25:11 : les ambassadeurs, de Charles Kushner à Paris aux autres capitales
- 00:30:28 : des instructions offensives envers les Européens
- 00:32:29 : la stratégie de sécurité nationale et l’affaire Marine Le Pen
- 00:34:52 : une agressivité contre-productive
- 00:36:23 : le revirement sur la lutte contre la désinformation
- 00:37:35 : la fin du Global Engagement Center
- 00:43:03 : le Bureau of Intelligence and Research
- 00:45:24 : la diplomatie du renseignement, de Kennedy à Biden
- 00:49:16 : la CIA et Donald Trump, du conflit à la confiance
- 00:52:49 : priorité aux opérations, Venezuela et Iran
- 00:55:24 : la dépendance au renseignement israélien
- 00:58:23 : la CIA au sommet de la communauté du renseignement
- 01:00:33 : la NSA sans directeur et le recul du renseignement national
FAQ
Qui est Raphaël Ramos ?
Raphaël Ramos est journaliste à Intelligence Online, spécialiste du renseignement américain. Il est l’auteur de « La puissance et l’ombre. 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique », aux Éditions du Cerf, et de la série d’articles « La diplomatie America First », consacrée aux transformations du département d’État sous le second mandat de Donald Trump.
Quel est le rôle de Marco Rubio dans l’administration Trump ?
Marco Rubio est secrétaire d’État, conseiller à la sécurité nationale par intérim et responsable de ce qui reste de l’USAID. Selon Raphaël Ramos, il reste contourné par des émissaires comme Steve Witkoff et Jared Kushner, mais a marqué des points sur le Venezuela, conforme à sa ligne interventionniste, et pourrait se tourner vers Cuba.
Combien de diplomates ont quitté le département d’État sous Trump ?
D’après Raphaël Ramos, environ 5 000 personnes, soit un tiers du corps diplomatique, sont parties en un an, par licenciements ou départs incités, dans le cadre du DOGE d’Elon Musk. Des bureaux entiers ont été démantelés, notamment ceux qui travaillaient sur la désinformation, et ceux qui restent évitent les sujets politiquement sensibles.
Pourquoi la CIA a-t-elle retrouvé la faveur de Donald Trump ?
Selon Raphaël Ramos, John Ratcliffe a compris ce qu’attendait le président et a privilégié les opérations sur l’analyse, au Venezuela puis en Iran. La CIA a été épargnée par les coupes budgétaires, contrairement à la NSA, à la DIA et au bureau du directeur du renseignement national, et son directeur est constamment aux côtés de Donald Trump.
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