
Sylvie Bermann, ambassadeur de France, a présidé le conseil d'administration de l'Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) de 2020 à 2026, après avoir représenté la France à Pékin, Londres et Moscou. Dans cet entretien enregistré fin janvier 2026, elle relie la crise du Covid à l'invasion de l'Ukraine, décrit une rupture profonde entre l'Europe et les États-Unis de Donald Trump, appelle à moins d'arrogance envers le Sud global et explique pourquoi l'entente entre Xi Jinping et Vladimir Poutine tient plus aux dirigeants qu'aux peuples.
Une ère de rupture
Dans cet entretien des « Lundis de l’IHEDN », Sylvie Bermann, ambassadeur de France, première femme ambassadeur dans un pays membre permanent du Conseil de sécurité (la Chine, de 2011 à 2014), puis en poste au Royaume-Uni et en Russie, revient sur les six années pendant lesquelles elle a présidé le conseil d’administration de l’IHEDN. Pour elle, le monde est entré dans « une ère de rupture » avec la crise sanitaire. Elle estime que l’isolement de Vladimir Poutine pendant le Covid, qui ne voyait plus qu’un cercle très restreint, a largement contribué à la décision d’envahir l’Ukraine : à 70 ans, il pensait à son héritage, jugeait l’Occident affaibli après le retrait américain d’Afghanistan et Volodymyr Zelensky impopulaire. L’invasion a aussi révélé une fracture entre l’Occident et ce qu’on appelle le Sud global. Elle cite Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Sur les États-Unis, elle juge que l’Occident en tant que bloc a vécu : Donald Trump applique ce qu’il annonçait dès son premier mandat, rapprochement avec la Russie, politique impériale sur l’hémisphère occidental (enlèvement du dirigeant vénézuélien Maduro, pressions sur le Groenland) et hostilité envers les Européens, qu’il avait qualifiés d’ennemis « pires que la Chine ». L’autonomie stratégique européenne, défendue par la France depuis l’accord franco-britannique de Saint-Malo en 1998, reste selon elle une affaire de volonté politique : l’Europe manque de renseignement, de munitions, de capacités logistiques et de technologies, et plusieurs pays continuent d’acheter des F-35.
Elle regrette que l’Europe ne fasse pas valoir son poids économique face à Washington, comme la Chine a su dire non. La France, puissance dotée et membre permanent du Conseil de sécurité, garde selon elle « un effet d’entraînement », freiné par ses difficultés économiques.
Sud global, Chine et Russie
Le Sud global, hétérogène, représente selon elle à peu près la moitié du monde et environ 40 % du PIB, avec les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai, qui a fait son « coming out » à Tianjin en septembre 2025. Forte de dix ans dans le système onusien, elle appelle la France à être « moins arrogante et moins donneuse de leçons » et à dialoguer avec chaque pays plutôt qu’avec un bloc. Elle décrit une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine, systémique plus qu’idéologique, sur le modèle du piège de Thucydide, née de l’interdiction de vendre des puces à la Chine ; Taïwan et TSMC en sont l’enjeu. Pour son livre « L’Ours et le Dragon », elle a retracé l’histoire des relations russo-chinoises : bonnes quand les deux empires étaient à égalité, dégradées quand la Russie a pris un million de kilomètres carrés dans la région du fleuve Amour, puis à l’époque soviétique. Il n’y a pas, dit-elle, de sympathie naturelle entre les deux peuples, mais un choix stratégique de Xi Jinping et de Vladimir Poutine face à un ennemi commun. La Chine, qui n’a pas apprécié l’invasion de l’Ukraine, aide pourtant la Russie en achetant son gaz et son pétrole et en lui vendant des machines-outils à usage dual.
Enfin, elle détaille la transformation de l’IHEDN pendant ses deux mandats : session nationale unique à cinq majeures depuis 2021, sessions en région et outre-mer, cycles d’intelligence économique et cycles jeunes, conseil scientifique rétabli, et un afflux de candidatures sans précédent.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « L’Ours et le Dragon » : livre de Sylvie Bermann paru en 2025 aux éditions Tallandier, sur les relations entre la Russie et la Chine.
- Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) : institut dont elle a présidé le conseil d’administration du 24 janvier 2020 au 23 janvier 2026.
- Pierre Lévy : ambassadeur de France, son successeur à la tête du conseil d’administration de l’IHEDN, comme il l’avait été à Moscou.
- Accord de Saint-Malo (1998) : accord franco-britannique sur une défense européenne autonome.
- Antonio Gramsci : cité pour sa phrase sur le vieux monde qui se meurt.
- Sommet d’Helsinki (2018) : rencontre entre Donald Trump et Vladimir Poutine où le président américain avait donné raison à Poutine contre ses propres services.
- Organisation de coopération de Shanghai et BRICS : les deux institutions du Sud global évoquées.
- TSMC : entreprise taïwanaise de fabrication de puces enjeu de la rivalité sino-américaine.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Sylvie Bermann et de son parcours
- 00:01:28 : une décennie de rupture qui commence avec le Covid
- 00:02:28 : l’isolement de Vladimir Poutine et la décision d’envahir l’Ukraine
- 00:04:26 : l’invasion de l’Ukraine et la fracture avec le Sud global
- 00:04:55 : la fin de l’Occident comme bloc géopolitique
- 00:06:20 : le second mandat de Donald Trump et le rapprochement avec la Russie
- 00:07:16 : Venezuela, Groenland et politique impériale
- 00:09:39 : l’hostilité de Donald Trump envers les Européens
- 00:10:07 : l’autonomie stratégique européenne depuis Saint-Malo
- 00:12:03 : les divisions européennes et l’armement
- 00:14:31 : le poids économique que l’Europe n’utilise pas
- 00:15:31 : ce que recouvre le Sud global
- 00:17:03 : changer de ton avec les pays du Sud
- 00:18:34 : une nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine
- 00:20:35 : la Chine et la Russie, une amitié stratégique
- 00:21:33 : l’histoire tourmentée des relations russo-chinoises
- 00:24:06 : le soutien chinois à l’effort de guerre russe
- 00:25:10 : Xi Jinping et Vladimir Poutine, deux personnalités
- 00:26:52 : la transformation de l’IHEDN pendant ses deux mandats
FAQ
Qui est Sylvie Bermann ?
Sylvie Bermann est une diplomate française, sinophone, formée notamment à la Sorbonne, à l’Inalco et à Sciences Po. Première femme ambassadeur de France dans un pays membre permanent du Conseil de sécurité, en Chine de 2011 à 2014, elle a ensuite été en poste au Royaume-Uni puis en Russie, et a présidé le conseil d’administration de l’IHEDN de 2020 à 2026.
Pourquoi Sylvie Bermann relie-t-elle le Covid à l’invasion de l’Ukraine ?
Selon elle, Vladimir Poutine, qui craignait les maladies contagieuses, s’est enfermé pendant la pandémie, ne voyant plus qu’un cercle très restreint et plus aucun contradicteur. À 70 ans, préoccupé par son héritage, il jugeait l’Occident affaibli après le retrait américain d’Afghanistan, ce qui a pesé sur sa décision d’envahir l’Ukraine.
Pourquoi la Chine et la Russie sont-elles proches ?
D’après Sylvie Bermann, il n’existe pas de sympathie naturelle entre les deux peuples, marqués par une histoire de conflits territoriaux et de mépris. Le rapprochement est un choix stratégique de Xi Jinping et de Vladimir Poutine, fondé sur un ennemi commun, les États-Unis, et sur une vision partagée d’un monde multipolaire et dédollarisé.
L’autonomie stratégique européenne est-elle atteignable selon Sylvie Bermann ?
Elle la juge nécessaire mais lointaine. Défendue par la France depuis l’accord de Saint-Malo en 1998, elle reste une question de volonté politique. L’Europe manque de renseignement, de munitions, de logistique et de technologies, plusieurs pays achètent encore des F-35, et elle n’utilise pas son poids économique face aux États-Unis.
La Hongrie : Entre continuités stratégiques et changement politique
22 Oct
La Roumanie : État pivot du flanc sud-est de l’OTAN
22 Oct
De la manette au treillis : la grande alliance du jeu vidéo et de la défense
19 Oct
Lutte contre la désinformation
12 Oct
Ces Français qui ont libéré l’Amérique
28 Sep
La pédagogie de l’IHEDN, une exigence d’excellence au service de la cohésion nationale
24 Sep
Sandra Chenu Godefroy : « La photographie documentaire conserve une valeur particulière »
24 Sep
1826 – 2026 : Quand la photographie raconte la guerre
24 Sep
Pierre Lévy : « La Russie est toujours forte de nos faiblesses, divisions, errements »
7 Sep
La « guerre de la langouste » vue par deux chercheurs brésilien et français
23 Juil
La « guerre de la langouste » : quand la souveraineté se joue sur le plateau continental
23 Juil
« Ce qui tirait les États-Unis vers l’ouverture les pousse désormais vers la fermeture »
17 Juil
Inde-Pakistan : quels équilibres stratégiques après l’opération Sindoor ?
23 Oct
Le Vatican insolite – Caroline Pigozzi
23 Oct
Gaza : dialogue entre un humanitaire et une rabbine. Avec Jean-François Corty et Nava Hefetz | Entretiens géopo
21 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Géopolitique de Paris
20 Oct
Israël : la culture du combat – Gil Mihaely
16 Oct
Echo – Episode 102 #2: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge
15 Oct
La Chine a-t-elle plié le match ? Avec Sylvie Bermann | Entretiens géopo
14 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Atlas Conflits : un atlas pour décrypter le monde – Jean-Baptiste Noé
13 Oct
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers
12 Oct
Indice Conflits de la défense
9 Oct
