
Jérémy Clément, maître de conférences en histoire ancienne à l'université Paris-Nanterre, spécialiste de la cavalerie hellénistique, répond à Alexandre Jubelin et André Loez dans « Le Fil de l'épée » sur l'éléphant de guerre. De la découverte de l'arme par Alexandre le Grand en 326 à la bataille de Thapsus en 46 avant notre ère, il décrit la capture, le dressage, l'équipement et l'usage tactique de l'animal, surtout contre la cavalerie, et montre que l'image d'une arme absurde est d'abord un héritage du discours romain.
De l’Inde aux royaumes hellénistiques
Dans ce numéro de « Le Fil de l’épée », émission d’histoire militaire du Collimateur coproduite avec « Paroles d’histoire », Jérémy Clément, maître de conférences en histoire ancienne à l’université Paris-Nanterre, consacre un épisode de la série « L’arme fatale » à l’éléphant de guerre. Spécialiste de la cavalerie du monde grec, il est venu aux éléphants par les officiers de cavalerie que le royaume lagide d’Égypte chargeait de capturer des éléphants dans la Corne de l’Afrique, en encerclant les familles pour les rabattre vers des enclos. Il rappelle que l’éléphant est domestiqué en Inde depuis le IIIe millénaire avant notre ère et militarisé à partir de la seconde moitié du VIe siècle, d’abord dans le royaume du Magadha. Alexandre le Grand découvre l’arme en 326 face au roi Poros et à ses 200 éléphants, et comprend vite que ses chevaux, terrifiés, ne peuvent pas les affronter. Le dressage reste longtemps une affaire de cornacs indiens, que les Grecs appellent simplement « l’Indien » : on croyait même que les éléphants ne comprenaient que les langues de l’Inde, jusqu’aux années 270, où l’on commence à les dresser en grec. Un éléphant adulte consomme, selon lui, entre 150 et 230 kilos de végétaux par jour ; les Séleucides installent les leurs dans la vallée humide de l’Oronte, autour de leur base militaire d’Apamée.
Jérémy Clément décrit aussi un dressage fondé d’abord sur la brutalité, qui crée un lien unique entre l’animal et son cornac : si celui-ci est tué, personne ne peut le remplacer en pleine bataille, et l’éléphant part n’importe où.
Une arme contre la cavalerie
Les Indiens plaçaient leurs éléphants devant le centre pour enfoncer l’infanterie ou attaquer des fortifications en bois. Les héritiers d’Alexandre, qui partagent tous la même pensée tactique, les déploient plutôt aux ailes face à la cavalerie adverse, comme rideau défensif ou pour la désorganiser avant la charge. L’animal porte des protections au front et à la trompe, un cornac, puis une tourelle fixée par des chaînes où montent jusqu’à trois archers, lanceurs de javelines ou porteurs de sarisse. Face à lui, on vise la trompe, les yeux, les jarrets ou le cornac, on multiplie les projectiles et les pièges : planches cloutées ou chaînes hérissées de pointes, car la plante des pieds est très sensible. Jérémy Clément revient sur plusieurs batailles. À Gaza, en 312, Démétrios Poliorcète, seul à disposer d’éléphants, perd quand ceux-ci tombent dans un piège et que leur retraite démoralise sa cavalerie. À Ipsos, en 301, Séleucos Ier, qui aurait obtenu jusqu’à 400 éléphants de Chandragupta, les garde en réserve et en fait un mur qui empêche Démétrios de revenir secourir la phalange de son père, Antigone le Borgne, tué au combat : c’est pour lui l’usage le plus remarquable. À Magnésie, les éléphants d’Antiochos III, en fuite, désorganisent leur propre phalange. Quant à Hannibal, les éléphants n’ont pas été centraux dans sa tactique : la traversée des Alpes leur a presque tous été fatale, et il n’en restait plus qu’un après la Trébie.
Il ajoute la légende des cochons enflammés, plus crédible selon lui au siège de Mégare, réputée pour son élevage porcin, et la technique « la plus foireuse » : le mannequin enduit d’une matière odorante, avec un trompettiste à l’intérieur, que Persée de Macédoine fit construire pour habituer ses chevaux.
Le choix romain et l’héritage
Pour Jérémy Clément, l’idée d’une arme inefficace vient surtout des Romains, qui l’ont présentée comme l’arme orientale de l’autre, rendue vaine par leur courage. Ils s’en sont pourtant servis contre Philippe V et Persée, ont interdit aux Séleucides d’en posséder par la paix de 188, puis fait abattre ceux d’Apamée dans les années 160 ; César comptait en employer dans sa campagne contre les Parthes avant d’être assassiné. Avec l’historien Thomas Trautmann, il souligne que Rome et la Chine, aux deux extrémités de la diffusion de l’arme, l’ont refusée par choix. Le principal défaut de l’éléphant reste son coût : il n’est vraiment efficace qu’entre 30 et 40 ans, se reproduit très mal en captivité et s’obtient par des accords d’État à État ; Séleucos Ier a cédé, dit-il, l’Afghanistan et le bassin de l’Indus contre ses éléphants. L’usage combattant se prolonge en Inde et en Asie du Sud-Est jusqu’au début du XIXe siècle, comme au sultanat de Mysore face aux Britanniques, et l’usage logistique jusqu’au XXe siècle, dans la guerre du Pacifique ou au Vietnam ; en 1915, l’armée allemande employa même une éléphante de zoo sur le front, dans le nord de la France.
Côté représentations, il cite une statuette en terre cuite du Louvre, découverte à Myrina, où un éléphant saisit un guerrier galate, et retient au cinéma la bataille de l’Hydaspe dans « Alexandre » d’Oliver Stone, inspirée du récit de Quinte-Curce. Il note que l’éléphant reste souvent la créature monstrueuse de l’adversaire, des olifants du « Seigneur des anneaux » aux éléphants de Xerxès dans « 300 ».
Jérémy Clément nous recommande…
- « Les éléphants de guerre dans l’Antiquité : IVe-Ier siècles avant J.-C. », Pierre Schneider, présenté comme la meilleure synthèse en français.
- « The Elephant in the Greek and Roman World », H. H. Scullard, grande référence historiographique encore utile.
- « Elephants and Kings : an Environmental History », Thomas R. Trautmann, sur la diffusion de l’éléphant de guerre et les deux pôles de refus, Rome et la Chine.
Pour aller plus loin
- Le numéro de la Revue internationale d’histoire militaire ancienne
- La statuette de l’éléphant au guerrier galate au musée du Louvre
Les références de l’épisode
- « Les animaux combattants dans l’Antiquité » : numéro 12 (2023) de la Revue internationale d’histoire militaire ancienne (HiMA), codirigé par Jérémy Clément.
- Bataille de l’Hydaspe (326) : Alexandre le Grand affronte le roi Poros et ses éléphants.
- Bataille de Gaza (312) : défaite de Démétrios Poliorcète, dont les éléphants tombent dans un piège.
- Bataille d’Ipsos (301) : Séleucos Ier fait de ses éléphants une ligne qui coupe Démétrios de son armée.
- Bataille de Magnésie : les éléphants d’Antiochos III désorganisent sa phalange face aux Romains.
- Hannibal : ses éléphants meurent presque tous après la traversée des Alpes, en 218.
- Bataille de Thapsus (46 avant notre ère) : défaite des pompéiens et des éléphants du roi Juba, fin d’une page de l’histoire militaire.
- Statuette de Myrina (musée du Louvre) : un éléphant de guerre saisit un guerrier galate.
- « Alexandre » d’Oliver Stone : sa bataille de l’Hydaspe, représentation préférée de l’invité.
Au fil de l’épisode
- 00:02:28 : présentation de l’émission et de la série « L’arme fatale »
- 00:03:09 : Jérémy Clément, de la cavalerie aux éléphants
- 00:04:25 : pourquoi l’éléphant de guerre est une arme iconique
- 00:05:42 : les chasses aux éléphants des Lagides dans la Corne de l’Afrique
- 00:08:33 : les premières militarisations de l’éléphant en Inde
- 00:09:27 : Alexandre face au roi Poros
- 00:11:34 : capture et dressage, le rôle des cornacs indiens
- 00:13:49 : nourrir et entretenir les éléphants
- 00:16:38 : l’utilisation tactique, de l’Inde au monde grec
- 00:18:49 : la ruse des cochons enflammés
- 00:20:30 : un rideau contre la cavalerie
- 00:22:02 : l’équipement, la tourelle et le lien avec le cornac
- 00:26:16 : éléphants d’Afrique et d’Asie, la bataille de Raphia
- 00:29:33 : vitesse, pièges et limites de l’arme
- 00:33:50 : la bataille de Gaza et la démoralisation
- 00:35:59 : des perfectionnements surtout tactiques
- 00:37:24 : le meilleur utilisateur, Séleucos Ier à Ipsos
- 00:39:49 : Hannibal et ses éléphants
- 00:42:31 : la parade des fantassins et le discours romain
- 00:46:22 : habituer hommes et chevaux, le mannequin de Persée
- 00:49:16 : le plus gros défaut de l’arme
- 00:51:32 : le refus de Rome et de la Chine
- 00:55:14 : l’utilisation la plus tardive
- 00:58:28 : le plus bel objet visible dans un musée
- 01:00:51 : combien ça coûte
- 01:02:40 : la meilleure représentation au cinéma
FAQ
Qui est Jérémy Clément ?
Jérémy Clément est maître de conférences en histoire ancienne à l’université Paris-Nanterre. Spécialiste de la cavalerie dans le monde grec et hellénistique, il s’est intéressé aux éléphants de guerre à travers les chasses organisées par le royaume lagide d’Égypte, et a codirigé en 2023 un numéro de la revue HiMA sur les animaux combattants dans l’Antiquité.
Comment les éléphants de guerre étaient-ils utilisés dans l’Antiquité ?
Selon Jérémy Clément, les Indiens les plaçaient devant leur centre pour enfoncer l’infanterie. Les généraux hellénistiques ont surtout préféré les déployer aux ailes contre la cavalerie, que les chevaux terrifiés ne pouvaient approcher, comme rideau défensif ou pour désorganiser l’adversaire avant la charge, avec une tourelle portant jusqu’à trois combattants.
Les éléphants d’Hannibal ont-ils été décisifs ?
Non, d’après l’invité. Ce sont surtout les cavaliers numides et les manœuvres d’enveloppement qui ont fait la force d’Hannibal. Ses éléphants ont presque tous succombé après la traversée des Alpes, en 218, et il n’en restait plus qu’un après la bataille de la Trébie. Ils ont en revanche durablement marqué les esprits.
Pourquoi les Romains ont-ils renoncé aux éléphants de guerre ?
Jérémy Clément y voit un choix culturel et tactique, non une preuve d’inefficacité. Les Romains les ont utilisés contre la Macédoine, ont désarmé les Séleucides de leurs éléphants et César prévoyait d’en employer contre les Parthes. Mais après environ 150 ans d’hésitation, Rome a cessé de s’en servir et a imposé le récit d’une arme orientale inutile.
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