
Thomas Vaisset, maître de conférences à l'Université du Havre et historien de la guerre navale, retrace avec Alexandre Jubelin et André Loez l'histoire du blocus, ce mot facile à proclamer et si difficile à tenir. Du droit forgé au XIXe siècle au blocus du canal d'Otrante en 1914, de la guerre de Sécession à la crise de Cuba, il éclaire la situation au détroit d'Ormuz, où deux puissances se bloquent mutuellement et où le libre passage tend à devenir un péage.
Un acte de guerre défini par le droit
Dans ce numéro du Fil de l’épée, la série d’histoire militaire du Collimateur, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent Thomas Vaisset, maître de conférences à l’Université du Havre et historien de la guerre navale au XXe siècle, pour se demander si ce qui se passe au détroit d’Ormuz mérite le nom de blocus. Thomas Vaisset définit d’abord le blocus comme un acte de guerre : une opération qui vise à empêcher les flux humains et matériels vers et depuis une zone délimitée, un port dans le cas maritime. Le droit s’est fixé avec la déclaration de Paris, à la fin de la guerre de Crimée, puis la déclaration de Londres de 1909 : pour être légal, un blocus doit être effectif, notifié avec une date et une zone, et laisser aux neutres le temps de partir. Il oppose la conception britannique d’un blocus « de papier », déclaratoire, assorti d’un droit de suite qui permet d’intercepter un navire très loin de la zone, à celle des puissances continentales, dont la France, qui exigent des forces physiquement présentes. Il distingue aussi le blocus militaire, qui enferme une flotte, du blocus commercial, qui frappe surtout les neutres et pose la question de la contrebande : un explosif est saisissable, mais qu’en est-il du coton ?
Les participants soulignent le fond stratégique de la période, de la puissance maritime à l’idée de Julian Corbett selon laquelle la guerre sur mer est une guerre des communications.
Otrante, la mer du Nord et la guerre aux civils
Thomas Vaisset a étudié le blocus du canal d’Otrante par la Marine nationale en 1914 et 1915. Il montre que la vapeur n’a pas rendu le blocus plus facile : le ravitaillement en charbon, l’absence de logistique, puis les sous-marins, les mines et les torpilles exposent les grandes unités, si bien que la ligne de blocus recule vers la mer Ionienne après le torpillage du navire amiral de la flotte française en décembre 1914. Il raconte aussi la déception des officiers, préparés à une bataille décisive et réduits à « briquer la mer », jusqu’à ce que l’abnégation dans les tâches obscures devienne une nouvelle forme d’honneur. L’épisode revient sur le plan Anaconda de l’Union pendant la guerre de Sécession, où, à Charleston, une grande majorité des tentatives de forcer le blocus réussissaient selon l’invité, puis sur le blocus allié de l’Allemagne : Thomas Vaisset juge le chiffre de 800 000 morts avancé par la propagande allemande exagéré, sans nier les effets réels sur les civils, et y voit une marque de la totalisation de la guerre. Il évoque enfin la guerre sous-marine allemande et le blocus britannique de la France de Vichy, proclamé à l’été 1940 mais très peu appliqué.
La crise de Cuba d’octobre 1962 sert de cas d’école : les États-Unis parlent de « quarantaine » pour éviter le mot de blocus, et les participants rappellent combien la situation a failli déraper.
Ormuz, un blocus contre un blocus
Pour la période récente, l’épisode distingue blocus et embargo, à propos de l’Irak après la guerre du Golfe, évoque les zones d’exclusion aérienne et le cas de Gaza, où les juristes débattent de la qualification. À Ormuz, Thomas Vaisset décrit un « blocus contre blocus » à la fois employé et peu assumé, puisque le mot implique un état de guerre. Ses effets sont pourtant tangibles : les compagnies maritimes renoncent à passer ou recourent à des subterfuges, et le passage libre dans un détroit international tend à devenir un péage, précédent qui pourrait inspirer d’autres États, à Malacca ou ailleurs. Alexandre Jubelin rappelle qu’il suffit de déclarer un blocus et de faire assez peur pour arrêter le trafic, car les marins marchands ne sont pas des militaires et naviguent souvent sous pavillon de complaisance. Les participants concluent sur l’érosion du droit international, qui ne fonctionne que lorsqu’une puissance dominante garantit la liberté des mers.
L’émission se termine sur une lecture conseillée, un roman des aventures du capitaine Hornblower qui raconte la routine d’un blocus devant Brest.
Les références de l’épisode
- « Interdire la mer ou s’interdire la mer ? La Marine nationale et le blocus du canal d’Otrante (août 1914 à mai 1915) » : article de Thomas Vaisset paru chez Economica en 2014.
- « Nuclear Folly: A History of the Cuban Missile Crisis », Serhii Plokhy : livre sur la crise de Cuba conseillé pendant l’émission.
- « Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècles) », Arnaud Orain : ouvrage cité sur la contestation de la puissance maritime américaine.
- « Naval Blockade », Magne Frostad : article de juriste cité en bibliographie.
- « Theories of Naval Blockades and Their Application in the Twenty-First Century » : article de la Naval War College Review cité en bibliographie.
- Déclaration de Londres de 1909 : texte qui tente de fixer le droit du blocus.
- Plan Anaconda : stratégie de blocus de la Confédération par l’Union pendant la guerre de Sécession.
- Crise des missiles de Cuba (1962) : la « quarantaine » imposée par les États-Unis.
- Julian Corbett : stratège britannique qui voit la guerre sur mer comme une guerre des communications.
- « Seul maître à bord » : roman de la série du capitaine Hornblower conseillé en fin d’émission.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’émission et de Thomas Vaisset
- 00:02:05 : ce qu’est un blocus
- 00:02:29 : le droit du blocus, de la déclaration de Paris à celle de Londres
- 00:05:04 : naissance du blocus naval à l’époque moderne
- 00:06:27 : blocus britannique de papier contre blocus effectif des puissances continentales
- 00:09:02 : blocus militaire et blocus commercial pendant la Première Guerre mondiale
- 00:14:04 : le cadre stratégique, de la puissance maritime à Julian Corbett
- 00:19:00 : le blocus du canal d’Otrante en 1914 et 1915
- 00:22:04 : sous-marins, mines et torpilles contre les bloqueurs
- 00:25:05 : le plan Anaconda pendant la guerre de Sécession
- 00:29:22 : la déception des marins français face à la routine du blocus
- 00:32:08 : l’impact du blocus sur les populations civiles allemandes
- 00:35:53 : le blocus britannique de la France pendant la Seconde Guerre mondiale
- 00:41:09 : du blocus de Berlin à la crise de Cuba
- 00:45:44 : blocus politiques, embargo sur l’Irak et zones d’exclusion aérienne
- 00:48:44 : le cas de Gaza et les débats juridiques
- 00:51:07 : Ormuz, un blocus contre un blocus
- 00:59:04 : l’érosion du droit international
- 01:01:28 : un conseil de lecture pour finir
FAQ
Qu’est-ce qu’un blocus naval en droit international ?
Selon Thomas Vaisset, c’est un acte de guerre qui vise à empêcher les flux vers et depuis une zone, le plus souvent un port. Depuis la déclaration de Paris et celle de Londres de 1909, un blocus légal doit être effectif, notifié avec une date et une zone précises, et laisser aux navires neutres un délai pour quitter la zone.
Pourquoi le blocus du canal d’Otrante a-t-il été difficile en 1914 ?
Thomas Vaisset explique que la Marine nationale manquait de logistique pour ravitailler en charbon des navires très gourmands, et que les sous-marins, les mines et les torpilles rendaient dangereuse toute présence fixe. Après le torpillage du navire amiral en décembre 1914, la ligne de blocus a reculé vers la mer Ionienne pour protéger les grandes unités.
Le blocus allié a-t-il affamé l’Allemagne en 1914-1918 ?
Le chiffre de 800 000 morts diffusé par la propagande allemande puis nazie est, selon Thomas Vaisset, exagéré, car la mauvaise gestion du ravitaillement par l’armée allemande a aussi joué. Il serait tout aussi faux de nier ses effets : le blocus a durement touché les civils et illustre la totalisation de la Première Guerre mondiale.
Ce qui se passe à Ormuz est-il un blocus ?
Pour Thomas Vaisset, c’est un « blocus contre blocus » mal assumé, car le mot implique un état de guerre. Peu de navires ont été visés, mais la seule déclaration suffit à faire fuir les compagnies maritimes. Il s’inquiète de la transformation du libre passage en péage, un précédent pour d’autres détroits internationaux.
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