
Denis Leroux, historien, auteur d'« Une armée révolutionnaire. Contre-insurrection et subversion militaire pendant la guerre d'Algérie » (La Découverte, 2026), répond à Alexandre Jubelin et André Loez dans Le Fil de l'épée, l'émission d'histoire militaire du Collimateur. À partir des archives du 5e bureau, chargé de l'action psychologique, il raconte comment des officiers marqués par l'Indochine et la captivité chez le Viet Minh ont voulu retourner contre le FLN les méthodes de la guerre révolutionnaire, jusqu'au 13 mai 1958 et à la dissolution du bureau en 1960.
Des officiers qui se disent révolutionnaires
Dans cet épisode du Fil de l’épée, coproduit par Le Collimateur et Paroles d’histoire, l’historien Denis Leroux présente à Alexandre Jubelin et André Loez sa thèse, devenue le livre « Une armée révolutionnaire », préfacé par Raphaël Branche. Entré dans le sujet par les quelque 200 à 250 cartons d’archives du 5e bureau, le bureau d’action psychologique propre à l’armée française en Algérie, il dit avoir été étonné d’y trouver des militaires qui se revendiquent révolutionnaires. Il a identifié environ 150 officiers passés par ce bureau et étudié 70 dossiers de carrière. Leur génération a connu vingt ans de guerre, de 1939 à 1962 : une Résistance souvent tardive, l’armée d’Afrique, parfois la captivité, puis l’Indochine. C’est là, explique-t-il, qu’ils découvrent la doctrine du Viet Minh inspirée de la guerre révolutionnaire maoïste : encadrement des masses, hiérarchies parallèles, montée en puissance jusqu’à la guerre conventionnelle. Beaucoup ont subi la rééducation politique du camp n° 1, où, selon lui, un officier sur deux est mort ; l’armée recrutera spécifiquement ces anciens prisonniers à partir de l’été 1956.
Le mot « révolutionnaire » a selon lui trois sens : appliquer les méthodes de l’adversaire, révolutionner une institution jugée responsable des défaites de 1940 et 1954, et transformer l’Algérie coloniale en une « Algérie nouvelle ».
Action psychologique et violence de guerre
Denis Leroux décrit le rôle du colonel Charles Lacheroy, conférencier charismatique qui convainc les autorités militaires et civiles, dont Maurice Bourgès-Maunoury, de créer un service d’action psychologique. Sa première cible, souligne-t-il, n’est pas la population algérienne mais l’armée elle-même et les appelés, que l’on craint de voir gagnés par le communisme. Le corps des officiers itinérants voulu par Robert Lacoste court-circuite la hiérarchie, à la manière de commissaires politiques. Le projet d’« Algérie nouvelle », qui promet l’égalité des droits, relève pour lui d’une logique largement tactique, opposée à la propagande du FLN. Sur le terrain, il observe que l’arrivée du vocabulaire de l’action psychologique dans les journaux de marche coïncide avec des pics de violence : arrestations de masse, interrogatoires, exécutions. Il cite l’opération Pilote, dans la région d’Orléansville, où il compte environ 500 morts dans les journaux de marche en un an et demi, jusqu’en mai 1958, pour un quartier de 40 000 habitants, et le massacre d’Oudjehane, étudié par Claire Mauss-Copeaux. Il évoque aussi les faux documents fabriqués pour exagérer l’influence communiste au sein du FLN, dont la plateforme de la Soummam affirmait pourtant ne pas être communiste, et les camps de rééducation pour Algériens, qu’il juge être un échec complet.
Il relie enfin ces camps à la « bleuite », l’intoxication qui provoqua de violentes purges au sein du FLN, en estimant qu’il y eut aussi de réelles tentatives d’infiltration.
Du 13 mai 1958 à la dissolution
Les officiers du 5e bureau ne sont pas gaullistes, insiste Denis Leroux, mais ils voient sans regret tomber la IVe République. Les envoyés de Jacques Chaban-Delmas à Alger nouent des contacts avec eux. Leur objectif propre est la « fraternisation » : des manifestations communes de pieds-noirs et d’Algériens sous le drapeau français, mises en scène dès 1957 et culminant le 16 mai 1958 sur le forum d’Alger. Les photographies de l’ECPAD, y compris celles qui n’ont pas été retenues, lui ont permis de voir la chorégraphie de ces mobilisations. Après le retour de Charles de Gaulle, le pouvoir reprend progressivement la main par la gestion du personnel : pour le général, une armée qui n’obéit pas empêche de gouverner. Le 5e bureau est dissous en février 1960, après la semaine des barricades. Peu de ses officiers basculent dans l’OAS ; la plupart poursuivent leur carrière ou profitent des politiques de recasement dans le civil. Il conclut sur Antoine Bonnemaison, résistant devenu responsable de la guerre psychologique au SDECE, dont il a retrouvé les archives, et sur la tentation récurrente de surestimer l’ennemi pour justifier ses méthodes.
Il voit enfin dans cette histoire celle d’une mode institutionnelle, qui offrait aussi des carrières à des officiers coloniaux privés de débouchés par la décolonisation.
Les références de l’épisode
- « Une armée révolutionnaire. Contre-insurrection et subversion militaire pendant la guerre d’Algérie », Denis Leroux (La Découverte, 2026), préface de Raphaël Branche.
- « La source, mémoires d’un massacre : Oudjehane 11 mai 1956 », Claire Mauss-Copeaux (Payot, 2013), sur un massacre de villageois.
- 5e bureau : bureau d’action psychologique de l’armée française en Algérie, dissous en février 1960.
- Charles Lacheroy : colonel, théoricien et conférencier de la guerre révolutionnaire.
- Le général Salan : arrivé à la tête de l’armée en Algérie fin 1956, proche de Charles Lacheroy.
- Opération Pilote : banc d’essai de la guerre révolutionnaire dans la région d’Orléansville.
- Plateforme de la Soummam : texte programmatique du FLN adopté en 1956.
- Camp n° 1 : camp du Viet Minh où étaient détenus et rééduqués les officiers français.
- « Partisans et centurions », d’Élie Tenenbaum (Perrin), cité sur les doctrines contre-insurrectionnelles.
- « De la guerre » n° 1 : revue citée dans la bibliographie de l’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:01:36 : présentation de Denis Leroux et de son livre
- 00:02:32 : les archives du 5e bureau, porte d’entrée de la recherche
- 00:04:33 : la surprise de découvrir des militaires révolutionnaires
- 00:06:16 : une génération de 1939 à 1962 : Résistance, armée d’Afrique, captivité
- 00:10:00 : l’expérience fondamentale de la guerre d’Indochine
- 00:12:22 : la détention et la rééducation politique au camp n° 1
- 00:16:15 : une armée en doute et la révolution interne
- 00:17:48 : l’Algérie nouvelle, une révolution coloniale ?
- 00:21:38 : le miroir communiste et le colonel Charles Lacheroy
- 00:25:28 : l’institutionnalisation de l’action psychologique
- 00:27:46 : les officiers itinérants et la hiérarchie court-circuitée
- 00:29:28 : action psychologique et violence sur le terrain
- 00:33:41 : l’opération Pilote
- 00:35:03 : l’emprise du 5e bureau sur l’institution et l’arrivée de Salan
- 00:37:32 : la fascination mimétique pour l’ennemi et les faux documents
- 00:42:18 : les camps de rééducation pour Algériens
- 00:44:12 : la bleuite et l’infiltration du FLN
- 00:45:38 : le rôle des gaullistes
- 00:48:51 : les fraternisations et le 13 mai 1958
- 00:54:11 : la vacance du pouvoir et les comités de salut public
- 00:57:24 : la reprise en main par de Gaulle
- 01:02:04 : la dissolution du 5e bureau et le devenir de ses officiers
- 01:06:15 : un tabou dans l’armée, des héritages ailleurs
- 01:08:18 : Antoine Bonnemaison, l’artisan secret
- 01:11:41 : surestimer l’ennemi, une constante
FAQ
Qu’était le 5e bureau pendant la guerre d’Algérie ?
C’était le bureau d’action psychologique de l’armée française en Algérie, spécificité de cette guerre selon Denis Leroux. D’abord bureau d’action psychologique, devenu 5e bureau fin 1957, il réunissait environ 150 officiers chargés de la propagande et de la « guerre révolutionnaire ». Il a été dissous en février 1960, après la semaine des barricades.
Pourquoi parle-t-on du moment maoïste de l’armée française ?
Denis Leroux explique que des officiers ont découvert en Indochine la doctrine du Viet Minh, inspirée de la guerre révolutionnaire maoïste, et ont subi sa rééducation politique en captivité. En Algérie, ils ont voulu appliquer ces méthodes contre le FLN : encadrer les masses, créer des hiérarchies parallèles, rééduquer. Ils se disaient eux-mêmes révolutionnaires.
L’action psychologique a-t-elle réduit la violence ?
Non, selon Denis Leroux. Elle était censée permettre une violence plus ciblée, mais il observe dans les journaux de marche que l’arrivée de son vocabulaire coïncide avec des pics d’arrestations, d’interrogatoires et d’exécutions. Dans l’opération Pilote, il relève environ 500 morts en un an et demi, jusqu’en mai 1958, pour un quartier de 40 000 habitants.
Quel rôle le 5e bureau a-t-il joué le 13 mai 1958 ?
Selon Denis Leroux, ses officiers, sans être gaullistes, ont organisé les « fraternisations » entre pieds-noirs et Algériens, dont celle du 16 mai 1958 sur le forum d’Alger, largement photographiée pour la propagande. Ces mises en scène ont servi le retour de Charles de Gaulle, qui a ensuite repris l’armée en main.
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