
Olivier Schmitt, professeur au Collège royal de défense du Danemark, inaugure avec Alexandre Jubelin un format du Collimateur consacré aux concepts des relations internationales, version audio de son substack. Premier sujet : le dilemme de sécurité, souvent cité, rarement compris. Il en retrace l'origine, distingue le dilemme d'interprétation du dilemme de réaction et montre pourquoi tout dépend des motivations réelles d'un État. Il applique la grille aux débats des années 2010 sur la Russie et au réarmement européen.
Deux États défensifs pris dans une spirale
Olivier Schmitt, professeur au Collège royal de défense du Danemark, explique à Alexandre Jubelin ce qu’est un dilemme de sécurité : la situation dans laquelle deux acteurs aux intentions défensives se retrouvent en conflit, parce que les mesures que chacun prend pour se protéger sont lues par l’autre comme offensives. Le concept, formulé dans les années 1950 par John Herz, part d’un constat des réalistes : le système international est anarchique, sans autorité capable d’imposer la loi comme la police le fait à l’intérieur d’un État. D’où une peur mutuelle nourrie par deux mécanismes : un missile ou un char peut servir à se défendre comme à attaquer, et personne ne connaît avec certitude les intentions de l’autre, d’autant que les États dissimulent, bluffent ou mentent. La littérature distingue aujourd’hui deux dilemmes : celui de l’interprétation (les actes de l’autre sont-ils offensifs ?) puis celui de la réaction, entre apaisement et course aux armements, la posture de la colombe contre celle du faucon. Le chercheur Charles Glaser ajoute une troisième dimension, les motivations profondes : face à un État « vorace », qui veut changer le statu quo, la coopération passe pour de la faiblesse et encourage l’agression ; face à un État motivé par la sécurité, la fermeté déclenche au contraire la spirale, et il faut miser sur le contrôle des armements et la vérification mutuelle. Selon Olivier Schmitt, les débats des années 2010 sur la Russie portaient en réalité sur ce diagnostic : des gens raisonnables pouvaient trouver des arguments dans les deux sens, comme l’illustre le bouclier antimissile de l’OTAN, défensif par nature mais perçu comme menaçant.
Lui-même dit avoir conclu, à partir de ses travaux sur l’attitude des diplomates russes dans les négociations de maîtrise des armements, que la Russie était un État principalement vorace, et estime que le réarmement européen relève aujourd’hui de la dissuasion, non d’un dilemme de sécurité. Il conclut qu’on reconnaît celui qui n’a pas compris le concept à ce qu’il l’applique à tout conflit, sans se demander si les deux camps ont vraiment des intentions défensives.
Pour aller plus loin
- Le substack d’Olivier Schmitt sur les concepts en relations internationales
- L’article d’Olivier Schmitt sur le dilemme de sécurité
- Le site du Collimateur
Les références de l’épisode
- « Pourquoi Poutine est notre allié ? Anatomie d’une passion française », Olivier Schmitt, Hikari Éditions, 2017 : un titre que l’animateur rappelle comme une antiphrase.
- John Herz : le chercheur qui a formulé le concept de dilemme de sécurité dans les années 1950.
- Charles Glaser : auteur de la distinction entre États voraces et États motivés par la sécurité.
- OTAN : son extension et son bouclier antimissile, au centre des débats sur les intentions russes.
- Pacte de Varsovie : les anciens satellites sur lesquels la Russie chercherait à rétablir sa domination, selon l’invité.
- Collège royal de défense du Danemark : l’institution où enseigne Olivier Schmitt.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : un nouveau format consacré aux concepts des relations internationales
- 00:01:11 : le substack d’Olivier Schmitt et l’idée de le transposer en audio
- 00:03:00 : le lieu commun sur le dilemme de sécurité
- 00:03:53 : définition : deux acteurs défensifs dans une spirale involontaire
- 00:04:21 : John Herz, l’anarchie internationale et la peur mutuelle
- 00:05:24 : l’ambiguïté des armes et l’incertitude sur les intentions
- 00:07:19 : dilemme d’interprétation et dilemme de réaction, colombe contre faucon
- 00:08:49 : États voraces et États motivés par la sécurité selon Charles Glaser
- 00:10:51 : application aux débats des années 2010 sur la Russie
- 00:12:49 : le bouclier antimissile de l’OTAN, défensif mais menaçant
- 00:13:39 : ses travaux sur la Russie et la maîtrise des armements
- 00:16:22 : le dilemme dans les relations très dissymétriques, équilibrage et alliances
- 00:18:13 : quand ce n’est pas un dilemme : l’agression et la compétition coloniale
- 00:19:47 : réarmement européen et dissuasion face à la Russie
- 00:21:42 : reconnaître un mauvais usage du concept
FAQ
Qu’est-ce qu’un dilemme de sécurité ?
C’est la situation où deux États aux intentions défensives entrent en conflit sans l’avoir voulu, parce que chacun interprète comme offensives les mesures défensives de l’autre. Selon Olivier Schmitt, elle naît de l’impossibilité de distinguer armes offensives et défensives et de l’incertitude sur les intentions d’autrui.
Qui a inventé le concept de dilemme de sécurité ?
Olivier Schmitt l’attribue à John Herz, qui l’a formulé dans les années 1950 dans la tradition réaliste. Pour Herz, l’anarchie du système international, sans police ni autorité supérieure, place les États dans une peur mutuelle permanente, qui structure les relations internationales.
Quelle différence entre un État vorace et un État motivé par la sécurité ?
Selon la distinction de Charles Glaser présentée dans l’épisode, l’État vorace veut modifier le statu quo, pour des raisons historiques ou idéologiques, alors que l’État motivé par la sécurité veut le maintenir. La bonne réponse en dépend : la coopération encourage le premier, la fermeté inquiète inutilement le second.
Le réarmement européen crée-t-il un dilemme de sécurité avec la Russie ?
Non, selon Olivier Schmitt, qui juge la Russie principalement vorace et radicalisée depuis 2022. Il y voit une logique de dissuasion : la priorité des Européens serait de rétablir une dissuasion crédible plutôt que de chercher à apaiser les intentions russes. Il reconnaît que des analystes raisonnables ont pu en juger autrement.
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