
Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste du djihadisme, est l'invité d'Alexandre Jubelin pour le deuxième épisode de « Zone d'affrontements », la série du Collimateur consacrée au Sahel et au terrorisme. Il décortique l'attaque de l'État islamique contre l'aéroport de Niamey, explique pourquoi l'État islamique et le JNIM se font la guerre, décrit la stratégie du JNIM au Mali et la place possible de la France, puis analyse la Syrie : chute du nord-est kurde, clans arabes, alaouites et menace persistante de l'État islamique.
Niamey, un saut de capacité pour l’État islamique au Sahel
Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste du djihadisme, fait le point avec Alexandre Jubelin, dans le deuxième épisode de la série « Zone d’affrontements » du Collimateur, sur la situation sécuritaire du Sahel puis de la Syrie. Il commence par l’attaque de l’État islamique contre l’aéroport de Niamey, au Niger, qu’il présente comme « un marqueur dans le temps » des capacités de sa filiale sahélienne. Selon lui, il s’agit d’une opération militaire préparée : surveillance de l’aéroport, repérage d’une entrée mal gardée à l’est, portail ouvert de l’intérieur, appui de mortier, cibles désignées à l’avance dans les hangars où se trouvaient des avions de surveillance et des hélicoptères, puis retrait après environ deux heures, avec une vingtaine de motos. Il relève sur la vidéo diffusée par le groupe des combattants parlant arabe, peul et kanouri, signe d’un apport venu de la région du lac Tchad. L’attaque montre aussi, à ses yeux, l’incapacité de la junte nigérienne, qui a accusé la France. Il écarte l’hypothèse d’une attaque visant le stock d’uranium, le « yellow cake », entreposé à l’aéroport, dont l’État islamique s’est moqué dans sa communication. Au Burkina Faso, la situation est selon lui la plus mouvante : l’État islamique et le JNIM, la filiale d’Al-Qaïda, s’y affrontent en batailles rangées, alors qu’ils s’évitent au Niger et se sont partagé le terrain au Mali. Il insiste sur ce point : le conflit le plus important pour ces deux groupes est celui qui les oppose l’un à l’autre, avec une attrition « phénoménale » depuis 2019.
Au Mali, le JNIM maintient sa pression autour de Bamako sans pouvoir, selon l’invité, y entrer seul. Il multiplie les accords locaux avec les commandants militaires et les services de renseignement, cherche à gagner les cœurs et les esprits, et accepte désormais qu’une figure religieuse malienne en exil serve de garant à des discussions avec l’opposition.
Ce que peut encore la France
Sur le rôle de la France, Wassim Nasr estime qu’elle n’aura pas de rôle direct dans une stabilisation du Mali, mais qu’elle peut laisser les mains libres aux oppositions et aux pays de la région s’ils veulent négocier avec le JNIM. Le retrait des armées françaises du terrain, dit-il, laisse paradoxalement plus de latitude à la diplomatie. Il cite le précédent des négociations avec les talibans et l’exemple syrien, où un groupe qui se désengage du djihad international peut être réintégré dans le jeu des nations. Il évoque aussi le coup d’État empêché au Bénin, qu’il juge pas plus sophistiqué que ceux du Burkina Faso et du Niger, la différence tenant selon lui à une décision politique française.
Pour lui, ce ne sont pas les armées ni les milices du Niger, du Burkina Faso ou du Mali qui freinent l’expansion de l’État islamique, mais le JNIM.
Syrie : Kurdes, clans arabes et menace de l’État islamique
La seconde partie porte sur la Syrie, où Wassim Nasr s’est rendu à plusieurs reprises, notamment en décembre. Il revient sur la mort de deux soldats américains et d’un interprète à Palmyre, qu’il décrit comme une attaque de l’intérieur par un membre des forces de l’ordre syriennes récemment recruté, non revendiquée par l’État islamique, et sur les frappes américaines qui ont suivi contre la logistique du groupe dans le désert. Il explique la chute rapide du nord-est tenu par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à commandement kurde, par le retournement de combattants arabes, majoritaires dans leurs rangs selon lui à plus de 80 %, qui se reconnaissent davantage dans le nouveau pouvoir de Damas que dans un projet autonomiste kurde. Il rappelle avoir alerté sur ce risque lors d’une audition au Sénat le 1er octobre et dans un article publié par France 24 le 13 janvier. Les FDS ont perdu en 48 heures champs pétroliers, barrages et passages frontaliers, sans massacre de masse selon lui. Il aborde enfin les massacres d’alaouites sur la côte et de druzes dans le sud, la nécessité de « canaliser » les clans armés au profit de l’État, et la menace persistante de l’État islamique, illustrée par l’attentat contre une église de Damas et un attentat déjoué à Alep par un membre des forces de sécurité qui s’est interposé face au kamikaze.
Il termine sur les camps de familles djihadistes vidés et sur le transfert des combattants étrangers vers l’Irak, dont les Français, à partir de novembre 2025 : selon lui, on change de tapis pour y glisser le même problème, et « tout ça aura un prix ».
Au fil de l’épisode
- 00:01:09 : la série « Zone d’affrontements » et le suivi du Sahel
- 00:01:59 : l’attaque de l’État islamique contre l’aéroport de Niamey
- 00:05:18 : effectifs, langues et apport du lac Tchad
- 00:06:48 : ce que l’attaque révèle de la junte nigérienne
- 00:09:10 : l’uranium stocké à l’aéroport
- 00:12:45 : la multiplication des attaques au Burkina Faso
- 00:14:07 : une défection du JNIM vers l’État islamique
- 00:16:13 : la guerre entre l’État islamique et le JNIM
- 00:20:49 : le Mali et la pression autour de Bamako
- 00:23:27 : les accords locaux du JNIM
- 00:27:58 : l’opposition malienne en exil et un garant religieux
- 00:34:18 : quelle place pour la France ?
- 00:37:50 : la Syrie après le retrait américain
- 00:39:15 : l’attaque de Palmyre
- 00:44:14 : les clans arabes et la chute du nord-est kurde
- 00:51:18 : alaouites, druzes et clans armés
- 00:54:39 : la menace de l’État islamique en Syrie
- 00:59:02 : camps de familles et transfert des djihadistes vers l’Irak
FAQ
Qui est Wassim Nasr ?
Wassim Nasr est journaliste à France 24, spécialiste des mouvements djihadistes. Dans cet épisode du Collimateur, il analyse la situation au Sahel et en Syrie à partir de ses sources et de ses déplacements, notamment en Syrie en décembre, et rappelle avoir été auditionné au Sénat le 1er octobre sur les forces kurdes.
Pourquoi l’attaque de l’aéroport de Niamey est-elle un tournant ?
Selon Wassim Nasr, l’attaque montre un saut de capacité de l’État islamique au Sahel : surveillance préalable, entrée par une brèche, appui de mortier, cibles choisies à l’avance et, surtout, retrait coordonné après environ deux heures. Il souligne que d’autres attaques comparables s’étaient terminées par la mort de tous les assaillants.
L’État islamique et le JNIM sont-ils alliés au Sahel ?
Non, répond Wassim Nasr. Les deux groupes se combattent en batailles rangées au Burkina Faso, s’évitent au Niger où le terrain est encore à prendre, et se sont partagé des zones au Mali. Il juge que leur conflit mutuel est leur combat le plus important pour leur survie, et que l’idée d’une alliance entre eux est caduque.
Pourquoi les Forces démocratiques syriennes ont-elles perdu le nord-est si vite ?
D’après Wassim Nasr, une grande partie des combattants des FDS, majoritairement arabes, ont changé de camp parce qu’ils se reconnaissaient davantage dans le nouveau pouvoir de Damas que dans un projet autonomiste kurde. Les États-Unis ayant fait le choix de Damas, le nord-est est tombé en 48 heures, avec peu de combats.
Le fond des mers et ses usages stratégiques
27 Oct
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie
29 Sep
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]
25 Sep
Tsars et tsarines de Russie – Anna Moretti
30 Oct
Le Japon face au défi Trump. Avec Robert Dujarric | Entretiens géopo
28 Oct
Sauver le yen, servir les États-Unis ?
28 Oct
Arnaud Attia : « L’Europe n’est pas éternellement vouée à subir les assauts des Américains et des Chinois »
26 Oct
Ebola, Covid, peste : le monde au risque des pandémies
26 Oct
Brésil : victoire de Lula
26 Oct
Inde-Pakistan : quels équilibres stratégiques après l’opération Sindoor ?
23 Oct
Le Vatican insolite – Caroline Pigozzi
23 Oct
La Hongrie : Entre continuités stratégiques et changement politique
22 Oct
La Roumanie : État pivot du flanc sud-est de l’OTAN
22 Oct
Gaza : dialogue entre un humanitaire et une rabbine. Avec Jean-François Corty et Nava Hefetz | Entretiens géopo
21 Oct
Géopolitique de Paris
20 Oct
