
Victor Violier, chercheur en politique comparée, sociologie militaire et des institutions à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), répond à Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Spécialiste des cadres politiques et militaires russes, il retrace la fabrique des élites, des écoles du parti soviétiques à l'Académie présidentielle d'aujourd'hui, et ce que la guerre en Ukraine a révélé de leur loyauté : radicalisation, silence des libéraux, rébellion de Wagner, purges au ministère de la Défense et question du retour des combattants.
Des écoles du parti à la nomenklatura
Victor Violier, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et chercheur associé à l’ISP, part d’une idée simple rappelée par Alexandre Jubelin : aucun pouvoir, aussi absolu soit-il, ne s’exerce sans ses relais. Le chercheur reprend la distinction de Max Weber entre pouvoir et domination, cette dernière étant un pouvoir consenti. Après la révolution, le pouvoir bolchevique doit d’abord composer avec les « spécialistes bourgeois » de l’ancienne élite, avant de vouloir les remplacer par des hommes loyaux. Il crée pour cela un réseau d’écoles du parti, puis, en 1946, après les purges et les pertes de la guerre, l’Académie des sciences sociales près le comité central, qui accueille les meilleurs éléments pour une thèse. Dans les années 1970 s’y ajoute l’Académie de l’économie nationale, chargée de combler les lacunes des cadres en économie. Ces écoles sont des lieux privilégiés : d’anciens élèves lui ont raconté qu’ils y allaient « comme ils allaient au théâtre », dans leurs plus beaux habits ; celle de Leningrad occupait un palais de la fin du XVIIIe siècle qui avait abrité la première Douma. La nomenklatura, explique-t-il, est à la fois un système de recrutement, une liste de fonctions accessibles sur recommandation du parti, et le groupe social privilégié qui en naît et devient une force conservatrice. Après Staline, les purges cessent et ce groupe reste très stable pendant des décennies : la période brejnévienne passe pour l’âge d’or de la bureaucratie.
Pour lui, la chute de l’URSS peut aussi se lire comme une crise des cadres, incapables de poser correctement les problèmes de la société soviétique et bloquant la promotion des nouvelles générations.
Après 1991, une continuité plus forte qu’on ne le croit
Le chercheur nuance l’idée d’un renouvellement massif des élites dans les années 1990. Là où la transition a été négociée, comme en Pologne, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie, une élite d’opposition a émergé ; en Russie, comme en Ukraine, en Biélorussie ou en Roumanie, la transition a pris la forme d’une « révolution de palais ». Il cite des chiffres : en 1993, seulement 10 % de nouveaux venus parmi 3 600 membres de l’élite, et, au milieu des années 1990, 75 % de l’administration présidentielle et 80 % des élites régionales issues de la nomenklatura soviétique. Les nouvelles élites économiques viennent souvent de la reconversion d’anciens cadres, qui avaient le capital social nécessaire pour profiter des privatisations. Les écoles du parti deviennent des académies du service public, et l’administration se convertit au nouveau management public, que le chercheur décrit comme un mouvement international qui s’est très bien accommodé des pratiques autoritaires. Avec Vladimir Poutine, l’État revient : création dès mai 2000 de districts fédéraux dirigés par des « superpréfets », naissance du parti Russie unie, puis, à la fin des années 2000, sous la présidence de Dmitri Medvedev, la création de l’Académie russe de l’économie nationale et de l’administration publique. Cette « Académie présidentielle » regroupe une cinquantaine de filiales et forme plus de 200 000 cadres par an. Les « réserves de cadres », mises en œuvre à la fin des années 2010, rappellent selon lui la nomenklatura : repérer des candidats, souvent d’origine modeste, qui devront leur ascension au régime. Lors de son enquête, il a entendu partout la même chose : on y sert « l’équipe au pouvoir », pas l’intérêt général.
L’académie sert aussi, selon lui, à forger un esprit de corps et à canaliser les conflits au sommet de l’État, car il existe une compétition politique en Russie, cantonnée à certains espaces.
La guerre, révélateur de la loyauté
L’invasion de l’Ukraine en 2022 a mis à l’épreuve cette architecture. Avant la guerre, le pouvoir nommait des gouverneurs technocrates, jeunes et sans ancrage local ; depuis, ils restent plus longtemps en place et gèrent pour l’État fédéral une partie des conséquences de la guerre, de la mobilisation aux indemnisations des familles, ce qui pourrait à terme renforcer leur poids régional. Le recteur de l’Académie présidentielle est arrêté en juin 2022, officiellement pour une affaire de détournement de fonds, mais selon le chercheur surtout pour ne pas avoir signé l’appel des recteurs en soutien à la guerre. Les « libéraux systémiques », favorables à de bonnes relations avec l’Occident, ont été réduits au silence, tandis que les blogueurs militaires ont contribué à radicaliser le consensus. La rébellion du chef de Wagner, Prigojine, en juin 2023 a montré des élites attentistes, qui calculent le rapport entre les risques de la défection et les bénéfices de la loyauté. Suivent des purges : le départ du ministre de la Défense au printemps 2024, remplacé par un ministre réputé meilleur gestionnaire, puis l’éviction de tout son clan, avec, selon le chercheur, plus d’une centaine d’arrestations de hauts fonctionnaires ou de hauts gradés pour corruption. Il évoque aussi la lassitude d’une partie des élites face à une guerre qui dure et à une économie sous tension.
Reste la question des anciens combattants. Le pouvoir a lancé le programme « Le temps des héros » pour en promouvoir certains dans l’élite, mais le chercheur le juge pour l’instant « cosmétique » et souligne que l’exemple des guerres de Tchétchénie n’invite pas à l’optimisme sur la réintégration des combattants.
Pour aller plus loin
- L’étude de Victor Violier pour l’IRSEM
- Une publication du Russia Program sur la politique des cadres en Russie
Les références de l’épisode
- Académie des sciences sociales près le comité central du Parti communiste : créée en 1946 pour former l’élite des cadres soviétiques.
- Académie russe de l’économie nationale et de l’administration publique : l’« Académie présidentielle », qui forme plus de 200 000 cadres par an.
- Max Weber : sa distinction entre pouvoir et domination ouvre l’analyse.
- Pierre Bourdieu : son concept d’école du pouvoir est évoqué à propos de l’esprit de corps.
- Le temps des héros : programme russe de promotion d’anciens combattants dans l’élite.
Au fil de l’épisode
- 00:00:46 : les relais du pouvoir, deux ans après la rébellion de Wagner
- 00:03:00 : les élites soviétiques et leur formation
- 00:07:45 : la nomenklatura, système de recrutement et groupe social
- 00:13:48 : la chute de l’URSS, une crise des cadres
- 00:15:00 : le remodèlement des élites au moment de la chute de l’URSS
- 00:23:58 : la conversion au nouveau management public
- 00:28:00 : le changement avec l’arrivée de Vladimir Poutine
- 00:31:02 : l’Académie présidentielle et les réserves de cadres
- 00:39:00 : l’invasion de l’Ukraine et le révélateur de la loyauté des élites
- 00:45:22 : la rébellion de Prigojine et l’attentisme des élites
- 00:49:23 : le retour des purges
- 00:56:38 : la place des anciens combattants dans l’élite
FAQ
Qui est Victor Violier ?
Victor Violier est chercheur en politique comparée, sociologie militaire et des institutions à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et chercheur associé à l’ISP. Spécialiste des cadres politiques et militaires russes, il a consacré sa thèse aux écoles du parti et a enquêté à l’Académie présidentielle russe.
Qu’est-ce que la nomenklatura soviétique ?
Selon Victor Violier, c’est à la fois une liste de fonctions importantes, dans l’administration, les entreprises, la presse ou l’armée, accessibles seulement sur recommandation du parti, et le groupe social privilégié qui en est issu. Ce groupe, très stable après Staline, est devenu une force conservatrice attachée au maintien du système.
Comment le pouvoir russe forme-t-il ses cadres aujourd’hui ?
Par l’Académie russe de l’économie nationale et de l’administration publique, dite Académie présidentielle, qui regroupe une cinquantaine de filiales et forme plus de 200 000 cadres par an. Les réserves de cadres y repèrent de futurs dirigeants loyaux, qui devront leur ascension au régime, explique le chercheur.
Qu’a révélé la guerre en Ukraine sur les élites russes ?
Pour Victor Violier, elle a radicalisé le consensus, réduit au silence les libéraux systémiques et montré, lors de la rébellion de Wagner, des élites attentistes qui calculent risques et bénéfices. Elle a aussi ramené les purges, avec plus d’une centaine d’arrestations de hauts responsables pour corruption après le départ du ministre de la Défense.
Le fond des mers et ses usages stratégiques
27 Oct
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie
29 Sep
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]
25 Sep
GUERRE EN EUROPE : Ce que nos armées ne vous disent pas (Révélations d’un ancien militaire)
20 Oct
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers
12 Oct
Trump, Poutine, OTAN, Sabotage : Ce que l’on vous cache
6 Oct
Pierre Lévy : « La Russie est toujours forte de nos faiblesses, divisions, errements »
7 Sep
Guerre en Iran : Amazon visé
28 Juil
Reportage – Eurosatory, au coeur de l’industrie de la défense
23 Juin
OTAN, défense européenne : quel avenir ? Jean-Dominique Merchet
12 Juin
Elsa Vidal : « Dans les élites russes, le parti du silence est majoritaire »
7 Mai
Mer Noire : un espace de tensions
28 Avr
Guerre moderne : ce qui a changé
16 Avr
La guerre en Iran vue de Russie et d’Ukraine. Avec Hugues Pernet | Entretiens géopo
11 Mar
4 ans plus tard : la DefTech depuis la guerre en Ukraine
11 Mar
