
Tara Varma, chercheuse invitée à la Brookings Institution, livre depuis Washington sa dernière chronique de « Zone de turbulences » dans Le Collimateur d'Alexandre Jubelin. Au centre de l'échange : la National Security Strategy publiée par l'administration Trump, dont la section sur l'Europe a frappé les capitales européennes. La chercheuse y lit une demande d'alignement idéologique des alliés, une priorité donnée à l'hémisphère occidental, et revient sur le scandale des frappes contre des bateaux dans les Caraïbes qui fragilise le secrétaire à la Défense Pete Hegseth.
Un document qui codifie une année de signaux
Pour le dernier épisode de la série « Zone de turbulences », consacrée à l’actualité de Washington, Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur Tara Varma, chercheuse invitée à la Brookings Institution, qui s’apprête à rentrer en Europe. Le sujet : la National Security Strategy (NSS), le document cadre de la stratégie de sécurité des États-Unis, publié discrètement un jeudi soir, daté de novembre et diffusé en décembre. Il doit être suivi, rappelle l’animateur, d’une National Defense Strategy plus militaire et d’une revue de la posture des forces, qui dira où les États-Unis placent leurs soldats. Pour la chercheuse, le texte n’est pas surprenant mais il est important : il est « la codification, l’articulation idéologique » de signaux observés toute l’année 2025, depuis le discours du vice-président américain à la conférence de sécurité de Munich, qui désignait comme ennemi de l’Europe non la Russie ni la Chine mais « l’ennemi de l’intérieur ». Elle relève que la Russie y est peu présente, que la relation avec la Chine est réduite à la compétition économique, et y voit la confirmation d’une vision du monde divisée en sphères d’influence. Alexandre Jubelin souligne, lui, que le texte assume que les États-Unis ne peuvent plus jouer partout le rôle de gendarme du monde.
Selon les interlocuteurs républicains qu’elle rencontre, le document viserait surtout le débat intérieur américain ; Tara Varma, elle, invite à le prendre « au pied de la lettre ».
« Promoting European Greatness »
La section intitulée « Promoting European Greatness » est celle qui a le plus marqué en Europe. Tara Varma y lit le thème d’un « effacement civilisationnel » européen lié à l’immigration, qu’elle juge très convergent avec une vision du monde défendue depuis le Kremlin. Le texte, explique-t-elle, attaque les institutions transnationales et les réglementations numériques de l’Union européenne, encourage l’influence des partis qu’il appelle « patriotiques » et conditionne le partage du fardeau militaire au sein de l’OTAN à une convergence politique des alliés. L’animateur y voit une rupture avec ce qui distinguait l’Alliance atlantique du pacte de Varsovie. La chercheuse rapproche cette pression des échecs de politique étrangère de l’administration, qui aurait besoin des Européens pour obtenir les succès promis. Elle cite les élections hongroises du printemps 2026 et la présidentielle française de 2027 comme échéances sur lesquelles Washington voudra peser, et évoque le rôle possible du réseau X. Les États-Unis attendant une OTAN menée par les Européens d’ici 2027, elle plaide pour renforcer les capacités européennes, garder le soutien américain à l’Ukraine, notamment en matière de renseignement, préparer « une voie de sortie » graduée et préserver l’unité européenne face aux tentatives de division.
Elle s’inquiète des réactions européennes qui réduisent la NSS à un document de 30 pages sans conséquence : « c’est à prendre très au sérieux ».
L’hémisphère occidental et les frappes dans les Caraïbes
Le Moyen-Orient et l’Afrique sont traités en quelques lignes ; l’hémisphère occidental devient la priorité, au détriment de l’Indo-Pacifique, avec ce que le texte appelle le corollaire Trump à la doctrine Monroe. Tara Varma relève la contradiction d’un document qui se dit néo-isolationniste tout en annonçant vouloir peser sur les gouvernements européens, et décrit une « logique extractive » qui vise le Canada, le Groenland, le Panama ou le Venezuela. Sur le Venezuela, elle juge claire la volonté de renverser le gouvernement de Nicolas Maduro, tout en doutant que le président veuille une invasion. L’épisode se termine sur le scandale qui occupe Washington : les frappes contre des bateaux présentés comme narcotrafiquants dans les Caraïbes, environ 90 morts selon elle, et en particulier une frappe de septembre suivie d’une seconde sur deux survivants. La chercheuse et l’animateur y voient un crime de guerre. Elle décrit la pression bipartisane au Congrès, la demande de visionner la vidéo du Pentagone, et la façon dont Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, reporte la responsabilité sur l’amiral qui commandait l’opération.
Signe de cette inquiétude, selon elle, les juristes du département de la Défense réclament désormais des mémos de validation avant de conduire ces frappes.
Les références de l’épisode
- National Security Strategy : la stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée en décembre.
- Brookings Institution : le think tank de Washington où Tara Varma est chercheuse invitée.
- Conférence de sécurité de Munich : cadre du discours du vice-président américain contre l’Europe.
- Doctrine Monroe : la doctrine américaine de concentration sur l’hémisphère occidental, que le texte prolonge par un « corollaire Trump ».
- Pete Hegseth : secrétaire américain à la Défense, au centre du scandale des frappes dans les Caraïbes.
- Zone de turbulences : la série du Collimateur consacrée à l’actualité de Washington, dont c’est le septième et dernier épisode avec Tara Varma.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : dernier épisode de Zone de turbulences avec Tara Varma
- 00:02:24 : la National Security Strategy, premier document d’un triptyque
- 00:04:33 : du discours de Munich à la publication du texte
- 00:08:17 : un monde divisé en sphères d’influence
- 00:11:31 : la section « Promoting European Greatness »
- 00:16:07 : le partage du fardeau conditionné à l’alignement politique
- 00:21:33 : l’interview de Donald Trump à Politico
- 00:25:07 : désengagement militaire américain et réponse européenne
- 00:29:05 : les élections hongroises et françaises dans le viseur
- 00:31:25 : une stratégie sans explication publique
- 00:33:38 : Moyen-Orient, Afrique et hémisphère occidental
- 00:35:59 : le corollaire Trump à la doctrine Monroe
- 00:38:08 : les frappes dans les Caraïbes et le Venezuela
- 00:42:14 : la mention du soft power
- 00:47:12 : Pete Hegseth et le scandale de la seconde frappe
- 00:55:14 : conclusion et départ de Washington
FAQ
Qu’est-ce que la National Security Strategy américaine ?
C’est le document cadre qui expose la vision de la sécurité des États-Unis, au sens large, économie comprise. Celle de l’administration Trump, publiée en décembre, est la première d’un ensemble qui doit comprendre une National Defense Strategy, plus militaire, et une revue de la posture des forces américaines dans le monde.
Que dit la stratégie de sécurité américaine sur l’Europe ?
Selon Tara Varma, sa section « Promoting European Greatness » décrit un déclin civilisationnel européen lié à l’immigration, s’en prend aux réglementations de l’Union européenne et soutient les partis qu’elle appelle « patriotiques ». La chercheuse y voit une demande d’alignement idéologique, avec un chantage implicite sur le soutien militaire américain au sein de l’OTAN.
Qu’est-ce que le corollaire Trump à la doctrine Monroe ?
C’est l’expression employée par la National Security Strategy pour faire de l’hémisphère occidental la priorité de la politique de sécurité américaine. D’après Tara Varma, elle s’accompagne d’une logique extractive visant des territoires ou des ressources, du Groenland au Venezuela, et d’une forte présence militaire dans les Caraïbes.
Pourquoi Pete Hegseth est-il mis en cause pour les frappes dans les Caraïbes ?
Une frappe américaine de septembre contre un bateau présenté comme narcotrafiquant aurait été suivie d’une seconde frappe sur deux survivants. Tara Varma qualifie l’acte de crime de guerre et décrit une pression bipartisane au Congrès. Le secrétaire à la Défense dit ne pas avoir été présent au moment de la seconde frappe et en attribue la décision à l’amiral qui commandait.
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