
Le sociologue Mathieu Bock-Côté, auteur de « Les Deux Occidents », est l'invité de Jean-Baptiste Noé dans l'émission de la revue Conflits pour parler d'une histoire mal connue en France : celle des combats intellectuels de la droite américaine. De Robert Taft à Pat Buchanan, des néoconservateurs aux postlibéraux, il explique les rapports de force entre nationalistes, conservateurs et libertariens qui traversent le camp républicain jusqu'à Donald Trump, avant de revenir sur la question de l'indépendance du Québec.
Deux Occidents depuis 1989
Invité de Jean-Baptiste Noé dans l’émission de la revue Conflits, le sociologue Mathieu Bock-Côté, auteur de « Les Deux Occidents » (Presses de la Cité), retrace l’histoire intellectuelle et politique de la droite américaine, mal connue en France selon lui. Il part d’une définition : l’Occident, c’est l’Europe et les terres de son expansion depuis 1492, Amérique du Nord, Australie, Nouvelle-Zélande. Depuis 1989, explique-t-il, un schisme le traverse : d’un côté un Occident universaliste et multiculturaliste, de l’autre la défense des vieilles patries portée par les partis dits populistes. Il décrit aussi la tentation américaine de croire que chaque peuple est « un Américain en attente » et que la démocratie s’exporte, dont il juge le bilan des vingt-cinq dernières années décevant.
Il rappelle que l’identité américaine, longtemps « WASP », s’est élargie au XXe siècle aux catholiques italiens et irlandais, avant une loi d’immigration des années 1960 qui supprime les quotas ethniques.
De Taft à Trump, les mutations du camp républicain
Mathieu Bock-Côté distingue plusieurs âges de la droite américaine. Après le New Deal, les républicains veulent le renverser ; avec la défaite de Robert Taft face à Eisenhower, le conservatisme des années 1950 devient d’abord un anticommunisme. Dans les années 1970, les premiers néoconservateurs, venus de la gauche, mènent une guerre culturelle intérieure contre la contre-culture ; la seconde génération, après 1990, se tourne vers l’exportation de la démocratie. En face, les paléoconservateurs de Pat Buchanan, qui impose le thème de la guerre culturelle lors de son discours de 1992 à la convention républicaine, puis ajoute en 1996 la critique de l’immigration massive et de l’interventionnisme. Il rapporte qu’en 2000, Donald Trump envisageait de se présenter contre Buchanan à la tête du Parti de la réforme. Il passe en revue les familles de pensée sur l’État (libertariens attachés à un État ramené à ses fonctions constitutionnelles, néoconservateurs, postlibéraux du bien commun) et les débats sur les droits des États, abîmés selon lui par la question de la ségrégation.
Il évoque aussi la stratégie de Karl Rove pour conquérir l’électorat hispanique, puis la tentation d’une « sécession inavouée » à droite, abandonnée quand Trump l’emporte et rend à nouveau possible la conquête du gouvernement fédéral.
Trumpisme, think tanks et question québécoise
Pour l’invité, le tournant dans le rapport des droites occidentales à Donald Trump tient aux tarifs douaniers et au Groenland : il y voit une volonté de vassaliser les alliés, et cite un article de Christopher Caldwell dans la Claremont Review of Books. Il prend l’exemple du Canada en 2025, où l’étiquette trumpiste a, selon lui, desservi les conservateurs de Pierre Poilievre au profit du Parti libéral de Mark Carney. Il décrit ensuite l’écosystème des think tanks conservateurs (Heritage Foundation, Hudson Institute, Claremont Institute, Mises Institute, Cato Institute) et le rôle de Russell Kirk, dont « The Conservative Mind » a refondé le conservatisme américain dans les années 1950. La fin de l’entretien porte sur le Québec : les référendums de 1980 et de 1995 (49,4 % pour le oui), la Constitution de 1982 que le Québec n’a pas signée, l’échec de l’accord du lac Meech, et un possible troisième référendum si le Parti québécois revient au pouvoir.
Il conclut sur un regret : les Français, dit-il, n’ont jamais su intégrer le fait québécois à leur imaginaire politique.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Les Deux Occidents » : dernier livre de Mathieu Bock-Côté, paru aux Presses de la Cité.
- Pat Buchanan : figure des paléoconservateurs, candidat aux primaires républicaines de 1992 et 1996.
- Robert Taft : présenté comme le dernier représentant de la vieille droite américaine, battu par Eisenhower.
- Russell Kirk, « The Conservative Mind » : livre des années 1950 qui refonde le conservatisme américain selon l’invité.
- Christopher Caldwell : auteur d’un article sur les tarifs douaniers dans la Claremont Review of Books.
- Heritage Foundation, Hudson Institute, Claremont Institute, Mises Institute, Cato Institute : think tanks du mouvement conservateur cités.
- Karl Rove : stratège républicain de l’époque de George W. Bush.
- Référendums de 1980 et de 1995 sur l’indépendance du Québec, et accord du lac Meech (1987 à 1990).
- Jacques Parizeau : premier ministre du Québec lors du référendum de 1995.
- Alexis de Tocqueville : cité pour son étonnement d’entendre parler français au Canada en 1830-1831.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : présentation de l’émission et de l’invité
- 00:02:04 : qu’est-ce que l’Occident ?
- 00:04:00 : le schisme de 1989 entre deux visions de l’Occident
- 00:05:28 : l’universalisme américain et la diversité du monde
- 00:07:48 : l’évolution de l’identité américaine et la loi d’immigration des années 1960
- 00:10:12 : néoconservateurs, paléoconservateurs et Pat Buchanan
- 00:12:21 : les mutations du Parti républicain depuis le New Deal
- 00:15:42 : Buchanan, la guerre culturelle et Donald Trump en 2000
- 00:18:20 : libertariens, néoconservateurs et postlibéraux face à l’État
- 00:22:23 : fédéralisme et droits des États
- 00:24:20 : Karl Rove, l’électorat hispanique et la tentation néoconfédérale
- 00:26:15 : tarifs douaniers, Groenland et prise de distance avec Trump
- 00:29:33 : l’effet Trump sur les élections canadiennes
- 00:32:37 : le rôle des think tanks conservateurs
- 00:36:22 : Russell Kirk et la refondation du conservatisme
- 00:38:12 : les références intellectuelles du Québec
- 00:42:57 : les référendums de 1980 et 1995 et l’accord du lac Meech
- 00:45:12 : le Québec, un peuple français oublié
FAQ
Qui est Mathieu Bock-Côté ?
Mathieu Bock-Côté est un sociologue québécois, présent à la télévision avec une émission sur CNews, et auteur de plusieurs livres, dont le dernier, « Les Deux Occidents », est paru aux Presses de la Cité. Dans cet entretien avec Jean-Baptiste Noé, il analyse l’histoire intellectuelle de la droite américaine et la question de l’indépendance du Québec.
Que sont les paléoconservateurs américains ?
Selon Mathieu Bock-Côté, ce sont les défenseurs d’une identité américaine traditionnelle qui n’ont jamais accepté la prise de pouvoir des néoconservateurs. Portés au début des années 1990 par Pat Buchanan, ils voulaient, après la guerre froide, que les États-Unis rentrent chez eux, et critiquaient l’immigration massive et l’interventionnisme. Il voit en Trump le retour de ce courant longtemps marginalisé.
Pourquoi les droites occidentales prennent-elles leurs distances avec Donald Trump ?
Pour l’invité, le tournant tient aux tarifs douaniers et au projet sur le Groenland, absent de la campagne de 2024 : il y voit une volonté de vassaliser et d’humilier les alliés. Il ajoute que l’étiquette trumpiste peut coûter cher, comme au Canada en 2025, où elle a selon lui profité au Parti libéral.
Pourquoi les référendums sur l’indépendance du Québec ont-ils échoué ?
Mathieu Bock-Côté attribue l’échec de 1980 (40 % pour le oui) à une peur héritée de la psychologie coloniale. En 1995, le oui obtient 49,4 % avec 94 % de participation ; selon lui, 61 % des francophones votent pour, mais les anglophones et la plupart des immigrés votent contre. Il juge qu’un troisième référendum serait la dernière fenêtre historique.
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