
Thibault Michel, chercheur au Centre Énergie et Climat de l'Ifri, répond à Marc Hecker, directeur exécutif de l'Institut français des relations internationales, sur la nouvelle politique énergétique des États-Unis. Avec la stratégie d'« Energy Dominance », l'administration Trump veut se servir du pétrole et du gaz comme d'un outil commercial et d'un levier de pression à l'international, tout en freinant l'éolien et le solaire. Le chercheur en mesure les limites : un réseau électrique fragile, une demande tirée par l'intelligence artificielle et une gouvernance climatique mondiale affaiblie par le retrait de l'accord de Paris.
L’énergie comme instrument de puissance
Thibault Michel, chercheur au Centre Énergie et Climat de l’Ifri et auteur de l’étude « La nouvelle politique énergétique des États-Unis : domination énergétique ou repli ? », explique à Marc Hecker ce que recouvre le concept de domination énergétique. Né selon lui dès 2017 dans un discours de Donald Trump, il va au-delà de l’indépendance énergétique : il s’agit d’utiliser l’énergie comme un outil « à la fois commercial et géopolitique », en exportant pétrole et gaz naturel liquéfié pour disposer d’un levier de pression sur d’autres pays. Créé en février par décret sur le modèle du National Security Council, le National Energy Dominance Council réunit une quinzaine de ministres et directeurs d’agence sous la présidence du secrétaire à l’Intérieur, Doug Burgum, avec pour mission d’accélérer les autorisations d’oléoducs, de gazoducs, de terminaux d’exportation et de centrales nucléaires. En parallèle, l’administration démonte l’héritage de Joe Biden : réduction ou suppression des crédits d’impôt de l’Inflation Reduction Act de 2022 pour le solaire, l’éolien et les véhicules électriques, et nouvelles revues systématiques des projets éoliens et solaires par le département de l’Intérieur. Le chercheur revient aussi sur un paradoxe : la production de charbon a baissé sous le premier mandat de Donald Trump et remonté sous Joe Biden, pour des raisons économiques, le prix du gaz, plus que politiques.
Il rappelle que l’industrie du charbon, environ 45 000 travailleurs, reste politiquement sensible parce qu’elle est concentrée dans des États clés comme la Pennsylvanie, le Dakota du Nord ou la Virginie-Occidentale.
Un réseau sous tension et un climat sans Washington
La demande d’électricité accélère, tirée par les centres de données et l’intelligence artificielle, alors que les deux tiers des capacités ajoutées en dix ans étaient éoliennes ou solaires, justement les filières que l’administration délaisse. Thibault Michel juge que ni le nucléaire, attendu au mieux après 2030, ni le gaz, freiné par l’engorgement des carnets de commandes de turbines, ne combleront vite ce manque. Il décrit un réseau peu interconnecté, en particulier au Texas, dont la coupure d’électricité de 2021 a eu « un bilan très lourd ». Il détaille ensuite le One Big Beautiful Bill Act, loi budgétaire promulguée le 4 juillet, qui augmente les budgets de la défense et de la sécurité aux frontières tout en supprimant le crédit d’impôt de 7 000 dollars pour l’achat d’un véhicule électrique. Le retrait de l’accord de Paris laisse selon lui une influence élargie à la Chine, et l’Europe doit occuper ce vide.
Il voit pourtant des raisons d’espérer : les estimations évoquent une baisse ralentie des émissions américaines plutôt qu’une hausse, portée par les entreprises et les États fédérés, et les États-Unis ne pèsent que 11 % des émissions mondiales.
Pour aller plus loin
- L’étude de Thibault Michel : La nouvelle politique énergétique des États-Unis : domination énergétique ou repli ?
- La page de Thibault Michel à l’Ifri
- Le Centre Énergie et Climat de l’Ifri
- Le podcast Le monde selon l’Ifri
- Le site de l’Ifri
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Les références de l’épisode
- National Energy Dominance Council : instance créée en février par décret pour accélérer les infrastructures énergétiques.
- Inflation Reduction Act : loi de 2022 de l’administration Biden dont les crédits d’impôt aux énergies décarbonées sont réduits ou supprimés.
- One Big Beautiful Bill Act : loi budgétaire promulguée le 4 juillet qui ampute les financements de la transition énergétique.
- Accord de Paris : accord climatique dont les États-Unis se retirent pour la deuxième fois.
- COP 30 : conférence sur le climat au Brésil, évoquée en fin d’épisode.
- Doug Burgum : secrétaire à l’Intérieur, président du National Energy Dominance Council.
- Chris Wright : secrétaire à l’Énergie, qui l’assiste.
Au fil de l’épisode
- 00:00:23 : l’étude de Thibault Michel et le National Energy Dominance Council
- 00:00:52 : d’où vient le concept de domination énergétique
- 00:02:18 : la composition et le rôle du conseil
- 00:03:44 : la déconstruction de l’héritage de Joe Biden
- 00:05:35 : les entraves aux projets éoliens et solaires
- 00:06:45 : le paradoxe du charbon sous Trump et Biden
- 00:09:02 : le poids politique de l’industrie du charbon
- 00:10:30 : l’intelligence artificielle et la demande d’électricité
- 00:13:28 : les limites du nucléaire et du gaz
- 00:14:45 : la fragilité du réseau électrique et la coupure au Texas
- 00:15:55 : le One Big Beautiful Bill Act
- 00:18:45 : le retrait de l’accord de Paris et la gouvernance climatique
- 00:20:50 : les raisons d’espérer et la COP 30
FAQ
Qu’est-ce que la domination énergétique voulue par Donald Trump ?
Selon Thibault Michel, l’« Energy Dominance » consiste à utiliser l’énergie, surtout le pétrole et le gaz, comme un outil commercial pour l’économie américaine et comme un levier géopolitique sur d’autres pays, grâce aux exportations, notamment de gaz naturel liquéfié. Le concept dépasse l’idée d’indépendance ou de sécurité énergétique.
À quoi sert le National Energy Dominance Council ?
Créé en février par décret, ce conseil réunit une quinzaine de ministres et de directeurs d’agence sous la présidence du secrétaire à l’Intérieur. D’après le chercheur, une dizaine de personnes installées à la Maison-Blanche y ont pour mission d’accélérer les autorisations d’oléoducs, de gazoducs, de terminaux d’exportation et de centrales nucléaires.
Le réseau électrique américain peut-il suivre la demande liée à l’intelligence artificielle ?
Thibault Michel en doute à court terme : la demande accélère, mais les filières éolienne et solaire, qui fournissaient l’essentiel des nouvelles capacités, sont freinées, le nucléaire n’arrivera pas avant 2030 et les turbines à gaz manquent. Le réseau, peu interconnecté, reste fragile, comme l’a montré la coupure de 2021 au Texas.
Quelles conséquences a le retrait américain de l’accord de Paris ?
Pour le chercheur, ce second retrait fragilise les négociations climatiques, nées d’un consensus entre États-Unis et Chine, et laisse à Pékin une influence élargie. Il réduit aussi les financements de la transition dans le monde et envoie un mauvais signal aux pays qui hésitent à fermer leurs centrales à charbon.
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