Podcast Défense.
Le Collimateur23 décembre 2025119 min

L’ombre de l’empire. Une histoire du renseignement américain

avec Raphaël Ramos

Raphaël Ramos, histoire du renseignement américain de George Washington à Donald Trump

Raphaël Ramos, historien spécialiste du renseignement et journaliste à Intelligence Online, est l'invité d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur pour son livre « La puissance et l'ombre. 250 ans de guerres secrètes de l'Amérique ». De la guerre d'indépendance à la création de la CIA, de la guerre froide aux présidences de Donald Trump, il raconte comment les États-Unis ont bâti leurs services, pourquoi le renseignement y reste un outil d'abord présidentiel, et comment sa politisation pèse sur son efficacité.

Un outil du président dès l’origine

Dans cet épisode du Collimateur, l’historien et journaliste Raphaël Ramos, auteur de « La puissance et l’ombre. 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique » (Éditions du Cerf, 2025), retrace l’histoire du renseignement américain. Tout commence, explique-t-il, avec George Washington, qui a pratiqué le renseignement dans la milice de Virginie pendant la guerre de Sept Ans. Pendant la guerre d’indépendance, il consacre environ 10 % du budget de son armée au renseignement, suit lui-même les opérations et pratique l’intoxication : pendant l’hiver 1777-1778 en Pennsylvanie, il fait circuler des lettres qui gonflent les effectifs de son armée pour dissuader les Britanniques d’attaquer. La Constitution ne traite pas du renseignement, mais les Federalist Papers le citent pour justifier un exécutif confié à une seule personne, plus apte à garder le secret. En 1790, Washington obtient du Congrès un fonds secret qui atteint jusqu’à 12 % du budget fédéral et dont le président n’a pas à détailler l’usage. Tout au long du XIXe siècle, il n’existe pas de service spécialisé : le président s’appuie sur des émissaires, diplomates, hommes d’affaires ou ecclésiastiques, notamment en Amérique latine.

Selon l’historien, ce rapport personnel entre le président et le renseignement reste le fil rouge de toute l’histoire américaine, de Washington à Donald Trump.

Des premiers services à la CIA

Les premiers services naissent à la fin du XIXe siècle. Le Secret Service, créé pour lutter contre la fausse monnaie, devient faute d’autre agence fédérale un service à tout faire, puis la garde rapprochée des présidents après l’assassinat d’un président en 1901. L’Office of Naval Intelligence, créé en 1882, est le premier service permanent de renseignement militaire, suivi de celui de l’armée de terre. À l’intérieur, le recours aux détectives privés, utilisé pendant la guerre de Sécession, est interdit en 1893 : c’est l’origine du Bureau of Investigation de 1908, devenu le FBI en 1935. Pendant la Première Guerre mondiale, les États-Unis rattrapent leur retard en cryptanalyse avec le bureau MI8, qui décrypte environ dix mille messages ; Raphaël Ramos y voit la naissance d’un « tropisme technologique » qui caractérise encore le renseignement américain. Il décrit ensuite un Franklin Roosevelt curieux du renseignement mais désordonné : les codes diplomatiques japonais décryptés sont traités par l’armée les jours pairs et par la marine les jours impairs. L’Office of Strategic Services (OSS), créé en 1942 et dirigé par William Donovan, mobilise les universitaires pour l’analyse, mais n’a pas accès aux interceptions et sera supprimé après la guerre.

La CIA naît en 1947, par la loi et après débat au Congrès, de la création du Conseil de sécurité nationale, conçu comme un compromis faute de pouvoir unifier tout de suite les forces armées.

La guerre froide, présidence par présidence

Face à une Union soviétique fermée, les Américains misent sur le renseignement technique : création de la NSA en 1952, avion de reconnaissance U-2 lancé sous Eisenhower, puis satellites. Le pacte de coopération en cryptanalyse signé avec les Britanniques le 5 mars 1946, alors que les moyens sont réduits, fonde une imbrication qui dure encore. L’historien rappelle que les messages soviétiques décryptés, déclassifiés à partir de 1995, ont confirmé l’espionnage de Julius Rosenberg. L’action clandestine devient la « bénédiction » et la « malédiction » de la CIA : succès chanceux en Iran en 1953 et au Guatemala en 1954, échec du débarquement à Cuba en 1961. Il passe en revue les présidents : Eisenhower, qui connaît le renseignement et lui donne ses années fastes ; Kennedy, méfiant après Cuba puis aidé par la CIA pendant la crise des missiles ; Johnson et Nixon, qui voient dans l’agence une élite de la côte Est hostile, Nixon allant jusqu’à vouloir l’utiliser pour couvrir le Watergate ; Carter, qui prend ses distances avant de lancer l’aide aux moudjahidines afghans ; Reagan, qui augmente le budget du renseignement de plus de 125 % sans guère écouter ses analyses.

Raphaël Ramos souligne aussi le contrôle parlementaire créé aux États-Unis en 1976 et 1977, bien avant d’autres démocraties.

Politisation, de la « Team B » à Donald Trump

La politisation du renseignement est selon l’historien une singularité américaine, nourrie par le rattachement direct de la CIA au président. Il cite l’incident du golfe du Tonkin en 1964, présenté comme une attaque avérée pour obtenir carte blanche au Vietnam, et surtout la « Team B » de 1976 : sous la direction de George H. W. Bush à la CIA, des experts extérieurs, idéologiquement homogènes, concluent que l’agence a été trop naïve sur les capacités soviétiques. Il y voit l’apparition d’une conception nouvelle, où il vaut mieux surévaluer une menace que d’être pris en défaut, que l’on retrouvera avec les armes de destruction massive irakiennes en 2003. Après la guerre froide, Robert Gates tente de sauver l’agence par l’ouverture et la déclassification de millions de documents. Barack Obama, élu contre la torture et les écoutes, centralise le renseignement à la Maison Blanche et valide lui-même les frappes de drones de la CIA. Donald Trump, enfin, voit dans les services un « État profond » hostile : lors de son premier mandat, il n’obtient pas le renversement du régime vénézuélien de Maduro ; lors du second, il nomme des fidèles. Raphaël Ramos décrit des habilitations retirées, des limogeages à la NSA et une agence restée sans directeur pendant des mois.

Pour lui, l’enjeu à long terme sera le recrutement : des services perçus comme politisés auront du mal à attirer les jeunes diplômés aux profils techniques rares.

Les références de l’épisode

  • « La puissance et l’ombre. 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique » (Éditions du Cerf, 2025) : le livre de Raphaël Ramos.
  • Sa thèse sur l’institutionnalisation du renseignement sous la présidence Truman, publiée en 2018.
  • Intelligence Online : publication dont Raphaël Ramos est journaliste.
  • « Charles Bonaparte, L’inventeur du FBI », Laurent Moënard (Passés composés, 2025) : livre cité dans la bibliographie de l’épisode.
  • « Raisons d’État », film de Robert De Niro (2006) : récit de la création de la CIA, cité par l’animateur.
  • Les Federalist Papers : textes qui justifient la Constitution américaine et évoquent le renseignement.
  • L’Office of Strategic Services (OSS) : service créé en 1942, ancêtre de la CIA.
  • La CIA, la NSA, le FBI et l’Office of Naval Intelligence : les principaux services dont l’épisode retrace la naissance.
  • La « Team B » : exercice d’analyse concurrente sur les capacités soviétiques, mené en 1976.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:32 : présentation de Raphaël Ramos et de son livre
  • 00:02:27 : George Washington, un père fondateur passionné de renseignement
  • 00:05:54 : les Federalist Papers et la place du renseignement dans les institutions
  • 00:09:43 : un fonds secret pour le président et un renseignement informel au XIXe siècle
  • 00:12:37 : le Secret Service et l’Office of Naval Intelligence
  • 00:18:00 : de l’interdiction des agences privées à la création du FBI
  • 00:21:35 : la Première Guerre mondiale et le rattrapage en cryptanalyse
  • 00:28:30 : la naissance du tropisme technologique américain
  • 00:30:18 : Roosevelt, le renseignement intérieur et le désordre bureaucratique
  • 00:35:54 : l’OSS et ses limites
  • 00:40:15 : la démobilisation et le pacte de cryptanalyse avec les Britanniques
  • 00:46:22 : la création de la CIA en 1947
  • 00:51:40 : la guerre froide et la priorité au renseignement technique
  • 00:57:11 : les messages soviétiques décryptés et l’affaire Rosenberg
  • 01:00:04 : l’action clandestine, de l’Iran au Guatemala
  • 01:07:19 : les présidents de la guerre froide, d’Eisenhower à Reagan
  • 01:25:34 : la politisation du renseignement
  • 01:30:05 : la « Team B » de 1976
  • 01:36:23 : les années 1990, l’ouverture et la déclassification
  • 01:41:16 : George W. Bush, l’Irak et Barack Obama
  • 01:44:38 : Donald Trump et les services de renseignement
  • 01:56:25 : le recrutement, enjeu pour l’avenir des services

FAQ

Qui est Raphaël Ramos ?

Raphaël Ramos est historien, spécialiste du renseignement, et journaliste à Intelligence Online. Il a consacré sa thèse à l’institutionnalisation du renseignement sous la présidence Truman et publié en 2025 aux Éditions du Cerf « La puissance et l’ombre. 250 ans de guerres secrètes de l’Amérique », une histoire des États-Unis vue par le renseignement.

Comment la CIA a-t-elle été créée ?

Selon Raphaël Ramos, la CIA naît en 1947 d’un compromis : faute de pouvoir unifier tout de suite les forces armées, Truman crée le Conseil de sécurité nationale et lui adjoint une agence de renseignement centralisée. Fait singulier, elle est créée par la loi, après un débat au Congrès, alors que d’autres pays réorganisaient leurs services dans le secret.

Pourquoi le renseignement américain mise-t-il autant sur la technique ?

L’historien fait remonter ce « tropisme technologique » à la Première Guerre mondiale, avec le développement de la cryptanalyse et de la reconnaissance aérienne. Pendant la guerre froide, face à une Union soviétique fermée où il était difficile de recruter des sources, les Américains ont misé sur l’interception des communications, l’avion U-2 puis les satellites.

Qu’est-ce que la « Team B » de 1976 ?

C’est un exercice décidé par George H. W. Bush, alors directeur de la CIA : une équipe d’experts extérieurs analyse les capacités soviétiques en parallèle des analystes de l’agence. Idéologiquement homogène, elle conclut que la CIA a été trop naïve. Pour Raphaël Ramos, l’épisode introduit l’idée qu’il vaut mieux surévaluer une menace que d’être pris en défaut.

Quels effets la politique de Donald Trump a-t-elle sur les services de renseignement ?

D’après Raphaël Ramos, le second mandat de Donald Trump se traduit par la nomination de fidèles, des habilitations retirées et des limogeages, notamment à la NSA, restée des mois sans directeur. Il redoute surtout un effet à long terme sur les effectifs et le recrutement des profils techniques, très demandés par le secteur privé.

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