Podcast Défense.
Le Collimateur21 octobre 202577 min

L’aigle refait son nid. Le retour de l’impérialisme des États-Unis sur l’Amérique [Le Casque et la plume #15]

Restrainers, Groenland et Venezuela : les États-Unis se replient sur le continent américain

Dans Le Casque et la plume, l'émission de débat du Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Rym Momtaz, rédactrice en chef de Strategic Europe, Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l'Ifri, et Ulrike Franke, senior policy fellow à l'ECFR. À partir de deux articles, dans Le Grand Continent et Foreign Affairs, ils examinent le courant des « restrainers » qui pousse Washington à se recentrer sur le continent américain : Groenland, Panama, Venezuela, retrait d'Europe. Ils en mesurent les angles morts et les conséquences pour les Européens.

Primacists, prioritizers et restrainers

Animé par Alexandre Jubelin, ce numéro du Casque et la plume réunit Rym Momtaz, Elie Tenenbaum et Ulrike Franke autour de deux textes : l’entretien publié par Le Grand Continent, « Le Groenland est plus important pour les États-Unis que le Donbass », dans lequel Léonie Allard et Julian Blum interrogent Dan Caldwell et Jennifer Kavanagh, et l’article de Jennifer Kavanagh et Peter Slezkine dans Foreign Affairs, « The Fatal Flaw in the Transatlantic Alliance ». Rym Momtaz présente ces auteurs comme issus de Defense Priorities, un petit think tank, dans un paysage washingtonien que la seconde administration Trump recompose, et rappelle que Dan Caldwell est passé brièvement par le Pentagone. Elie Tenenbaum distingue trois courants : les « primacists », héritiers des néoconservateurs attachés à la primauté américaine ; les « prioritizers », partisans du pivot vers l’Asie annoncé depuis Obama ; et les « restrainers », qui veulent recentrer les moyens sur le territoire américain et l’hémisphère occidental. Il souligne que cette ligne, associée selon lui au courant de JD Vance, ne domine pas tout le camp MAGA. Ulrike Franke y lit un projet de « normalisation » des États-Unis, grande puissance parmi d’autres aux côtés de la Chine et de la Russie, alors que Rym Momtaz y voit surtout une sous-estimation dangereuse de la capacité chinoise à devenir hégémonique.

Alexandre Jubelin rapproche cette vision d’une nouvelle doctrine Monroe, celle de 1823, qui tenait les Européens à l’écart du continent américain.

Venezuela, Groenland et sécurisation du continent

Les intervenants s’interrogent sur la réalité du besoin militaire invoqué : déploiements navals dans les Caraïbes, unités envoyées à la frontière, entraînements au Panama. Pour Rym Momtaz, la demande est d’abord intérieure : l’obsession de l’« invasion » migratoire depuis la campagne de 2015-2016 et la crise des drogues, qui fait de la lutte contre les cartels une affaire de guerre. Elie Tenenbaum évoque l’invasion de la Grenade en 1983 comme modèle de l’opération rêvée, et met en garde contre des pays bien plus peuplés et complexes, comme le Mexique ou le Venezuela, où le président américain a reconnu avoir confié des opérations secrètes à la CIA. Il rappelle que l’adversaire a aussi son mot à dire et que la Chine et la Russie sont présentes dans la région. Les participants critiquent une lecture purement territoriale de la géopolitique, protégée par deux océans : elle ignore, selon Rym Momtaz, les chaînes de valeur dont dépend la prospérité américaine et, selon Ulrike Franke, les menaces cyber, informationnelles ou terroristes, comme l’a montré le 11 septembre.

Le Groenland et le Panama, points d’accès maritimes, expliquent selon eux l’attention particulière que leur porte Washington.

Les Européens, payeurs et dépendants

L’article de Foreign Affairs soutient que la brutalité de la méthode Trump a fait bouger les Européens. Rym Momtaz en veut surtout aux Européens, qu’elle juge responsables de leur « vassalisation », et Elie Tenenbaum décrit un scénario où ils auront à la fois le retrait partiel des forces américaines et une dépendance accrue au matériel américain, désormais payé par eux pour l’Ukraine, à des prix qu’il dit en forte hausse. Ulrike Franke craint qu’aucun courant ne l’emporte et que Washington fasse un peu des trois, « le pire des mondes ». Rym Momtaz cite la frappe contre l’Iran comme exemple d’une décision prise sans stratégie d’ensemble.

En fin d’émission, Rym Momtaz critique la mise en scène du sommet sur le plan de paix pour Gaza, Ulrike Franke la confusion autour du « mur de drones » européen, et Elie Tenenbaum l’oubli du Sahel, où les jihadistes progressent au Mali et au Burkina Faso.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Le Grand Continent : la revue qui publie l’entretien de Léonie Allard et Julian Blum avec Dan Caldwell et Jennifer Kavanagh.
  • Foreign Affairs : la revue où paraît l’article de Jennifer Kavanagh et Peter Slezkine sur l’Alliance transatlantique.
  • Defense Priorities : le think tank dont viennent les deux personnes interrogées.
  • Heritage Foundation et Project 2025 : le think tank conservateur et le programme préparé pour la seconde administration Trump.
  • Doctrine Monroe (1823) : à laquelle les intervenants comparent le repli sur l’hémisphère occidental.
  • Invasion de la Grenade (1983) : présentée comme l’opération modèle pour une partie des conservateurs américains.
  • Strategic Europe, Ifri et ECFR : les institutions des trois intervenants.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:20 : Présentation de l’émission et des invités
  • 00:02:23 : Les deux articles au centre du débat
  • 00:04:02 : Les think tanks de Washington recomposés
  • 00:07:48 : Dan Caldwell, Jennifer Kavanagh et leurs réseaux
  • 00:13:12 : Primacists, prioritizers et restrainers
  • 00:14:38 : Restrainers ou isolationnistes ?
  • 00:15:42 : Une normalisation de la puissance américaine
  • 00:17:54 : La sous-estimation de la Chine
  • 00:20:28 : Une nouvelle doctrine Monroe
  • 00:23:22 : Des sphères d’influence et le lien entre sécurité et commerce
  • 00:25:12 : Des théâtres pensés comme des îles
  • 00:28:43 : Un vrai besoin militaire sur le continent américain ?
  • 00:30:52 : Migrations, drogue et guerre contre les cartels
  • 00:34:53 : La Grenade, le Mexique et le Venezuela
  • 00:39:25 : La Chine et la Russie en Amérique latine
  • 00:40:46 : Le retrait d’Europe comme point de départ
  • 00:41:52 : Deux océans et une géopolitique territoriale
  • 00:49:12 : Cyber, désinformation et terrorisme
  • 00:51:17 : La méthode Trump fait-elle bouger les Européens ?
  • 00:54:22 : Retrait partiel et dépendance accrue
  • 00:58:26 : Le risque d’un mélange des trois courants
  • 01:03:03 : Coups de gueule : Gaza, mur de drones, Sahel

FAQ

Qui sont les restrainers aux États-Unis ?

Selon les intervenants, les restrainers forment un courant de la pensée stratégique américaine qui veut restreindre le rôle international des États-Unis et recentrer leurs moyens sur leur territoire et l’hémisphère occidental. Ils se distinguent des primacists, attachés à la primauté américaine, et des prioritizers, partisans d’un pivot vers l’Asie.

Pourquoi les États-Unis s’intéressent-ils autant au Groenland et au Panama ?

D’après les participants, cette nouvelle pensée stratégique accepte de céder le contrôle des mers et des détroits hors de l’hémisphère occidental, mais tient aux points d’accès maritimes proches du continent américain. Le Groenland et le Panama en sont deux exemples, d’où l’attention que leur porte l’administration américaine.

Quelles conséquences pour les Européens ?

Elie Tenenbaum estime que les Européens risquent de subir à la fois une réduction de la présence militaire américaine et une dépendance accrue au matériel américain, qu’ils paient désormais eux-mêmes, notamment pour l’Ukraine. Rym Momtaz juge les Européens largement responsables de cette situation.

Le besoin militaire américain en Amérique latine est-il réel ?

Les intervenants en doutent. Pour Rym Momtaz, la demande est surtout intérieure, nourrie par le discours sur l’immigration et la crise des drogues. Elie Tenenbaum met en garde contre des opérations contre des pays bien plus peuplés que la Grenade en 1983, comme le Mexique ou le Venezuela, qui pourraient devenir très coûteuses.

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