
Alexandre Jubelin a installé « Le Casque et la plume », le format débat du Collimateur, au sommet de l'OTAN à La Haye. Avec Elie Tenenbaum, de l'Ifri, Rym Momtaz, de « Strategic Europe », et Olivier Schmitt, de l'Académie royale de défense du Danemark, il dresse le bilan d'une Alliance sous tension. Retrait annoncé des forces américaines, objectif des 5 % du PIB sans financement, Ukraine reléguée, industrie de défense : les trois invités discutent de ce que les alliés européens refusent encore de regarder en face.
Un sommet de l’OTAN pour rassurer Washington
Enregistré au sommet de l’OTAN à La Haye pour « Le Casque et la plume », le format débat du Collimateur, cet épisode réunit autour d’Alexandre Jubelin Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l’Ifri, Rym Momtaz, rédactrice en chef de « Strategic Europe », et Olivier Schmitt, professeur à l’Académie royale de défense du Danemark. Les trois invités décrivent un sommet écourté, bousculé par les frappes américaines en Iran et la riposte iranienne, et organisé pour plaire au président américain. Rym Momtaz parle d’un « théâtre de l’absurde où tout le monde essaye de se rassurer à coups de slogans », alors que la vraie menace, selon elle, reste la Russie. Olivier Schmitt rapporte l’exaspération de nombreux spécialistes, y compris parmi des alliés très attachés à la relation avec les États-Unis, face à ce qu’ils jugent une « vassalisation explicite ». Il rappelle que Washington révise sa posture de forces, environ 90 000 à 95 000 militaires américains en Europe, sans en faire un sujet d’alliance. Rym Momtaz plaide pour négocier collectivement un calendrier de retrait qui laisse aux Européens le temps de monter en puissance.
L’un des invités résume la situation par une « triple rupture transatlantique » : la posture de forces, les valeurs et une vision de sphères d’influence entre grandes puissances. Pour Olivier Schmitt, le risque n’est pas tant un départ américain qu’une OTAN transformée en « pacte de Varsovie ».
Les 5 %, de l’argent encore introuvable
Le débat porte ensuite sur l’engagement de consacrer 5 % du PIB à la défense, dont 3,5 % à la défense proprement dite et 1,5 % à la résilience et aux infrastructures. Elie Tenenbaum explique que les 3,5 % découlent des cibles capacitaires établies par les plans de défense de l’Alliance, revus depuis 2022, et que le reste sert surtout à satisfaire Washington. Il distingue quatre groupes : les pays déjà au-delà, comme la Pologne et les pays baltes, ceux qui ont les moyens d’y arriver, comme les Nordiques et sans doute l’Allemagne, ceux qui le veulent sans savoir comment le financer, comme la France et le Royaume-Uni, et les sceptiques, au premier rang desquels l’Espagne. Rym Momtaz appelle les dirigeants à dire à leurs populations que la sécurité conditionne la prospérité. Olivier Schmitt répond à l’argument selon lequel les chars russes ne sont pas près d’arriver en France : l’enjeu serait plutôt une prise de gage territoriale limitée pour tester la solidarité des alliés.
Les invités constatent enfin que l’Ukraine a presque disparu de l’agenda : son président n’a été invité qu’au forum industriel de l’OTAN, en marge du sommet.
Industrie de défense et préférence européenne
Un des invités observe que Washington pourrait utiliser la réduction de sa présence comme levier commercial : les pays qui voudront garder des forces américaines devront acheter davantage américain, une logique comparée aux « Hunger Games ». Un autre intervenant prévient qu’une autonomie européenne obligera à arbitrer entre souveraineté et qualité des matériels, face à l’avance technologique américaine. En fin d’émission, chacun livre un coup de cœur ou un coup de gueule : Elie Tenenbaum salue l’achat annoncé par la France de quatre avions radar suédois, un choix européen d’achat sur étagère ; Olivier Schmitt critique la communication présidentielle sur le Rafale au salon du Bourget ; Rym Momtaz reproche aux dirigeants européens d’avoir applaudi des frappes en Iran qu’elle juge contraires au droit international.
Le message de flatterie du secrétaire général de l’OTAN au président américain, rendu public, sert de conclusion : il est censé, rappellent les invités, protéger les petits alliés de la pression des grands.
Les références de l’épisode
- Sommet de l’OTAN à La Haye : lieu d’enregistrement de l’épisode.
- Strategic Europe : publication dont Rym Momtaz est rédactrice en chef.
- Centre des études de sécurité de l’Ifri : partenaire du podcast, dirigé par Elie Tenenbaum.
- Académie royale de défense du Danemark : établissement où enseigne Olivier Schmitt.
- Article 5 : clause de défense collective du traité de l’Atlantique Nord, sur laquelle le président américain a entretenu le doute.
- Ligue de Délos : alliance antique dominée par Athènes, citée comme comparaison avec l’évolution de l’OTAN.
- Pacte de Varsovie : contre-modèle d’alliance où la puissance dominante impose ses choix, évoqué par Olivier Schmitt.
- Coalition des volontaires : format hors OTAN de soutien à l’Ukraine.
- Salon du Bourget : salon où la France a annoncé l’achat probable d’avions radar suédois.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de l’épisode enregistré au sommet de l’OTAN
- 00:03:09 : tour de table sur l’ambiance du sommet
- 00:06:07 : un théâtre de l’absurde face à la menace russe
- 00:10:11 : un sommet fait pour plaire aux États-Unis
- 00:13:38 : la révision de la posture de forces américaine en Europe
- 00:16:48 : négocier un calendrier de retrait
- 00:20:47 : l’évaluation de la menace des services de renseignement danois
- 00:23:08 : la triple rupture transatlantique
- 00:26:12 : le risque d’une OTAN en pacte de Varsovie
- 00:28:39 : l’objectif des 5 % du PIB
- 00:33:00 : d’où viennent les 3,5 % et qui peut les atteindre
- 00:36:48 : l’Espagne et les pays sceptiques
- 00:38:29 : la prise de gage territoriale comme enjeu stratégique
- 00:42:20 : l’Ukraine reléguée hors du sommet
- 00:47:07 : vers une reconfiguration de la défense européenne
- 00:50:14 : l’industrie de défense américaine et la préférence européenne
- 00:55:16 : coups de cœur et coups de gueule
FAQ
D’où vient l’objectif de 5 % du PIB pour la défense fixé par l’OTAN ?
Selon Elie Tenenbaum, les 3,5 % consacrés à la défense proprement dite correspondent au coût moyen des cibles capacitaires tirées des plans de défense de l’Alliance, revus depuis 2022. Les 1,5 % supplémentaires, classés en résilience et infrastructures, ont été ajoutés pour atteindre le chiffre de 5 % demandé par le président américain.
Quels pays européens peuvent atteindre 3,5 % du PIB pour leur défense ?
Elie Tenenbaum classe les alliés en quatre groupes : la Pologne et les pays baltes, déjà au-delà ; les Nordiques et sans doute l’Allemagne, qui en ont les moyens ; la France, le Royaume-Uni, la Roumanie ou la Grèce, qui le veulent sans financement identifié ; enfin des pays sceptiques, dont l’Espagne, qui l’a dit publiquement.
Qu’est-ce que la triple rupture transatlantique évoquée dans l’épisode ?
Un des invités désigne ainsi trois ruptures entre les États-Unis et l’Europe : le déplacement de l’effort militaire américain hors d’Europe, une divergence sur les valeurs démocratiques inscrites dans le préambule du traité de Washington, et une vision du monde en sphères d’influence où les grandes puissances négocient entre elles et font pression sur les plus faibles.
Pourquoi Olivier Schmitt craint-il une OTAN transformée en pacte de Varsovie ?
Pour lui, le risque n’est pas un départ américain mais une puissance dominante qui imposerait aux Européens leurs choix politiques et industriels. Dans l’OTAN, chaque pays décide souverainement comment acquérir ses capacités, ce qui a permis des industries de défense nationales ; dans le pacte de Varsovie, tout était conçu en URSS.
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