
Alexandre Jubelin ouvre dans Le Collimateur un nouveau format consacré au renseignement, avec Pierre Gastineau et Antoine Izambard, journalistes à Intelligence Online et auteurs des « Espions du président ». Un an après le retour de Donald Trump, ils racontent ce que leur enquête a établi : le renseignement américain continue d'arriver aux services français. Ils reviennent sur les accords de 2015, les changements à la CIA, la volonté de la DGSE de retrouver le terrain, et la polémique lancée par un ancien agent de la CIA devenu vidéaste.
Un an après le retour de Trump, les tuyaux restent branchés
Dans ce premier numéro d’un nouveau format du Collimateur consacré au renseignement, Alexandre Jubelin reçoit Pierre Gastineau et Antoine Izambard, journalistes à Intelligence Online et auteurs des « Espions du président » (Albin Michel, 2025). Ils viennent de publier une série de trois articles sur les services français face au retour de Donald Trump, et leur constat va contre l’inquiétude générale : d’après leur enquête, le flux de renseignement venu des agences américaines, la NSA et la CIA, continue d’arriver à la DGSE et à la DRM (Direction du renseignement militaire), sans perte qualitative. Les relations entre services, expliquent-ils, se jouent « à un niveau infra-politique » et reposent sur les besoins de chaque pays plus que sur la météo politique. Le grand rapprochement date de 2015 : après les attentats, des accords branchent les « gros tuyaux » de la NSA directement sur les services français, au point qu’on se vantait alors à Paris de devenir le « sixième œil » des Five Eyes. En échange, la France, jugée compétente en Afrique et au Moyen-Orient, aide la CIA à mener des opérations et à recruter des sources, notamment chinoises. Les journalistes rappellent que cette coopération de recrutement s’est arrêtée, côté français, avec le sentiment qu’elle servait surtout les États-Unis.
Ils décrivent une dépendance que l’un d’eux compare à une « mithridatisation » : des téraoctets de données en flux continu qu’aucun service ne pourrait réunir seul, et qui ont pu endormir la vigilance sur le contre-espionnage et la prédation économique.
Des services plus offensifs et des espions sur YouTube
La seconde partie de l’échange porte sur les changements internes à la CIA. Les invités décrivent un rééquilibrage entre la direction de l’analyse, qui avait pris du poids sous John Brennan, et la direction des opérations, poussé par une volonté de revenir à l’action clandestine. Selon eux, la DGSE, service intégré qui réunit opérations et analyse, peut mieux absorber ce choc que d’autres services occidentaux. Ils observent la même tendance en France depuis l’arrivée d’un nouveau directeur début 2024, venu de la DGSI, avec un mot d’ordre : retrouver le terrain, au prix de risques plus grands. Pour l’un d’eux, le monde n’est plus en paix sans être en guerre, et c’est « la météo à espion ». Ils reviennent ensuite sur la vidéo d’Andrew Bustamante, ancien agent de la CIA, qui affirme que les professionnels américains du renseignement détestent la France parce qu’elle les espionnerait, et sur la réponse d’Olivier Mas. Les journalistes y voient une vidéo faite pour le clic, mais aussi le reflet d’un rapport « d’amour-haine » de la DGSE envers la CIA, et d’un interdit français d’espionner les États-Unis, renforcé depuis 2015.
L’épisode se termine sur deux cultures du secret : l’effacement, plutôt britannique et français, et la stratégie qui consiste à se cacher « dans la lumière » d’une profusion de mentions, plutôt israélienne et américaine.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Les Espions du président », Pierre Gastineau et Antoine Izambard (Albin Michel, 2025) : le livre tiré de leur série, qui raconte notamment la débâcle africaine des services.
- Intelligence Online : le journal spécialisé, réservé en grande partie aux abonnés, où travaillent les deux invités.
- DGSE : le service de renseignement extérieur français, au centre de l’enquête.
- CIA, NSA et NGA : les agences américaines citées, chargées du renseignement extérieur, des interceptions et de l’imagerie satellitaire.
- Five Eyes : l’alliance de renseignement à laquelle la France se comparait après les accords de 2015.
- CNCTR : le contrôleur des techniques de renseignement, qui s’est opposé à un projet de collecte de la DGSE visant les grands groupes technologiques américains.
- Andrew Bustamante : ancien agent de la CIA devenu vidéaste, à l’origine de la polémique sur la France.
- Olivier Mas : auteur d’une vidéo de réponse, cité comme l’une des rares voix françaises du genre.
- Le Bureau des légendes : la série réalisée avec le concours de la DGSE, qui fait selon les invités sa force en matière de recrutement et de notoriété.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation du nouveau format consacré au renseignement
- 00:03:18 : pourquoi dresser un bilan un an après le retour de Donald Trump
- 00:05:21 : le flux de renseignement américain continue d’arriver à la DGSE et à la DRM
- 00:08:30 : 2015, le branchement des services français sur la NSA
- 00:10:15 : l’antiterrorisme, terrain de coopération entre tous les services
- 00:14:19 : le donnant-donnant : la France aide la CIA à recruter des sources
- 00:15:11 : quelle valeur garde la France en Afrique de l’Ouest
- 00:18:46 : la fin de l’accord de recrutement commun
- 00:19:16 : les chamboulements internes à la CIA
- 00:22:41 : la DGSE veut elle aussi retrouver le terrain
- 00:24:42 : « la météo à espion »
- 00:26:52 : la polémique Andrew Bustamante
- 00:29:29 : le rapport d’amour-haine entre DGSE et CIA
- 00:31:43 : l’interdit français d’espionner les États-Unis
- 00:34:58 : les anciens espions sur YouTube
- 00:36:36 : se cacher dans l’ombre ou dans la lumière
- 00:38:45 : Le Bureau des légendes et le recrutement de la DGSE
FAQ
La coopération entre la DGSE et la CIA a-t-elle souffert du retour de Donald Trump ?
Selon l’enquête de Pierre Gastineau et Antoine Izambard, non : le flux de renseignement venu de la NSA et de la CIA continue d’arriver à la DGSE et à la DRM, sans perte qualitative. Les relations entre services reposent sur des intérêts durables plus que sur les majorités politiques, même si un accord de recrutement commun de sources a pris fin.
Pourquoi 2015 est-elle une date clé du partage de renseignement franco-américain ?
D’après les invités, c’est après les attentats de 2015 que des accords branchent directement les capacités de la NSA sur les services français. Auparavant, les coopérations étaient plus ponctuelles. En échange de cette masse de données sur le contre-terrorisme, la France aidait les Américains en Afrique et au Moyen-Orient, notamment pour recruter des sources chinoises.
Qu’a dit Andrew Bustamante sur la France ?
Cet ancien agent de la CIA a affirmé dans une vidéo que les professionnels américains du renseignement détestent la France, accusée de les espionner sous des dehors amicaux. Les journalistes d’Intelligence Online y voient surtout un contenu fait pour le clic, tout en notant qu’il a relancé un débat sur la rivalité réelle entre services.
Pourquoi la DGSE parle-t-elle si peu d’elle-même ?
Les invités opposent deux stratégies : le silence, plutôt britannique et français, et l’exposition permanente, plutôt israélienne et américaine, où la profusion de mentions protège les vraies opérations. Ils notent un paradoxe : côté français, c’est la série Le Bureau des légendes, faite avec le service, qui porte sa notoriété et son recrutement.
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