
Dans « Le Casque et la plume », le format de débat du Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Ulrike Franke (ECFR), Elie Tenenbaum (Ifri) et Olivier Schmitt (Académie royale de défense du Danemark) autour d'un fil : la menace russe. Ils examinent les plans de paix proposés pour l'Ukraine, la polémique née du discours du chef d'état-major des Armées devant les maires de France, puis le retour d'un service militaire volontaire, en comparant la France avec l'Allemagne et le Danemark.
Trois plans de paix pour l’Ukraine
Pour ce seizième épisode du « Casque et la plume », Alexandre Jubelin reçoit Ulrike Franke, senior policy fellow à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri, et Olivier Schmitt, professeur à l’Académie royale de défense du Danemark. Le débat part des plans de paix pour l’Ukraine : le plan américain en 28 points, qui reprenait selon l’animateur l’essentiel des exigences russes, la contre-proposition européenne, et un plan en 15 points publié par Ryan Evans sur War on the Rocks. Ulrike Franke apprécie dans ce dernier une liste de principes de négociation plutôt que des chiffres arrêtés, avec des limitations de forces des deux côtés et la distinction entre ligne de cessez-le-feu et frontières définitives ; elle juge le plan américain mal préparé. Elie Tenenbaum soulève un problème « de principe » : on négocie à la place d’une des parties, alors qu’une guerre s’arrête quand les deux belligérants trouvent plus d’intérêt à cesser qu’à continuer. Il doute de l’efficacité d’observateurs chargés de surveiller une zone démilitarisée et estime que seule une dissuasion portée par une coalition de volontaires empêcherait la Russie de relancer son agression. Olivier Schmitt propose de lier les rapports de ces observateurs à une levée progressive des sanctions.
Pour Elie Tenenbaum, l’erreur serait de surestimer le poids du facteur économique dans le calcul du Kremlin, comme les Américains l’avaient fait face au Nord-Vietnam.
Le discours du chef d’état-major des Armées
Le deuxième sujet est la polémique déclenchée par le discours du chef d’état-major des Armées au congrès des maires de France, le 18 novembre 2025, dont l’émission diffuse de longs extraits : la Russie se prépare selon lui à une confrontation « à l’horizon 2030 » et la France doit accepter l’idée de « perdre ses enfants », en parlant des militaires. Ulrike Franke rapproche ces propos du débat allemand sur l’aptitude à la guerre et y voit un choix délibéré pour toucher un public large, au service de la dissuasion, qui suppose à la fois des capacités et la volonté de s’en servir. Olivier Schmitt distingue cinq polémiques entremêlées : le mot « enfants », une prétendue sortie de rôle du chef d’état-major, la question de savoir si la Russie est un ennemi, une compréhension faussée de la dissuasion nucléaire, et des attaques personnelles relayées sur les réseaux sociaux. Les intervenants relèvent aussi la distance d’une partie de la classe politique et médiatique au fait militaire, et la sensibilité aux pertes qui marque les armées françaises depuis des décennies.
« C’est l’ennemi qui vous désigne », rappelle Elie Tenenbaum en citant un philosophe, pour répondre à ceux qui pensent qu’il suffit de ne pas vouloir d’ennemi pour ne pas en avoir.
Le retour d’un service militaire volontaire
Après l’annonce par le président de la République d’un service militaire volontaire, Ulrike Franke décrit le modèle allemand : à partir de janvier, chaque jeune de 18 ans recevra un questionnaire, obligatoire pour les hommes et volontaire pour les femmes, dans une armée qui peine à recruter. Elle compare la solde, 800 euros par mois en France contre 2 600 en Allemagne, et les objectifs français de 3 000 volontaires la première année et 50 000 en 2035. Elie Tenenbaum oppose l’utilité sociale du service, selon lui jamais démontrée, à une utilité militaire nouvelle : pour tenir une division d’environ 20 000 hommes en haute intensité, il faut en compter trois fois plus, auxquels s’ajoutent environ 20 000 hommes pour la protection du territoire, quand la force opérationnelle terrestre compte 77 000 hommes ; la réserve peine elle-même à passer de 40 000 à 80 000. Olivier Schmitt détaille le système danois, qui mêle besoins exprimés par les armées, volontariat et tirage au sort, aujourd’hui ouvert aux femmes et porté d’environ 1 500 à 6 000 appelés.
Il invite à partir des besoins des armées plutôt que du mythe d’un service universel censé intégrer toute une classe d’âge.
Coups de cœur et coups de gueule
L’émission se termine sur les coups de cœur des participants. Ulrike Franke salue le classement annuel des 100 premiers producteurs d’armement publié par un institut de recherche, qui montre selon elle la hausse du chiffre d’affaires des groupes allemands et russes. Olivier Schmitt retient la nouvelle fonction du réseau social X qui affiche le pays de connexion des comptes, révélant des comptes dits patriotes basés à l’étranger. Elie Tenenbaum espère une communication mieux maîtrisée lors de la visite d’État du président français en Chine. Alexandre Jubelin voit dans la démission du bras droit de Volodymyr Zelensky, après un scandale de corruption dans l’énergie, le signe d’une démocratie où les dirigeants rendent des comptes.
Il note aussi que la pression de l’entourage de Donald Trump a pesé dans ce départ.
Pour aller plus loin
- L’article de Ryan Evans sur un plan en 15 points (War on the Rocks)
- L’article du Grand Continent sur la diplomatie russe
- « Where Are the Great Powers? », Edward N. Luttwak, Foreign Affairs, 1994
Les références de l’épisode
- Plan américain en 28 points : la proposition de paix pour l’Ukraine qui ouvre le débat.
- Ryan Evans : auteur d’un plan en 15 points discuté par les invités.
- Discours du chef d’état-major des Armées au congrès des maires de France, 18 novembre 2025 : dont l’émission diffuse des extraits.
- Edward N. Luttwak, « Where Are the Great Powers? » : article de 1994 cité par Ulrike Franke sur la démographie et la tolérance aux pertes.
- Revue nationale stratégique : citée comme le cadre qui valide les orientations du discours.
- Accords de Minsk : cités pour l’échec des observateurs sans mécanisme contraignant.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des trois invités
- 00:02:24 : le plan américain en 28 points et la contre-proposition européenne
- 00:03:39 : le plan en 15 points de Ryan Evans
- 00:08:14 : la fabrication du plan américain
- 00:12:17 : comment se termine une guerre
- 00:17:03 : faire payer un coût à la Russie
- 00:20:59 : zones démilitarisées et observateurs
- 00:28:08 : le calcul coût-bénéfice vu de Moscou
- 00:34:13 : le discours du chef d’état-major des Armées
- 00:39:08 : le regard allemand d’Ulrike Franke
- 00:42:10 : cinq polémiques entremêlées
- 00:51:37 : la sensibilité aux pertes
- 00:56:49 : la désignation de l’ennemi
- 01:00:10 : le retour d’un service militaire volontaire
- 01:01:11 : le modèle allemand
- 01:05:02 : utilité sociale ou nécessité militaire
- 01:07:22 : le calcul des effectifs en haute intensité
- 01:11:55 : le modèle danois
- 01:16:44 : coups de cœur et coups de gueule
FAQ
Que propose le plan en 15 points de Ryan Evans pour l’Ukraine ?
Selon Ulrike Franke, ce plan ne donne pas de chiffres arrêtés mais une liste de principes pour engager une négociation : limitations de forces des deux côtés, distinction entre ligne de cessez-le-feu et frontières définitives, zones démilitarisées et un mécanisme juridique pour certains crimes de guerre. Les invités en discutent les limites face au calcul russe.
Pourquoi le discours du chef d’état-major des Armées a-t-il fait polémique ?
Devant les maires de France, le chef d’état-major a affirmé que la Russie se préparait à une confrontation à l’horizon 2030 et que le pays devait accepter de « perdre ses enfants », en parlant des militaires. Olivier Schmitt y voit cinq polémiques entremêlées, du sens du mot « enfants » au rôle du chef d’état-major.
Comment fonctionne le service militaire au Danemark ?
D’après Olivier Schmitt, les armées danoises expriment chaque année un besoin, comblé par des volontaires, puis par un tirage au sort sans dérogation si les volontaires manquent. Le besoin passe d’environ 1 500 à 6 000 jeunes, et le tirage au sort est désormais ouvert aux femmes comme aux hommes.
Pourquoi la France a-t-elle besoin de plus de soldats selon Elie Tenenbaum ?
Elie Tenenbaum calcule que tenir une division d’environ 20 000 hommes en haute intensité en exige trois fois plus en rotation, auxquels s’ajoutent environ 20 000 hommes pour le territoire national. Or la force opérationnelle terrestre compte 77 000 hommes et la réserve peine à atteindre 80 000 volontaires, d’où l’intérêt militaire d’un service volontaire.
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