
Matthieu Suc, journaliste à Mediapart spécialiste du renseignement, revient dans « Le Collimateur » d'Alexandre Jubelin sur les opérations clandestines russes menées en France depuis 2023, au lendemain du procès de l'affaire des mains rouges. Il explique comment des exécutants venus des Balkans, payés peu et faciles à identifier, servent une stratégie validée très haut à Moscou : attiser les fractures de la société française, de l'antisémitisme à l'islamophobie, en attendant les prochaines élections.
Des étoiles de David aux mains rouges
Dans cet entretien du « Collimateur », Alexandre Jubelin reçoit Matthieu Suc, journaliste à Mediapart, pour faire le bilan des opérations d’ingérence russes sur le territoire français, enquêtées et parfois jugées. L’animateur précise d’emblée que l’épisode laisse de côté les survols récents de sites sensibles par des drones, faute d’éléments, et qu’il y a un danger à attribuer aux Russes tout ce qui se passe de louche en France. Matthieu Suc raconte comment il est passé du djihadisme à ce sujet, puis revient sur l’affaire des étoiles de David peintes au pochoir à Paris à l’automne 2023, quelques semaines après le 7 octobre. La presse est d’abord « tombée dans le piège » d’une lecture purement antisémite. Deux couples moldaves agissaient sur ordre d’un même Moldave prorusse, et pour la première fois la France a attribué officiellement à la Russie non pas les pochoirs mais leur amplification en ligne, grâce aux traces numériques remontées par Viginum jusqu’à des fermes de trolls. Vient ensuite l’affaire des mains rouges : en mai 2024, un gardien du Mémorial de la Shoah surprend deux hommes en train de peindre le mur des Justes. Instruite par le précédent, la police remonte la vidéosurveillance jusqu’à un hôtel, puis jusqu’à trois Bulgares rentrés chez eux et un quatrième qui organisait tout à distance. Le procès a retenu la circonstance aggravante d’antisémitisme, une question débattue puisque les auteurs agissaient sur commande d’un État tiers. Les notes de la DGSI versées au dossier, et un rapport des services moldaves sur des camps d’entraînement dans les Balkans, ont fait que personne au procès n’a nié l’origine russe de l’opération. Matthieu Suc a aussi retrouvé dans le dossier un billet d’avion montrant le chef de la cellule à Moscou quelques semaines après les faits.
Depuis ces affaires, la loi a créé un délit spécifique d’ingérence pour le compte d’un État étranger.
Les mesures actives, une vieille méthode
Alexandre Jubelin rappelle que ces opérations prolongent une tradition du KGB : dans les années 50, des croix gammées peintes en Allemagne de l’Ouest visaient à isoler le pays de ses alliés. Matthieu Suc explique que les « mesures actives » russes fonctionnent le mieux quand elles partent du réel, comme les mains rouges deux semaines après une polémique à Sciences Po, ou l’amplification par des fermes de trolls des punaises de lit à Paris. Il date le regain d’agressivité de l’automne 2023, lorsque la France a durci sa position sur l’Ukraine et qu’elle est devenue une cible. Les thèmes choisis sont ceux qui divisent : l’antisémitisme, les cercueils déposés sous la tour Eiffel contre l’envoi de soldats en Ukraine, puis la peinture verte sur des synagogues et les têtes de cochon devant des mosquées. Selon des documents internes au Kremlin obtenus par un service français et révélés par Mediapart, un plan visant à la fois les communautés juive et musulmane a été validé au niveau de l’administration présidentielle russe. Le recours à des intermédiaires, des ressortissants des Balkans qui voyagent sous leur vraie identité, permet le déni plausible ; leur amateurisme apparent leur évite d’être repérés en amont, et les mêmes équipes ont opéré en Allemagne et en Suisse jusqu’à être grillées. La coopération entre services européens a permis le seul procès tenu à ce jour.
Pour le journaliste, les Russes jouent à la loterie : ça coûte peu, souvent ça ne marche pas, parfois ça marche.
La menace sur les élections
La dernière partie porte sur les ingérences électorales. Matthieu Suc estime qu’elles seront le principal danger avec les municipales de 2026 et la présidentielle de 2027. Il cite la Roumanie, où un candidat a été porté artificiellement sur TikTok jusqu’à la tête du premier tour, et la Moldavie, où achats de voix, opérations numériques et fausses alertes à la bombe dans des bureaux de vote, y compris en France, ont été documentés. Ces pays restent plus exposés que la France, mais il juge qu’elle sera une priorité pour Moscou. Les services français estiment à ce stade qu’un attentat avant l’élection relève du fantasme. Il rappelle que des chefs de services avaient alerté, devant une commission d’enquête parlementaire, sur des tentatives visant aussi des élus locaux et des agents d’administrations locales.
Les municipales, prévient-il, peuvent servir de marchepied vers l’Élysée.
Pour aller plus loin
- L’émission du Collimateur sur Viginum
- L’émission du Collimateur sur la lutte contre les manœuvres informationnelles
- Révélations sur l’opération mains rouges, Mediapart
- Des documents internes au Kremlin montrent l’implication de la Russie dans des opérations en France, Mediapart
- La Russie projette aussi des actions violentes pour fausser les élections en Europe, Mediapart
Les références de l’épisode
- Affaire des étoiles de David : les pochoirs peints à Paris à l’automne 2023, dont l’amplification en ligne a été attribuée à la Russie.
- Affaire des mains rouges : les mains peintes sur le mur des Justes du Mémorial de la Shoah en mai 2024, dont le procès venait de s’achever à l’enregistrement.
- Viginum : le service chargé de détecter les manœuvres informationnelles étrangères en ligne.
- DGSI : le service de renseignement intérieur, dont des notes ont été versées au dossier des mains rouges.
- Mesures actives : le nom des opérations clandestines d’influence des services russes depuis l’époque du KGB.
- Affaire des têtes de cochon : les têtes déposées devant des mosquées de Paris et d’Île-de-France en septembre.
- Élections en Roumanie et en Moldavie : les scrutins visés par des ingérences russes documentées.
Au fil de l’épisode
- 00:04:00 : l’arrivée sur les opérations russes et l’affaire des étoiles de David
- 00:11:30 : l’affaire des mains rouges
- 00:22:30 : les enseignements du procès
- 00:31:30 : la longue histoire des « mesures actives » russes
- 00:40:30 : le regain d’agressivité russe
- 01:04:00 : le danger émergent des ingérences électorales
FAQ
Qui est Matthieu Suc ?
Matthieu Suc est journaliste à Mediapart. D’abord spécialisé dans le djihadisme et les services de renseignement qui le combattent, il enquête depuis l’invasion de l’Ukraine sur l’espionnage et les ingérences russes, et a publié une série d’articles sur l’affaire des mains rouges et sur des documents internes au Kremlin visant la France.
Qu’est-ce que l’affaire des mains rouges ?
En mai 2024, des mains rouges ont été peintes sur le mur des Justes du Mémorial de la Shoah à Paris. La police a identifié une cellule de Bulgares, dont certains portaient des tatouages néonazis, pilotée à distance. Selon Matthieu Suc, le procès a retenu l’antisémitisme et personne n’y a contesté l’origine russe de l’opération.
Pourquoi la Russie vise-t-elle à la fois les juifs et les musulmans en France ?
D’après Matthieu Suc, l’objectif est d’affaiblir un allié de l’Ukraine en fracturant sa société sur des sujets qui la divisent déjà. Des documents internes au Kremlin révélés par Mediapart montrent qu’un plan ciblant les deux communautés a été validé en haut lieu, avec ensuite la peinture verte sur des synagogues et les têtes de cochon devant des mosquées.
Les élections françaises sont-elles menacées par des ingérences russes ?
Matthieu Suc estime qu’elles seront le principal danger, avec les municipales de 2026 et la présidentielle de 2027. Il s’appuie sur les cas de la Roumanie et de la Moldavie, et sur des alertes de chefs de services de renseignement visant aussi des élus locaux, tout en rappelant que l’hypothèse d’un attentat relève pour l’instant du fantasme selon les services.
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