
Marie-Jeanne Rossignol, professeure émérite d'histoire des États-Unis à l'Université Paris-Cité, raconte dans « Le Fil de l'épée », la série d'histoire militaire du Collimateur, la guerre de 1812 entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. Guerre commerciale qui dégénère, marins enrôlés de force, nations amérindiennes prises en étau, Andrew Jackson à la Nouvelle-Orléans, Washington incendiée : un conflit méconnu en France qui a, selon elle, fondé le nationalisme américain.
D’une guerre commerciale à la guerre ouverte
Marie-Jeanne Rossignol, professeure émérite d’histoire des États-Unis à l’Université Paris-Cité, raconte à Alexandre Jubelin et André Loez, dans « Le Fil de l’épée », la guerre de 1812 entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, un conflit oublié des deux côtés de l’Atlantique. Elle explique qu’à partir de 1794, les Américains, neutres, deviennent les transporteurs de l’Europe en guerre, ce qui les enrichit, jusqu’à ce que la Grande-Bretagne, étranglée par Napoléon, freine leur commerce par des ordres en conseil après 1805, tandis que le blocus continental les gêne aussi. S’y ajoute l’enrôlement forcé de marins américains par la Royal Navy, souvent d’anciens Britanniques naturalisés, et l’attaque du navire Chesapeake en 1807, très relayée par la presse. Elle décrit la vie politique de l’époque, partagée entre fédéralistes, favorables à la Grande-Bretagne, et républicains-démocrates de Thomas Jefferson et James Madison, plus proches de la France. Elle évoque aussi la pression sur les terres amérindiennes du Nord-Ouest, l’alliance de Tecumseh et de son frère, et la bataille de 1811 menée par le gouverneur William Henry Harrison.
Le Congrès vote la guerre en juin 1812, au terme du vote « le plus serré de l’histoire diplomatique des États-Unis », selon les animateurs : les villes commerçantes du Nord-Est y sont hostiles, les « faucons » du Sud et de l’Ouest la réclament.
Canada, Grands Lacs, Nouvelle-Orléans et Washington en flammes
L’historienne détaille des opérations de quelques milliers d’hommes. Au nord, les Américains croient que le Canada les rejoindra et sont repoussés, avant de reprendre leurs positions en 1813 ; les batailles navales sur les Grands Lacs mèneront à la démilitarisation de la zone. Sur mer, l’USS Constitution s’empare du HMS Guerrière. Au sud, Andrew Jackson mène en 1814 une guerre coloniale contre les Creeks, qui ouvre aux colons un territoire qu’elle compare à l’étendue de la Belgique, puis bat les Britanniques à la Nouvelle-Orléans en janvier 1815, une victoire qu’elle rapproche d’Azincourt. À l’été 1814, les troupes britanniques brûlent le Capitole et la maison présidentielle de Washington ; la résistance de Baltimore inspire le poème qui deviendra « Star Spangled Banner ». Pour Marie-Jeanne Rossignol, cette guerre est « vraiment le moment fondateur du nationalisme américain ».
Elle relie enfin le conflit à la doctrine de Monroe, au protectionnisme des années 1820, à l’essor du coton et du « deuxième esclavage », et explique comment l’historiographie récente le réinscrit dans l’histoire des États-Unis.
Les références de l’épisode
- Le ferment nationaliste. Aux origines de la politique étrangère des États-Unis (Belin, 1994) : livre de Marie-Jeanne Rossignol issu de sa thèse.
- Noir et Blanc contre l’esclavage : autre ouvrage de l’invitée, cité par les animateurs.
- The War of 1812, a Forgotten Conflict : livre d’un historien américain paru en 1989, cité pour rappeler que la guerre est oubliée jusqu’aux États-Unis.
- Tecumseh : chef amérindien allié aux Britanniques pendant la guerre.
- Andrew Jackson : général puis président, dont la réputation se construit pendant ce conflit.
- USS Constitution : navire américain qui s’empare du HMS Guerrière.
- Star Spangled Banner : hymne national des États-Unis, né d’un poème sur la résistance de Baltimore.
- Doctrine de Monroe : proclamation de 1823 reliée dans l’épisode aux suites de la guerre.
- Fortune of War : roman historique cité par les animateurs en fin d’épisode pour son évocation de la guerre navale de 1812.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de la série sur les conflits oubliés
- 00:01:46 : présentation de Marie-Jeanne Rossignol
- 00:02:27 : les Américains, transporteurs de l’Europe en guerre
- 00:04:55 : l’enrôlement forcé des marins par la Royal Navy
- 00:07:05 : fédéralistes et républicains-démocrates
- 00:11:16 : de l’affaire du Chesapeake aux guerres avec les Amérindiens
- 00:14:55 : le vote de la guerre au Congrès
- 00:17:28 : une nation qui se méfie de l’outil militaire
- 00:20:57 : un pari sur une Grande-Bretagne occupée par Napoléon
- 00:23:34 : les opérations au Canada et sur les Grands Lacs
- 00:28:36 : la guerre navale
- 00:29:25 : Andrew Jackson, les Creeks et la Nouvelle-Orléans
- 00:34:35 : la légende noire d’Andrew Jackson
- 00:36:29 : l’incendie de Washington
- 00:39:12 : la résistance de Baltimore et l’hymne national
- 00:42:31 : les négociations de paix
- 00:44:36 : doctrine de Monroe, protectionnisme et coton
- 00:49:28 : pourquoi cette guerre est oubliée
FAQ
Pourquoi les États-Unis ont-ils déclaré la guerre à la Grande-Bretagne en 1812 ?
Selon Marie-Jeanne Rossignol, plusieurs causes se cumulent : les entraves britanniques au commerce américain après 1805, l’enrôlement forcé de marins américains par la Royal Navy, le soutien britannique aux nations amérindiennes du Nord-Ouest et une question d’honneur entre une ancienne métropole et son ancienne colonie.
Qui a brûlé Washington en 1814 ?
Ce sont les troupes britanniques, à l’été 1814, après la fin des guerres européennes qui leur permet d’envoyer des renforts en Amérique du Nord. Elles remontent le Potomac depuis la baie de Chesapeake et incendient le Capitole, la maison présidentielle et une bibliothèque, dans une volonté d’humiliation selon l’invitée.
Quel lien entre la guerre de 1812 et l’hymne américain ?
La résistance de Baltimore aux Britanniques, en 1814, est immortalisée par un avocat témoin de la scène dans un poème patriotique. Ce texte devient « Star Spangled Banner », hymne national des États-Unis seulement en 1931. Pour Marie-Jeanne Rossignol, il marque le début de la sacralisation du drapeau.
Pourquoi la guerre de 1812 est-elle oubliée aux États-Unis ?
Marie-Jeanne Rossignol estime que la guerre de Sécession a effacé les conflits précédents. Mais si les opérations militaires sont oubliées, la guerre revient selon elle dans l’historiographie récente consacrée au deuxième esclavage et à la dépossession des Amérindiens.
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