
Joseph Henrotin, rédacteur en chef de la revue DSI, retrouve Alexandre Jubelin dans Le Collimateur pour le onzième numéro de Zone d'opérations, consacré à la guerre en Ukraine. Au sortir de l'été 2025, il analyse un front où l'infanterie combat désormais par groupes de deux ou trois soldats, où aucun camp ne parvient à concentrer ses forces, et où les négociations entre Donald Trump et Vladimir Poutine ne changent rien au terrain. Il détaille aussi la réforme du commandement ukrainien et la montée en gamme de l'industrie d'armement de Kiev.
Un front d’infiltrations, sans percée
Dans cet épisode du Collimateur, Joseph Henrotin, rédacteur en chef de DSI, fait le point avec Alexandre Jubelin sur l’été 2025 en Ukraine. Il rappelle d’abord des chiffres de progression russe en hausse, de 175 kilomètres carrés en avril à 564 en juillet, tout en jugeant cet indicateur « très insuffisant » pour décrire la dynamique : ce sont deux systèmes qui se combattent. Il identifie deux grandes zones de poussée russe, au nord-est et autour de Pokrovsk, où une infiltration d’une vingtaine de kilomètres a menacé d’isoler la ville avant des contre-attaques ukrainiennes. L’analyste y voit le signe d’une transformation du combat d’infanterie : les longues tranchées laissent place à une « archipélisation » de positions retranchées tenues par deux à quatre défenseurs, que des groupes de deux ou trois soldats, parfois à moto ou en trottinette, contournent. Faute d’infanterie suffisante, aucun camp ne peut consolider une brèche pour y engager des blindés, qui se font frapper par les drones et l’artillerie dès qu’une colonne apparaît. Le combat reste indécis : « les deux systèmes tiennent ». Côté russe, il souligne un recrutement de dizaines de milliers d’hommes par mois, adossé à des primes qui dépendent de la santé de l’économie, mais une formation qui n’a guère évolué depuis 2022 et un manque de sous-officiers qui bride toute manœuvre d’ampleur. Il relève aussi les progrès des drones russes, notamment avec l’unité Rubicon et ses drones guidés par fibre optique, capables de frapper la logistique ukrainienne à plusieurs dizaines de kilomètres.
Côté ukrainien, la création de corps d’armée doit aboutir fin 2025 ou début 2026, mais Joseph Henrotin s’interroge sur la latitude laissée aux colonels qui les commandent, dans une culture qu’il juge encore marquée par le modèle soviétique.
Des négociations à la « vacuité rhétorique »
Sur le plan diplomatique, l’invité estime que la séquence ouverte par le sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine en Alaska, puis la venue des dirigeants européens et du secrétaire général de l’OTAN à Washington, ne change « strictement rien » sur le terrain. Il décrit un « pendule trumpien » qui penche vers Moscou après le sommet, puis revient vers Kiev une fois les Européens présents. Selon lui, Moscou réclame désormais le Donbass, dont la partie de l’oblast de Donetsk qu’elle n’a pas conquise, ce qui la placerait en position favorable en cas de reprise des hostilités. Les « garanties de sécurité » évoquées rappellent aux Ukrainiens le mémorandum de Budapest, et Joseph Henrotin pointe la « vacuité rhétorique » de termes comme garantie de sécurité, coordination ou neutralité. Il juge probable que ces négociations aient pour Moscou une valeur surtout dilatoire. Alexandre Jubelin, de son côté, estime que les exigences de Vladimir Poutine dépassent le Donbass et portent sur la neutralité et la non-adhésion à l’OTAN.
Pour l’invité, une Ukraine neutre aurait de toute façon besoin d’une armée puissante, comme l’avait la Suisse pendant la guerre froide.
La montée en gamme de l’industrie ukrainienne
La dernière partie porte sur les nouveaux armements annoncés par Kiev. Le missile de croisière Flamingo, présenté par le président Zelensky, emporterait une tonne d’explosif à 3 000 kilomètres ; le FP1, plus léger, porterait 60 à 120 kilos à environ 1 600 kilomètres, avec un objectif de production de 100 par jour ; une version allongée du missile Neptune viserait environ 1 000 kilomètres. Joseph Henrotin observe depuis la mi-août des frappes nettement plus puissantes sur l’industrie pétrolière russe, dont un terminal sur la Baltique, et y voit une stratégie cohérente : frapper les revenus qui financent le recrutement, peser sur la perception de Donald Trump quant à celui qui « a les cartes en main », et faire pression sur la Slovaquie et la Hongrie, reliées à la Russie par un oléoduc également visé. Il rappelle que l’Allemagne, en proposant d’aider à produire en masse plutôt que de livrer ses propres missiles, a contribué à cette autonomie, et que les Ukrainiens travaillent aussi à des missiles balistiques.
Pour 2026, il anticipe une pression accrue sur l’économie russe, mais des difficultés persistantes pour l’Ukraine : ressources humaines, style de commandement et soutien européen soumis aux échéances électorales.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- DSI : revue dont l’invité est rédacteur en chef, partenaire du format Zone d’opérations.
- Pokrovsk : ville où se concentrent les combats de l’été, menacée d’encerclement par une infiltration russe.
- Unité Rubicon : formation russe de drones, intégrant frappe, ciblage et renseignement, pionnière des drones à fibre optique.
- Mémorandum de Budapest : précédent de garanties de sécurité qui laisse un mauvais souvenir aux Ukrainiens.
- Flamingo : missile de croisière ukrainien annoncé avec une portée de 3 000 kilomètres.
- FP1 : engin ukrainien de frappe à longue portée produit en grande série.
- Neptune : missile antinavire ukrainien décliné en version de croisière à plus longue portée.
- Elie Tenenbaum : auteur d’une tribune citée sur la place des troupes européennes dans les garanties de sécurité.
- Wall Street Journal : article cité sur un veto américain discret visant certaines frappes ukrainiennes à longue portée.
Au fil de l’épisode
- 00:01:15 : retour sur l’offensive russe d’été
- 00:02:09 : les kilomètres carrés pris, un indicateur insuffisant
- 00:03:19 : les deux grandes zones de poussée russe
- 00:04:17 : l’infiltration vers Pokrovsk et la réaction ukrainienne
- 00:07:33 : des groupes de deux ou trois soldats : un combat d’infanterie transformé
- 00:08:54 : pourquoi personne ne parvient à concentrer ses forces
- 00:13:47 : un combat indécis, les deux systèmes tiennent
- 00:15:07 : recrutement, formation et sous-officiers russes
- 00:17:31 : l’unité Rubicon et les progrès des drones russes
- 00:21:42 : les corps d’armée ukrainiens et la question du commandement
- 00:29:05 : le sommet en Alaska et la séquence de Washington
- 00:34:38 : ce que réclame Moscou et les garanties de sécurité
- 00:39:00 : la vacuité rhétorique des négociations
- 00:43:07 : la montée en puissance de l’industrie ukrainienne
- 00:44:47 : Flamingo, FP1 et Neptune allongé
- 00:46:46 : les frappes sur l’industrie pétrolière russe
- 00:51:56 : neutralité et programme balistique ukrainien
- 00:55:18 : quelles perspectives pour 2026
FAQ
Qui est Joseph Henrotin ?
Joseph Henrotin est rédacteur en chef de DSI, revue spécialisée dans les questions de défense et de sécurité. Dans Le Collimateur, il anime avec Alexandre Jubelin le format régulier Zone d’opérations, consacré à l’analyse de la guerre en Ukraine. Ce onzième numéro revient sur les combats, la diplomatie et l’armement de l’été 2025.
Comment le combat d’infanterie a-t-il changé en Ukraine ?
Selon Joseph Henrotin, les longues lignes de tranchées ont laissé place à des positions dispersées et bien retranchées, tenues par deux à quatre soldats. Les Russes s’infiltrent entre elles par groupes de deux ou trois, mais aucun camp ne parvient à consolider une brèche pour engager des blindés, aussitôt frappés par les drones et l’artillerie.
Les négociations de l’été 2025 ont-elles changé la situation militaire ?
Non, d’après l’invité : le sommet en Alaska et la réunion de Washington n’ont rien changé sur le terrain, les frappes russes reprenant après chaque sommet. Il souligne le flou de notions comme les garanties de sécurité ou la neutralité, et estime que ces discussions peuvent servir à Moscou à gagner du temps.
Quels nouveaux missiles l’Ukraine a-t-elle annoncés ?
Joseph Henrotin cite trois engins : le missile de croisière Flamingo, annoncé avec une tonne de charge et 3 000 kilomètres de portée, le FP1, plus léger mais produit en grande série, et une version allongée du missile Neptune portant à environ 1 000 kilomètres. Il les relie à l’intensification des frappes sur l’industrie pétrolière russe depuis la mi-août.
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