
Joseph Henrotin, rédacteur en chef de la revue DSI, est en studio avec Alexandre Jubelin pour ce treizième numéro de Zone d'opérations, le rendez-vous du Collimateur consacré à la guerre en Ukraine. Il décrit un front terrestre bloqué malgré la pression russe vers Pokrovsk et Koupiansk, l'arrivée de l'intelligence artificielle sur les drones ukrainiens et le débat qu'elle rouvre, la campagne aérobalistique des deux camps, puis l'incursion de MiG-31 russes dans l'espace aérien estonien et les réponses possibles de l'OTAN.
Un front bloqué et des drones qui choisissent leur cible
Rédacteur en chef de la revue DSI, Joseph Henrotin fait avec Alexandre Jubelin le point sur la guerre en Ukraine. Sur le front terrestre, il observe toujours un « grignotage » russe aux avancées limitées : le blocage tactique persiste, les défenses ukrainiennes se sont fragmentées en points d’appui, et les Russes, qui ont renforcé leur dispositif en dégarnissant d’autres secteurs, ne passent toujours pas à l’offensive de grande ampleur. Il avance deux hypothèses, l’attente d’une zone propice à l’engagement massif de blindés ou des difficultés d’approvisionnement, notamment en carburant, sous l’effet des frappes ukrainiennes dans la profondeur. À l’axe de Pokrovsk s’ajoute celui qui remonte vers Koupiansk, nœud ferroviaire et routier et point de passage sur une rivière, aux faubourgs duquel se trouvent les Russes : un dilemme de plus pour une armée ukrainienne qui manque de bataillons. L’invité s’arrête ensuite sur un fait qu’il juge de plus en plus significatif : l’intégration de modules d’intelligence artificielle sur les drones ukrainiens, réponse à la guerre électronique là où les Russes ont misé sur le drone filoguidé par fibre optique. Ces drones repèrent et frappent eux-mêmes un véhicule dans une « kill zone » réputée sans civils. Joseph Henrotin y voit le retour du débat sur les « robots tueurs », qu’il juge en partie relever du fantasme, car la machine agit selon un répertoire qu’on lui a donné.
Il pose la question qu’il formulait dans DSI, en la disant « dérangeante » : dans une guerre de survie où l’attrition joue contre l’Ukraine, la distinction entre un tireur de précision et un drone programmé pour reconnaître le déplacement de soldats russes doit-elle rester taboue ? Il dit ne pas avoir de réponse ferme, Alexandre Jubelin rappelant que la différence tient à la décision d’engagement prise par une personne à un instant donné.
La guerre aérobalistique et le ciblage
Pour l’invité, la guerre aérienne en Ukraine contredit la vision occidentale héritée de la guerre du Golfe de 1991, fondée sur la conquête préalable de la supériorité aérienne. Ni les Russes ni les Ukrainiens n’engagent massivement leurs avions au-dessus du territoire adverse : ils frappent avec des missiles de croisière, des missiles balistiques Iskander ou nord-coréens, et des drones d’attaque à sens unique, qu’il qualifie de « missiles de fortune ». La supériorité aérienne compte toujours, mais elle devient aussi une affaire de défense sol-air, avec des réponses graduées, jusqu’à des pick-up armés de mitrailleuses anciennes assistés par l’IA, pour réserver les missiles coûteux aux cibles qui les justifient. Le ciblage diffère selon lui d’un camp à l’autre. La Russie, après avoir visé les voies ferrées, frappe les infrastructures énergétiques et les villes : une pression sur le moral qui, historiquement, ne fait pas céder les populations, mais oblige l’Ukraine à garder ses défenses aériennes autour des villes plutôt qu’au-dessus du front. L’Ukraine vise les centres de gravité russes : raffineries, en particulier les colonnes de distillation difficiles à remplacer, industrie de défense proche du front, voies ferrées et sous-stations électriques qui obligent les Russes à recourir à leurs rares locomotives diesel. Il note des files d’attente aux stations-service jusque dans la région de Moscou, sans pouvoir dire jusqu’où ces frappes touchent les forces armées.
Les deux interlocuteurs reviennent au passage sur l’électrification des matériels militaires, qui obéit selon eux à des logiques inverses de celles du civil.
MiG-31 au-dessus de l’Estonie : jusqu’où laisser faire
Dernier sujet : l’incursion de MiG-31 russes dans l’espace aérien estonien, restés douze minutes en territoire de l’OTAN. Joseph Henrotin y voit une intention, le corridor entre la Russie et Kaliningrad étant assez large pour un pilote correct. Il replace l’épisode dans une série : des bombardiers qui simulaient une frappe nucléaire en direction de Stockholm il y a quelques années, ce qui a pesé sur l’opinion suédoise face à l’adhésion à l’OTAN, les drones tombés en Pologne, l’exercice Zapad 25, et la volonté de Moscou de faire pression sur des Européens qui prennent le relais des États-Unis dans l’aide à l’Ukraine. Rappelant le cas d’un Su-24 abattu par la Turquie, il se méfie des analogies mais juge légitime d’avertir Moscou, de peur que la retenue passe pour de la faiblesse. Il détaille les options intermédiaires : accrochage radar, largage de leurres, tir de semonce, autant de messages politiques, car « l’action militaire est un message politique en soi ». Il estime que le F-35, conçu pour frapper à distance de sécurité, n’est pas l’appareil le mieux adapté à ce genre d’interception face à un Rafale ou un F-15 bien visible.
Il termine sur l’annonce par le secrétaire américain à la Défense de la fin d’une aide aux États baltes engagée depuis la fin des années 1990, qu’il lit comme un autre signe du désengagement américain.
Pour aller plus loin
- Le financement participatif du livre « Conflits oubliés »
- L’épisode du Collimateur sur la confrontation aérienne en Baltique
- L’extrait vidéo du discours à l’ONU
Les références de l’épisode
- DSI : la revue dont Joseph Henrotin est rédacteur en chef ; son prochain hors-série porte sur la manœuvre.
- Pokrovsk et Koupiansk : les deux axes de pression russe décrits par l’invité.
- Tempête du désert (1991) : la campagne aérienne qui a forgé la vision occidentale de la supériorité aérienne.
- Exercice Zapad 25 : exercice russe dans la foulée duquel surviennent les incidents aériens.
- F-35 : avion de combat américain dont l’invité discute l’emploi pour les interceptions.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : ouverture de Zone d’opérations avec Joseph Henrotin
- 00:01:39 : la situation autour de Pokrovsk et le blocage tactique
- 00:03:33 : la manœuvre, thème du prochain hors-série de DSI
- 00:04:38 : guerre électronique, fibre optique et modules d’IA sur les drones
- 00:06:24 : le débat sur les robots tueurs
- 00:12:50 : l’axe de Koupiansk
- 00:14:45 : la campagne aérobalistique et la supériorité aérienne
- 00:19:19 : le ciblage russe et ukrainien
- 00:23:18 : l’effet des frappes sur les raffineries
- 00:26:53 : voies ferrées, locomotives diesel et électrification
- 00:28:32 : l’incursion de MiG-31 dans l’espace aérien estonien
- 00:31:03 : les précédents en Suède et dans les pays baltes
- 00:34:31 : l’avertissement lancé à la tribune de l’ONU
- 00:35:27 : l’exemple turc et les options intermédiaires
- 00:40:09 : le F-35 et les interceptions
- 00:45:57 : la fin de l’aide américaine aux États baltes
FAQ
Qui est Joseph Henrotin ?
Joseph Henrotin est rédacteur en chef de la revue DSI. Invité régulier du Collimateur, il y fait dans la série Zone d’opérations le point sur la guerre en Ukraine : situation du front terrestre, guerre aérienne, drones et conséquences pour la sécurité européenne.
Pourquoi l’Ukraine équipe-t-elle ses drones d’intelligence artificielle ?
Selon Joseph Henrotin, c’est une réponse à la guerre électronique, qui brouille les drones sur un front figé. Des modules d’IA, ajoutés à des drones existants ou intégrés dès leur conception, permettent de repérer et frapper un véhicule dans une zone définie. Les Russes ont choisi une autre voie, le drone relié par fibre optique.
Les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes ont-elles un effet ?
D’après l’invité, oui pour les civils : des files d’attente apparaissent aux stations-service, jusqu’autour de Moscou. Les Ukrainiens visent les colonnes de distillation, difficiles à remplacer, et frappent à nouveau quand l’installation redémarre. Il ne dispose pas de données suffisantes pour mesurer l’effet sur les forces armées russes.
Comment l’OTAN peut-elle répondre à une incursion d’avions russes ?
Joseph Henrotin décrit des options intermédiaires entre laisser faire et abattre l’appareil : escorte rapprochée, accrochage radar, largage de leurres devant l’avion, tir de semonce. Chacune porte un message politique d’intensité différente. Il juge légitime d’avertir Moscou, la retenue répétée risquant d’être perçue comme de la faiblesse.
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