
Joseph Henrotin, rédacteur en chef du magazine Défense et Sécurité Internationale (DSI), revient au micro d'Alexandre Jubelin sur la chute de Pokrovsk, nœud ferroviaire du front ukrainien, et sur ce qu'elle change pour la logistique de Kiev. Il lit aussi les lettres d'intention pour des Rafale et des Gripen comme une préparation de l'après-guerre, puis analyse la concentration de forces américaines dans les Caraïbes : une manœuvre d'abord déclaratoire face au Venezuela, où une invasion se heurterait au terrain.
Pokrovsk, un nœud logistique tombé
Dans ce numéro de la série Zone d’opérations du Collimateur, Alexandre Jubelin retrouve Joseph Henrotin, rédacteur en chef du magazine Défense et Sécurité Internationale (DSI), pour analyser la chute de Pokrovsk, obtenue selon eux par une accumulation de petites attaques d’infanterie et de tactiques d’infiltration. Joseph Henrotin y voit le fruit des poussées russes des derniers mois, aussi visibles vers Koupiansk. Pokrovsk était un point de fixation, « un peu comme Bakhmout en son temps », théâtre d’une bataille d’attrition. Il note que l’automne, avec ses brouillards défavorables aux drones, a permis aux Russes d’accélérer le flux de véhicules. La grande question, dit-il, est de savoir si le retrait des forces ukrainiennes de la poche a été anticipé à temps face à l’encerclement. Les pertes russes paraissent importantes, mais Moscou jugeait la ville d’une importance « systémique » : Pokrovsk était un nœud de communication et de logistique, traversé par la ligne de chemin de fer qui irriguait le front ukrainien. Les Ukrainiens doivent désormais repositionner leur centre de gravité logistique, avec plus de camions, des rotations sous couvert de brouillage ou des routes protégées par des filets contre les drones. L’invité rappelle que les Russes disposent de plus de 50 000 hommes dans leurs troupes ferroviaires, capables de remettre en état les voies, et que le terrain ouvert à l’ouest et au nord de la ville sera difficile à défendre.
Pour Joseph Henrotin, toute guerre se double d’une guerre des flux : les meilleurs soldats ne peuvent plus combattre sans armement, sans nourriture et sans logistique.
Rafale, Gripen et industrie ukrainienne
L’animateur revient sur les lettres d’intention signées par l’Ukraine pour des Rafale français, après un engagement semblable pour des Gripen suédois, en rappelant qu’une lettre d’intention n’est ni une commande ferme ni une livraison. Joseph Henrotin décrit une aviation ukrainienne à bout de souffle, qui a longtemps fait voler ses avions d’origine soviétique en puisant des pièces dans les cimetières d’avions, et que les F-16 et quelques Mirage 2000 livrés ne suffisent pas à reconstituer. Selon lui, il s’agit moins de préparer la guerre en cours que l’après-guerre : l’Ukraine devra réarmer pour se doter d’une dissuasion conventionnelle face à la Russie. Le Gripen correspond à sa philosophie d’emploi, depuis des pistes sommaires ou des autoroutes, et le Rafale à son goût pour les biréacteurs. Les accords portent aussi sur la défense aérienne, avec des batteries de missiles. Plus largement, il observe que des industriels européens et américains multiplient les accords avec des firmes ukrainiennes, de la licence à la coproduction, et que l’industrie ukrainienne remonte en puissance après des années de sous-investissement. Pour l’Europe, dont l’outil industriel s’est révélé insuffisant face à la demande, travailler avec l’Ukraine pourrait aussi éviter de laisser le marché à d’autres pays.
Il souligne enfin les limites de cadence de production du Rafale : même avec un contrat signé, les livraisons prendraient du temps.
Les États-Unis face au Venezuela
La dernière partie porte sur la concentration de forces américaines dans les Caraïbes, avec l’arrivée du groupe aéronaval du porte-avions Gerald Ford. L’animateur relève une nouveauté : le commandement chargé de l’Amérique, le South Command, prend désormais des moyens jusque-là réservés à l’Indo-Pacifique. Joseph Henrotin voit dans ce dispositif d’abord une lutte contre le narcotrafic, déjà marquée par des frappes sur des embarcations rapides et des semi-submersibles, avec un réinvestissement de Porto Rico et environ 20 % de la flotte de grands ravitailleurs de l’US Navy présents dans la zone, selon un observateur qu’il cite. Le Venezuela dispose de matériels modernes en faibles quantités et d’une armée surtout terrestre, tournée vers l’infanterie légère et capable de guérilla ; la Russie, son principal fournisseur, a annoncé l’envoi de systèmes antiaériens. Le vrai facteur dissuasif, selon l’invité, serait la difficulté d’envahir un pays vaste, urbain, montagneux et couvert de jungle. Il juge plus réaliste une campagne de frappes contre les flux de drogue, et décrit le déploiement comme une manœuvre d’abord « déclaratoire », appuyée sur une « esthétique de la puissance » et rappelant une nouvelle doctrine Monroe, dont la crédibilité exigera un jour de passer à l’action.
L’animateur résume ce décalage entre les moyens engagés et les cibles visées : c’est, dit-il, « prendre un rouleau compresseur pour essayer de choper un moustique ».
Les références de l’épisode
- Défense et Sécurité Internationale (DSI) : magazine dont Joseph Henrotin est rédacteur en chef.
- Pokrovsk : ville ukrainienne tombée aux mains des Russes, nœud ferroviaire et logistique du front.
- Bakhmout : précédente bataille d’attrition à laquelle l’invité compare Pokrovsk.
- Rafale et Gripen : avions de combat français et suédois visés par des lettres d’intention de l’Ukraine.
- Gerald Ford : porte-avions américain dont le groupe aéronaval a été déployé dans les Caraïbes.
- South Command : commandement américain chargé de l’Amérique latine, qui reçoit des moyens jusque-là affectés à l’Indo-Pacifique.
- Doctrine Monroe : référence historique évoquée pour un recentrage américain sur l’Amérique latine.
- Stratégie déclaratoire : pilier de la stratégie militaire qui porte le message politique des forces, à côté des piliers opérationnel, des moyens et organique.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de l’épisode et de Joseph Henrotin
- 00:01:13 : la chute de Pokrovsk et les tactiques d’infiltration russes
- 00:02:38 : l’automne, le brouillard et le retour des véhicules russes
- 00:03:54 : le prix payé par les Russes pour une ville systémique
- 00:04:44 : Pokrovsk, nœud ferroviaire et logistique
- 00:06:51 : comment l’Ukraine peut réorganiser sa logistique
- 00:08:18 : la guerre des flux
- 00:09:40 : les lettres d’intention pour le Rafale et le Gripen
- 00:10:36 : une aviation ukrainienne à bout de souffle
- 00:12:20 : réarmer pour l’après-guerre et la défense aérienne
- 00:14:30 : la coopération industrielle avec l’Ukraine
- 00:16:55 : l’industrie européenne et le marché ukrainien
- 00:18:23 : la concentration des forces américaines dans les Caraïbes
- 00:20:10 : la lutte contre le narcotrafic et la logistique américaine
- 00:23:08 : ce que le Venezuela peut opposer
- 00:26:51 : la difficulté d’une invasion
- 00:28:37 : des frappes contre les flux de drogue
- 00:30:35 : l’esthétique de la puissance et la nouvelle doctrine Monroe
- 00:33:11 : une manœuvre d’abord déclaratoire
- 00:35:45 : l’état de la marine vénézuélienne
FAQ
Pourquoi la chute de Pokrovsk compte-t-elle pour l’Ukraine ?
Selon Joseph Henrotin, Pokrovsk était un nœud de communication et de logistique, traversé par la ligne de chemin de fer qui ravitaillait le front ukrainien. Sa perte oblige l’Ukraine à réorganiser ses flux, par camions et routes protégées, et laisse un terrain ouvert difficile à défendre à l’ouest et au nord de la ville.
Pourquoi l’Ukraine s’intéresse-t-elle au Rafale et au Gripen ?
D’après Joseph Henrotin, l’aviation ukrainienne d’origine soviétique est à bout de souffle et les F-16 livrés ne suffisent pas. Le Gripen correspond à un emploi depuis des pistes sommaires ou des autoroutes, le Rafale au goût ukrainien pour les biréacteurs. L’enjeu est surtout de réarmer après la guerre pour dissuader la Russie.
Les États-Unis vont-ils attaquer le Venezuela ?
Joseph Henrotin juge une invasion difficile, en raison de la taille du pays et de ses jungles, montagnes et villes. Il estime plus probable une campagne de frappes contre les flux de drogue, et voit surtout dans le déploiement autour du porte-avions Gerald Ford une manœuvre déclaratoire destinée à montrer le retour de la puissance américaine dans la région.
Qu’est-ce que la stratégie déclaratoire ?
Pour Joseph Henrotin, c’est l’étage politique de la stratégie militaire, à côté des piliers opérationnel, des moyens et organique. Elle passe par des exercices, des essais ou des déploiements destinés à envoyer un message aux adversaires. Elle doit s’appuyer sur une vraie capacité d’action, faute de quoi elle perd sa crédibilité.
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