Podcast Défense.
Le Collimateur28 janvier 202563 min

Le retour de la longue portée

Missiles et drones à longue portée, de la crise des euromissiles à l'Ukraine

Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur Héloïse Fayet et Léo Péria-Peigné, chercheurs au Centre des études de sécurité de l'IFRI, autour de leur étude sur la frappe dans la profondeur. Des SS-20 de la crise des euromissiles aux salves iraniennes contre Israël, de la doctrine russe éprouvée en Ukraine aux programmes chinois et américains, ils dressent l'état des capacités de frappe à longue portée et des choix qui attendent la France et l'Europe, jusqu'à la question nucléaire.

De la crise des euromissiles à la guerre en Ukraine

Héloïse Fayet et Léo Péria-Peigné, chercheurs au Centre des études de sécurité de l’IFRI, présentent avec Alexandre Jubelin leur étude sur la frappe dans la profondeur, c’est-à-dire les missiles et drones capables d’atteindre l’ennemi à des centaines, voire des milliers de kilomètres. L’animateur rappelle qu’avec une charge conventionnelle, contrairement à une ogive thermonucléaire, la précision est indispensable, et que ce modèle date des années 1980. Héloïse Fayet le fait remonter à la crise des euromissiles : les SS-20 soviétiques, plus précis, peuvent frapper l’Europe depuis l’Union soviétique, ce qui pousse les Américains à déployer leurs propres missiles, avant que le traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) n’interdise aux deux pays les missiles sol-sol de 500 à 5 000 km de portée. Ce traité, en vigueur jusqu’en 2019, explique selon elle une partie du retard américain sur ce segment. Léo Péria-Peigné décrit ensuite la « croyance » dans la supériorité des armes de précision, confortée par la guerre de 1991 contre l’Irak et les frappes de l’OTAN contre la Serbie, puis par la guerre contre la terreur. Mais il pose une question : qu’est-ce que la profondeur quand il n’y a pas de ligne de front ? La guerre en Ukraine lui redonne tout son sens : face à un front figé, il s’agit d’aller frapper les points névralgiques en arrière pour rompre le blocage tactique. Les années 1980 et 1990 voient naître les systèmes encore en service aujourd’hui, côté américain comme côté russe, tandis que ceux qui observent les guerres américaines développent des défenses antiaériennes pour contester la supériorité aérienne.

Les intervenants décrivent un secteur aujourd’hui tiraillé entre la masse, à la lumière de l’Ukraine, et le très haut de gamme, avec l’horizon des missiles hypersoniques.

Qui frappe loin aujourd’hui : Chine, États-Unis, Russie, Iran, Europe

Selon Héloïse Fayet, la Chine, jamais concernée par les traités de la guerre froide et marquée par la guerre du Golfe de 1991, a beaucoup investi depuis les années 2010 dans une panoplie complète, de 500 à plus de 5 000 km, pour menacer les bases américaines du Pacifique et les groupes aéronavals qui viendraient en aide à Taïwan, avec des lacunes de commandement et de contrôle et des purges récentes qui interrogent son efficacité réelle. Les États-Unis rattrapent leur retard avec le PRSM et deux programmes hypersoniques, l’armée de terre américaine se réappropriant ce segment avec ses multi-domain task forces. Elle précise qu’un missile hypersonique se définit par sa capacité à manœuvrer en phase finale, et qu’il coûte trop cher pour être produit en masse. Léo Péria-Peigné explique que les Russes, convaincus de ne pas pouvoir conquérir la supériorité aérienne face à l’OTAN, ont bâti leur modèle sur les tirs à distance de sécurité, mais que ce système très théorisé « vient se fracasser » sur la réalité de la guerre en Ukraine : trop de cibles, une troupe insuffisamment formée, pas assez de munitions, d’où le recours massif à des drones d’attaque achetés à l’Iran puis produits en Russie. Les Ukrainiens, faute de missiles, innovent avec une grande diversité de drones et de munitions, ce qui conduit les chercheurs à parler d’une « démocratisation » de la frappe dans la profondeur. Héloïse Fayet retrace l’arsenal balistique iranien, né du traumatisme de la guerre contre l’Irak, et les salves d’avril et d’octobre 2024 contre Israël, la seconde après la mort de Hassan Nasrallah, ainsi que la défense multicouche israélienne. En Europe, Léo Péria-Peigné rappelle que la France compte sur le missile Scalp, appelé Storm Shadow au Royaume-Uni, livré à l’Ukraine, et sur le missile de croisière naval (MDCN), employé lors de l’opération Hamilton en Syrie en 2018, alors que l’armée de Terre, avec ses lance-roquettes unitaires (LRU) portant à environ 80 km, allait vers l’extinction de sa capacité.

Il souligne l’ambition de la Pologne, qui a commandé plus de 200 lance-roquettes coréens, quand une puissance moyenne en achète d’ordinaire 20 à 30.

Les pistes d’avenir et le retour de la question nucléaire

Pour remplacer ses LRU, la France a choisi de développer un système national, pour moins de 30 exemplaires, alors que ses voisins ont déjà fait leurs choix. Au-delà, Héloïse Fayet présente l’initiative ELSA (European Long Range Strike Approach), lancée par la France au printemps 2024 avec le Royaume-Uni, la Suède, l’Italie, l’Allemagne et la Pologne, pour développer une frappe européenne à plus de 500, voire 1 000 km, avec deux projets français concurrents, un missile de croisière porté par MBDA et un missile balistique, en attendant le choix de la Direction générale de l’armement (DGA). Elle pose la question d’une riposte à une frappe russe contre une base française en Ukraine. Léo Péria-Peigné rappelle que le Scalp et le MDCN, achetés en trop petit nombre, sont devenus de fait des armes stratégiques, et que le prix unitaire d’un missile de 1 000 km limitera toujours son volume. Pour Héloïse Fayet, frapper en profondeur le territoire d’une puissance nucléaire comme la Russie change la donne : l’annonce américaine de déployer des missiles en Allemagne en 2026 rappelle la crise des euromissiles, et la « grammaire de la dissuasion » évolue. Elle note que la France est presque la seule à séparer strictement systèmes conventionnels et nucléaires, quand la Russie revendique des systèmes à double capacité.

L’animateur annonce une émission à part sur la défense antimissile, l’autre moitié du sujet.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « La frappe dans la profondeur, un nouvel outil pour la compétition stratégique » : focus stratégique de l’IFRI signé par les deux invités, paru en novembre.
  • Crise des euromissiles : affrontement des années 1980 autour des SS-20 soviétiques et des missiles américains déployés en Europe.
  • Traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) : traité qui interdisait aux États-Unis et à l’Union soviétique les missiles sol-sol de 500 à 5 000 km, jusqu’en 2019.
  • Conventional Prompt Strike : programme américain de frappe rapide à l’échelle du globe, dont s’inspirent les programmes actuels.
  • Opération Hamilton : frappes françaises de 2018 contre des installations de production d’armes chimiques en Syrie.
  • Scalp et Storm Shadow : missile de croisière air-sol franco-britannique, livré à l’Ukraine.
  • MDCN : missile de croisière naval de la Marine nationale, d’une portée voulue jusqu’à 1 000 km.
  • Initiative ELSA : projet européen de frappe à longue portée lancé par la France en 2024.
  • European Sky Shield Initiative : initiative européenne de défense antiaérienne et antimissile, évoquée en conclusion.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:50 : présentation des invités et de leur étude sur la frappe dans la profondeur
  • 00:03:27 : précision et charge conventionnelle, la naissance du modèle actuel
  • 00:04:09 : la crise des euromissiles et le traité FNI
  • 00:06:38 : la guerre de 1991, les Balkans et la croyance dans les frappes de précision
  • 00:09:11 : qu’est-ce que la profondeur sans ligne de front ?
  • 00:11:02 : la naissance des systèmes d’aujourd’hui et la réponse antiaérienne
  • 00:13:40 : la Chine et sa panoplie de missiles
  • 00:19:36 : les programmes américains et les missiles hypersoniques
  • 00:24:37 : la doctrine russe et l’épreuve de l’Ukraine
  • 00:31:08 : l’innovation ukrainienne et la démocratisation de la frappe
  • 00:33:16 : l’Iran, ses missiles et les salves contre Israël
  • 00:41:56 : l’Europe et la France : Scalp, MDCN et lance-roquettes unitaires
  • 00:47:34 : le réveil européen et l’ambition polonaise
  • 00:50:34 : remplacer les LRU et l’initiative ELSA
  • 00:55:09 : les pistes d’avenir, entre masse et haut de gamme
  • 00:58:21 : frappe dans la profondeur et dissuasion nucléaire

FAQ

Qu’est-ce que la frappe dans la profondeur ?

C’est la capacité à frapper l’adversaire loin derrière la ligne de front, à des centaines ou des milliers de kilomètres, avec des missiles ou des drones. Pour Léo Péria-Peigné, son intérêt apparaît quand le front est figé, comme en Ukraine : il s’agit de toucher des points névralgiques pour rompre le blocage tactique.

Pourquoi les États-Unis ont-ils pris du retard sur les missiles de portée intermédiaire ?

Selon Héloïse Fayet, le traité sur les forces nucléaires intermédiaires interdisait jusqu’en 2019 aux États-Unis les missiles sol-sol de 500 à 5 000 km. Concentrés sur la guerre contre la terreur, les Américains ont gardé des systèmes datés et rattrapent aujourd’hui leur retard avec de nouveaux programmes, dont deux missiles hypersoniques.

De quels missiles de frappe dans la profondeur la France dispose-t-elle ?

D’après Léo Péria-Peigné, la France s’appuie sur le missile air-sol Scalp de l’armée de l’Air et de l’Espace, en partie livré à l’Ukraine, et sur le missile de croisière naval de la Marine nationale. L’armée de Terre n’avait que des lance-roquettes unitaires portant à environ 80 km, dont le remplacement est en cours.

Qu’est-ce que l’initiative européenne ELSA ?

Lancée par la France au printemps 2024, l’initiative European Long Range Strike Approach réunit notamment le Royaume-Uni, la Suède, l’Italie, l’Allemagne et la Pologne. Elle vise, selon Héloïse Fayet, à développer une capacité européenne de frappe à plus de 500, voire 1 000 km, ce qui pose de nouvelles questions de dissuasion face à la Russie.

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