
Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l'Ifri et historien de la contre-insurrection, est l'invité d'Alexandre Jubelin et André Loez pour le dixième volet de la série « Des conflits oubliés » du Fil de l'épée. Il raconte la guerre du Dhofar, dans le sud du sultanat d'Oman : une rébellion née en 1965 dans une province délaissée, portée par le Yémen du Sud devenu marxiste, puis retournée après le coup d'État de 1970 organisé avec l'appui britannique. Une guerre menée en grande partie sous uniforme omanais, et qui reste un cas d'école sur le poids du partenaire local.
Une guerre restée sous le radar
Directeur du centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri) et auteur de Partisans et centurions (Perrin, 2018), Elie Tenenbaum explique à Alexandre Jubelin et André Loez pourquoi il a choisi le Dhofar, région du sud du sultanat d’Oman, pour cette série consacrée aux conflits oubliés. Spécialiste des guerres irrégulières de la seconde moitié du XXe siècle, il conteste d’abord une idée reçue, renforcée selon lui par l’Afghanistan et l’Irak : les guérillas ne gagnent pas toujours. Sa tentative de comptage l’avait mené à « une légère majorité de contre-insurrections réussies », beaucoup de rébellions ayant été étouffées puis oubliées. Parmi la dizaine de conflits liés à la fin de l’Empire britannique, presque tous méconnus en France, le Dhofar est à ses yeux le plus ignoré, alors que les Britanniques le considèrent comme une contre-insurrection réussie. Il y voit aussi une guerre que le monde des forces spéciales s’est appropriée, « pas forcément à juste titre », à travers des dizaines de témoignages d’anciens du Special Air Service (SAS). L’historien retrace ensuite l’histoire longue d’Oman : un empire maritime qui s’étendait du Baloutchistan à la côte swahili, très présent dans le commerce de l’océan Indien et la traite, puis une influence britannique qu’il qualifie d’« empire informel », plus lâche qu’un protectorat, motivée par la route des Indes, le contrôle du détroit d’Ormuz et bientôt le pétrole.
Le Dhofar, rappelle-t-il, est la plus grande province d’Oman, séparée du reste du pays par le désert, peuplée de montagnards majoritairement sunnites quand le reste du pays suit l’islam ibadite, et rattachée au sultan par une union personnelle.
D’une désertion à une révolution régionale
Elie Tenenbaum décrit un sultan, Saïd, au pouvoir depuis les années 1930, méfiant envers tous, qui écrase avec l’aide britannique la révolte de l’imam en 1958 puis s’isole, sans investir dans un Dhofar qui ne compte selon lui qu’un hôpital et une école pour une région « grande comme le pays de Galles ». La rébellion part d’un membre de la petite force locale qui déserte au début des années 1960, pour des raisons personnelles mal établies ; l’historien cite l’hypothèse d’une interdiction de faire de la bicyclette. Autour de lui se regroupent des Dhofaris partis travailler dans le Golfe, en Arabie saoudite ou en Irak, où ils ont côtoyé syndicats, panarabisme et idées marxistes : un Front de libération du Dhofar naît en 1965. L’invité détaille les influences qui se croisent alors, du nassérisme à la Chine et à l’URSS, avec les Cubains comme conseillers de guérilla. Le basculement vient du Yémen du Sud : en novembre 1967, les Britanniques quittent Aden, ce qu’il qualifie de « contre-insurrection ratée », et le pouvoir révolutionnaire qui s’y installe soutient massivement les rebelles. Le mouvement devient le Front populaire pour la libération de l’Arabie occupée, avec l’ambition d’une république socialiste étendue au Golfe. En face, l’armée du sultan compte 2 000 hommes, encadrés par des officiers britanniques prêtés sous uniforme omanais. En 1969, 80 % du Dhofar sont estimés aux mains des rebelles.
Côté britannique, le contexte est celui d’une économie en difficulté et de l’annonce par le gouvernement Wilson d’un retrait des forces « à l’est de Suez ». L’objectif, selon l’historien, n’est pas de garder l’empire mais de transmettre le pouvoir à un régime ami.
Le coup d’État de 1970 et le retournement
Au début de 1970, les Britanniques concluent que le sultan est le point de blocage. Son fils, formé à Sandhurst et tenu enfermé dans un palais du Dhofar, prend sa place lors d’un coup d’État confié au gouverneur de la province. Elie Tenenbaum raconte une opération qui tourne mal : un esclave du vieux sultan ouvre le feu, deux hommes du gouverneur sont tués, et le sultan, blessé au pied, abdique avant d’être évacué par la Royal Air Force vers Londres. Le nouveau sultan accueille les renforts britanniques, dont les SAS. Les populations du Dhofar, observe l’invité, étaient moins acquises à la révolution qu’hostiles à la politique de l’ancien souverain. Les Britanniques appliquent alors vingt-cinq ans d’expérience de contre-insurrection : actions civilo-militaires, puits, écoles, mosquées et madrasas, radio, amnistie et primes aux déserteurs, dont certains forment des unités de contre-guérilla encadrées par les SAS. Le choc pétrolier de 1973 multiplie la rente, et l’aide au développement passe, selon lui, de 60 millions à un milliard. L’armée atteint 10 000 hommes, des lignes de barbelés et de mines coupent les rebelles de leurs soutiens, avec l’appui de l’armée et de la marine de l’Iran du shah. La fin de la guerre est déclarée fin 1975.
Pour l’historien, le Dhofar alimente le débat entre partisans des « cœurs et des esprits » et partisans du contrôle militaire, et montre surtout que « le caractère du partenaire local change tout », une leçon qu’il relie à l’Afghanistan et au Mali.
Les références de l’épisode
- Partisans et centurions, Elie Tenenbaum (Perrin, 2018) : son livre sur les guerres irrégulières, où il évoque le Dhofar.
- Special Air Service (SAS) : forces spéciales britanniques créées en 1941, engagées au Dhofar à partir de 1970.
- Front de libération du Dhofar : mouvement rebelle créé en 1965.
- Front populaire pour la libération de l’Arabie occupée : nouveau nom du mouvement à la fin des années 1960, avec un projet étendu à tout le Golfe.
- Aden et le Yémen du Sud : quittés par les Britanniques en novembre 1967, base arrière des rebelles ensuite.
- Sandhurst : académie militaire britannique où a été formé le fils du sultan.
- Guerres oubliées : le livre tiré de la série du Fil de l’épée, annoncé en début d’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:02:21 : ouverture du Fil de l’épée, dernier volet de la série « Des conflits oubliés »
- 00:02:57 : présentation du Dhofar et d’Elie Tenenbaum
- 00:03:50 : les guerres irrégulières oubliées et le mythe de l’invincibilité des guérillas
- 00:07:02 : les conflits de la décolonisation britannique
- 00:08:31 : l’empreinte des SAS sur la mémoire du conflit
- 00:10:27 : l’empire omanais et l’influence britannique
- 00:14:19 : pétrole, route des Indes et protectorats du Golfe
- 00:17:46 : le sultan, l’imam et la révolte de 1958
- 00:19:23 : le Dhofar, province à part et délaissée
- 00:21:55 : une désertion à l’origine de la rébellion
- 00:24:18 : la création du Front de libération du Dhofar en 1965
- 00:25:51 : nassérisme, Chine, URSS et Cuba
- 00:28:45 : le Yémen du Sud et le départ britannique d’Aden
- 00:31:02 : les forces armées du sultan
- 00:33:10 : les ambiguïtés britanniques et le retrait à l’est de Suez
- 00:40:41 : le Front populaire pour la libération de l’Arabie occupée
- 00:42:17 : des rebelles mieux armés et maîtres du terrain en 1969
- 00:43:22 : le coup d’État de 1970
- 00:46:14 : le nouveau sultan et l’arrivée des SAS
- 00:47:47 : les lignes d’opération de la contre-insurrection
- 00:51:33 : le choc pétrolier et l’aide au développement
- 00:52:34 : la modernisation de l’armée et les lignes dans le désert
- 00:53:43 : le rôle de l’Iran du shah
- 00:55:01 : une guerre menée loin des opinions
- 00:58:27 : la fin du conflit, déclarée fin 1975
- 01:00:35 : le débat sur ce qui fait réussir une contre-insurrection
- 01:02:40 : le poids du partenaire local
FAQ
Qu’est-ce que la guerre du Dhofar ?
C’est une insurrection née en 1965 dans le Dhofar, province du sud du sultanat d’Oman, contre le pouvoir du sultan. Soutenue par le Yémen du Sud, elle prend une orientation marxiste et contrôle 80 % de la province en 1969, avant d’être retournée après le coup d’État de 1970. La fin est déclarée fin 1975.
Quel rôle les SAS britanniques ont-ils joué à Oman ?
Selon Elie Tenenbaum, les SAS arrivent à partir de 1970, officiellement comme équipes de conseillers. Ils prennent en charge les déserteurs ralliés, organisés en unités de contre-guérilla, et apportent du renseignement. L’historien note qu’ils ont souvent combattu alors qu’ils n’étaient pas censés le faire, et que leurs témoignages ont façonné la mémoire du conflit.
Pourquoi le coup d’État de 1970 a-t-il changé le cours de la guerre ?
D’après Elie Tenenbaum, l’ancien sultan refusait les réformes et n’investissait ni dans son armée ni dans le Dhofar. Son fils, formé à Sandhurst, accepte les renforts britanniques, lance des programmes de développement financés par le pétrole et agrandit l’armée. La population, plus hostile à l’ancien sultan qu’acquise à la révolution, l’accueille favorablement.
Pourquoi la guerre du Dhofar est-elle si peu connue ?
Elie Tenenbaum avance plusieurs raisons : les Britanniques y combattaient officiellement comme officiers omanais, Londres voulait faire passer le conflit sous les radars au moment de son retrait à l’est de Suez, et la guerre du Vietnam occupait l’attention. En France, l’historiographie de la décolonisation se concentre en outre sur les conflits français.
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