Podcast Défense.
Le Collimateur7 décembre 202531 min

« Sicario » (2015) de Denis Villeneuve, par Damien Simonneau [Dans le Bunker #76]

avec Damien Simonneau

Damien Simonneau, Sicario et la militarisation de la frontière entre les États-Unis et le Mexique

Damien Simonneau, maître de conférences à l'Inalco et auteur de deux livres sur les murs frontaliers, regarde « Sicario » de Denis Villeneuve avec Alexandre Jubelin, dans la série « Dans le Bunker » du Collimateur. À partir des scènes du film, il retrace quarante ans de militarisation de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, de Bill Clinton à Donald Trump, explique le rôle des cartels dans le passage des migrants et nuance l'image d'un Mexique livré aux gangs.

Le désert filmé comme une zone de guerre

Damien Simonneau, maître de conférences à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et spécialiste des murs frontaliers, analyse avec Alexandre Jubelin « Sicario », le film de Denis Villeneuve sorti en 2015, au prisme de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Ce qui le frappe d’abord, en tant que spectateur et chercheur de terrain, c’est la manière dont le film montre l’immensité désertique de la zone, entre Ciudad Juárez, le Texas, le Nouveau-Mexique et le sud de l’Arizona. Il rappelle que cette frontière est surtout désertique, que les populations se concentrent dans des villes jumelles comme San Diego et Tijuana ou El Paso et Ciudad Juárez, et que ces espaces ont longtemps été des marges pour les deux États. Il retrace ensuite la généalogie de la militarisation : les patrouilles à cheval de la Border Patrol au moment de la révolution mexicaine, le durcissement des années 1950 et 1960 face aux passages de travailleurs migrants et à la contrebande, puis la phase contemporaine à partir de la fin des années 1980, quand les cartels mexicains prennent la main sur les routes de la drogue vers les États-Unis. Selon lui, les premiers crédits pour murer la frontière en zone urbaine datent de Bill Clinton, et le 11 septembre 2001 ouvre une surenchère qui mêle drogue, migration non autorisée et terrorisme, avec des tours équipées, des technologies de pointe et une paramilitarisation des agences que le film met en scène. « Trump n’a rien inventé », résume-t-il : il a repris une idée déjà en place.

Le chercheur souligne aussi que cette surenchère se poursuit indépendamment des chiffres : en 2024, environ un million de personnes ont été arrêtées à la frontière, un niveau proche du début des années 2000, après des années à 800 000 ou 400 000 arrestations. Pour lui, la vraie question est celle des capacités administratives et des budgets.

Cartels, passeurs et frontière intégrée

Interrogé sur la montée de la violence que dépeint le film, Damien Simonneau évoque la crainte du « spill-over », l’idée que la violence côté mexicain déborderait aux États-Unis. Il cite les chiffres du FBI, qui montrent selon lui une criminalité moins forte dans les villes frontalières de l’Arizona qu’à Chicago ou New York, sans nier les enlèvements, les rançons et l’implication des cartels dans le passage des migrants. Il explique que la militarisation des zones urbaines a poussé les traversées vers le désert, où il faut recourir à des passeurs, les « coyotes », mieux connus des cartels. Il décrit l’organisation de la sécurité intérieure depuis la création du Department of Homeland Security en 2001 : Customs and Border Protection pour la frontière, ICE pour la chasse aux migrants non autorisés à l’intérieur du pays, l’armée en appui. Sous le second mandat de Donald Trump, il observe le déploiement possible de 10 000 soldats de la Garde nationale et la création de zones de défense nationale au Nouveau-Mexique et au Texas, placées sous juridiction militaire alors que le droit des militaires à faire du contrôle migratoire n’est pas clarifié. Il voit aussi la frontière comme un laboratoire technologique, se souvenant du Border Security Expo de Phoenix où il s’est rendu en 2013.

Il conteste enfin l’image d’un Mexique réduit à un État failli : la zone transfrontalière est très intégrée sur les plans commercial, culturel et éducatif, et les fédérations de commerce d’El Paso ont pesé en 2019 contre la fermeture de points de passage. « Une frontière, ce n’est pas un mur », conclut-il, mais un rapport de force entre acteurs qui ne voient pas l’autre côté de la même façon.

Les références de l’épisode

  • « Sicario », Denis Villeneuve (2015) : le film analysé dans l’épisode, sur la criminalité mexicaine et la frontière avec les États-Unis.
  • « Traffic » : film cité par Alexandre Jubelin comme précédent, une vingtaine d’années plus tôt, sur les problématiques frontalières.
  • « Pourquoi s’emmurer ? Essai sur une frénésie planétaire », Damien Simonneau (Stock, 2024) : son essai le plus récent sur les murs.
  • « L’obsession du mur. Politique de militarisation frontalière en Israël et aux Etats-Unis », Damien Simonneau (Peter Lang, 2020) : son premier livre sur la militarisation des frontières.
  • Department of Homeland Security : ministère créé après le 11 septembre 2001, dont dépendent les agences chargées de la frontière.
  • Customs and Border Protection : agence chargée de la sécurité des frontières selon l’invité.
  • ICE : agence tournée vers le contrôle des migrants non autorisés à l’intérieur des États-Unis.
  • Border Patrol : patrouille frontalière dont les premières brigades à cheval remontent à la révolution mexicaine.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:20 : présentation de « Sicario » et de Damien Simonneau
  • 00:03:04 : un désert filmé au plus près du terrain
  • 00:04:41 : villes jumelles et zones désertiques le long de la frontière
  • 00:05:38 : le mur de Donald Trump et les marges historiques
  • 00:07:08 : des patrouilles de la révolution mexicaine à la militarisation des années 1980
  • 00:09:36 : la frontière vue comme un danger intrinsèque
  • 00:10:28 : de Bill Clinton au 11 septembre 2001, la surenchère
  • 00:13:11 : les chiffres des arrestations et la capacité de l’État fédéral
  • 00:15:41 : militarisation et raisons des migrations
  • 00:17:23 : violence, cartels et crainte du spill-over
  • 00:20:16 : passeurs et déplacement des traversées vers le désert
  • 00:21:41 : bases militaires, DHS et zones de défense nationale
  • 00:23:19 : la frontière, laboratoire des technologies de sécurité
  • 00:24:57 : le Mexique dépeint comme un État failli
  • 00:26:42 : une zone transfrontalière très intégrée
  • 00:28:37 : le temps politique face à la frontière

FAQ

Qui est Damien Simonneau ?

Damien Simonneau est maître de conférences à l’Inalco et spécialiste des frontières, en particulier des murs frontaliers. Il est l’auteur de « L’obsession du mur », sur la militarisation frontalière en Israël et aux États-Unis (Peter Lang, 2020), et de « Pourquoi s’emmurer ? Essai sur une frénésie planétaire » (Stock, 2024). Il a mené des recherches de terrain en Arizona.

Depuis quand la frontière entre les États-Unis et le Mexique est-elle militarisée ?

Selon Damien Simonneau, les premières patrouilles à cheval de la Border Patrol datent de la révolution mexicaine, au début du XXe siècle. La militarisation s’accentue dans les années 1950 et 1960, puis entre dans sa phase contemporaine à la fin des années 1980, avec l’essor des cartels mexicains. Les crédits pour murer les zones urbaines arrivent sous Bill Clinton, et le 11 septembre 2001 relance la surenchère.

Le film « Sicario » donne-t-il une image juste du Mexique ?

Pour Damien Simonneau, « Sicario » s’inscrit dans une série de films des quinze ou vingt dernières années qui présentent le côté mexicain comme forcément dangereux, à partir de violences extrêmes liées à la guerre contre les cartels. Il rappelle que la zone transfrontalière est aussi très intégrée sur les plans commercial, culturel et éducatif, avec une coopération forte, y compris en matière de sécurité.

Qu’est-ce que le spill-over à la frontière mexicaine ?

C’est, explique Damien Simonneau, l’idée très présente aux États-Unis selon laquelle la violence liée aux cartels côté mexicain déborderait sur le territoire américain. Il relève pourtant que, d’après les chiffres du FBI qu’il cite, la criminalité est moins forte dans les villes frontalières de l’Arizona qu’à Chicago ou New York, ce qui fait selon lui de cette menace d’abord une question de perception.

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