Podcast Défense.
Le Collimateur23 septembre 2025105 min

Trump II, le retour de la présidence impériale

avec Corentin Sellin

Corentin Sellin, la présidence impériale de Donald Trump et l'effacement des contre-pouvoirs américains

Corentin Sellin, historien, enseignant en classes préparatoires et spécialiste des États-Unis, chroniqueur pour Les Jours, est l'invité d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur. Pour l'animateur, l'évolution politique des États-Unis est un fait stratégique majeur pour leurs alliés. L'historien retrace la construction du pouvoir présidentiel depuis la Constitution, les règles de bienséance nées après le Watergate, puis la façon dont, selon lui, Donald Trump les a écartées lors de son second mandat : Congrès, Cour suprême, justice, administration et presse ne joueraient plus leur rôle de contre-pouvoir.

Un pouvoir présidentiel borné par la Constitution

Corentin Sellin, historien spécialiste des États-Unis et chroniqueur pour Les Jours, analyse avec Alexandre Jubelin ce qu’il appelle le retour de la « présidence impériale » sous le second mandat de Donald Trump. Pour l’animateur, la nature démocratique ou non de la puissance qui domine l’alliance atlantique est un enjeu direct pour la sécurité européenne. L’historien part de la Constitution : le président n’arrive qu’à l’article 2, après le Congrès, et presque tous ses pouvoirs sont bornés, des traités soumis au Sénat à la guerre qui suppose une autorisation du Congrès. Les pères fondateurs, qui sortaient de la monarchie britannique, craignaient le retour d’une tyrannie. Mais le cadre laissait beaucoup de blancs, que la pratique a remplis : la guerre contre le Mexique, provoquée selon lui par le président Polk et contestée par un jeune représentant nommé Abraham Lincoln, puis les pouvoirs de guerre délégués à Wilson en 1918 et à Franklin Roosevelt après l’attaque japonaise. Avec la guerre froide et la loi sur la sécurité nationale de 1947, qui crée le département de la Défense, la CIA et le Conseil de sécurité nationale, le président se « désencastre » du contrôle du Congrès, surtout en politique étrangère et de défense.

Le moment Nixon marque, selon lui, la tentation d’utiliser ces pouvoirs en politique intérieure, jusqu’à demander à la CIA d’entraver l’enquête du FBI sur le Watergate.

Après le Watergate, des règles de bienséance

Corentin Sellin nuance la mythologie de contre-pouvoirs triomphants : l’arrêt de la Cour suprême de juillet 1974 oblige Nixon à livrer ses enregistrements, mais reconnaît pour la première fois un privilège de l’exécutif, et le Congrès, à forte majorité démocrate, joue aussi un jeu partisan. Les garde-fous qui suivent sont surtout des conventions : en 1979, le ministre de la Justice de Jimmy Carter codifie une « muraille de Chine » entre la Maison Blanche et la justice sur les poursuites individuelles ; un statut de procureur indépendant est créé en 1978 puis abandonné en 1999 ; les candidats publient leurs déclarations d’impôts depuis 1976. Ces règles « ne fonctionnent que si chacun joue le jeu ». Les deux hommes décrivent ensuite la fin du consensus : polarisation née du réalignement des partis et des primaires, suppression des majorités qualifiées au Sénat pour les nominations à partir de 2013, accusations croisées entre républicains et démocrates, que Ben Shapiro fait remonter à la présidence Obama dans un entretien avec Ezra Klein.

Donald Trump, admirateur de Nixon, refuse dès 2016 de publier ses déclarations d’impôts et déclare qu’il fait ce qu’il veut avec le ministère de la Justice.

Le second mandat et l’effacement des contre-pouvoirs

Pour l’historien, le premier mandat (2017-2021) fut un « brouillon » : faute de réseau, Donald Trump s’était entouré de figures de l’establishment républicain, comme Bolton, qui ont freiné certaines de ses idées, notamment une sortie de l’OTAN évoquée par Bolton et Fiona Hill. Il en a gardé l’idée d’un complot de l’État profond et, pendant quatre ans hors du pouvoir, a reconfiguré le Parti républicain en soutenant aux primaires les seuls candidats qui reprenaient son récit d’une élection volée en 2020. Résultat, selon Corentin Sellin : un Congrès qui renonce à ses prérogatives, laissant le président geler des fonds votés malgré une loi de 1974. La Cour suprême, déférente envers l’exécutif, a accordé à l’été 2024 une immunité très large aux présidents et autorisé leurs échanges avec le ministre de la Justice. L’historien cite le renvoi d’un procureur fédéral qui n’avait pas trouvé de charges contre des adversaires politiques, la nomination d’anciens avocats personnels du président à la Justice et dans la magistrature, et les licenciements de fonctionnaires au nom de l’article 2.

Il souligne aussi la remise en cause de l’indépendance d’agences comme la Réserve fédérale, dont le président a voulu limoger une gouverneure.

Le premier amendement après l’assassinat de Charlie Kirk

Dernier contre-pouvoir examiné : la presse. Corentin Sellin rappelle que le premier amendement protège presque toute parole, la Cour suprême n’admettant la censure que pour l’appel à une action illégale imminente et ciblée, et protégeant même des propos très blessants, comme dans l’arrêt de 2011 sur des manifestants venus aux enterrements de soldats. Après l’assassinat de Charlie Kirk, il observe que des responsables républicains veulent exclure de cette protection ceux qui se sont réjouis de sa mort, ce qu’il résume ainsi : « le premier amendement pour nous, mais pas pour ceux d’en face ». L’affaire Jimmy Kimmel, retiré de l’antenne après une pression publique du président de l’autorité fédérale des communications (FCC), relève pour les deux hommes de la censure d’État, rendue possible par la dépendance des chaînes locales à leurs licences et par la concentration des médias. L’historien parle d’une évolution illibérale qui pourrait devenir autoritaire et évoque la notion d’autoritarisme compétitif, avec la Hongrie comme modèle revendiqué.

Il propose enfin de parler de parti trumpiste plutôt que républicain, et cite Steven Miller, qui qualifie le Parti démocrate de parti « non américain ».

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Constitution des États-Unis : son article 2 définit le pouvoir présidentiel, après l’article 1 consacré au Congrès.
  • Watergate : le scandale qui conduit Nixon à la démission en 1974 et inspire de nouvelles règles de bienséance.
  • Loi sur la sécurité nationale de 1947 : elle crée le département de la Défense, la CIA et le Conseil de sécurité nationale.
  • Les Hommes du président : le film sur le Watergate cité par l’animateur.
  • Cour suprême des États-Unis : ses arrêts de 1974 et de 2024 sur le privilège de l’exécutif et l’immunité présidentielle.
  • Premier amendement : la garantie constitutionnelle de la liberté d’expression.
  • FCC : l’autorité fédérale des communications, au centre de l’affaire Jimmy Kimmel.
  • Heritage Foundation : le think tank qui a préparé des candidats aux postes de l’administration pendant les années d’opposition.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:20 : présentation de l’invité et du sujet
  • 00:02:52 : pourquoi la politique intérieure américaine est un fait stratégique
  • 00:05:17 : le pouvoir présidentiel dans la Constitution
  • 00:07:40 : les entorses du XIXe siècle et la guerre contre le Mexique
  • 00:14:05 : guerres mondiales, guerre froide et pouvoirs élargis
  • 00:17:39 : le moment Nixon et le Watergate
  • 00:20:41 : l’arrêt de la Cour suprême de 1974 et le privilège de l’exécutif
  • 00:26:26 : les règles de bienséance de l’après-Watergate
  • 00:33:57 : Trump refuse de jouer le jeu dès 2016
  • 00:35:01 : la fin du consensus et la polarisation
  • 00:48:57 : le premier mandat, un brouillon
  • 00:55:28 : un Congrès qui renonce à ses prérogatives
  • 01:02:21 : la Cour suprême et l’immunité présidentielle
  • 01:12:08 : la pression sur la justice fédérale
  • 01:18:00 : l’administration et les agences indépendantes
  • 01:24:28 : la presse et l’affaire Jimmy Kimmel
  • 01:27:42 : l’autoritarisme compétitif
  • 01:29:36 : le premier amendement après l’assassinat de Charlie Kirk
  • 01:40:35 : un parti trumpiste plutôt que républicain

FAQ

Qui est Corentin Sellin ?

Corentin Sellin est historien, enseignant en classes préparatoires et spécialiste des États-Unis. Il tient une chronique de l’actualité américaine sur le site Les Jours et s’est fait connaître sur les réseaux sociaux comme commentateur du premier mandat de Donald Trump. Il a aussi publié un atlas consacré aux États-Unis et au monde.

Qu’est-ce que la présidence impériale aux États-Unis ?

C’est l’idée d’un président qui s’est affranchi des limites que lui fixe la Constitution, en particulier du contrôle du Congrès. Selon Corentin Sellin, ce mouvement commence avec les guerres du XXe siècle et la guerre froide, culmine avec Nixon, puis revient avec Donald Trump, qui ne respecte plus les conventions nées après le Watergate.

Pourquoi le Watergate a-t-il changé les règles du pouvoir présidentiel ?

Après la démission de Nixon, de nouvelles règles encadrent les relations entre la Maison Blanche et la justice, avec un procureur indépendant et la publication des déclarations d’impôts des candidats. Corentin Sellin souligne qu’il s’agissait surtout de conventions, efficaces seulement si chacun accepte de les respecter, ce qui les rendait fragiles.

Qu’est-ce que l’autoritarisme compétitif ?

Évoquée dans l’épisode à partir d’un article de Foreign Affairs, la notion désigne un régime où les élections continuent d’avoir lieu et où le pouvoir peut même les perdre, mais où le sortant dispose de tant de leviers que la compétition n’est plus équitable. La Hongrie et la Turquie sont citées comme exemples.

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